Œuvres ouvertes

Un fouriériste inattendu, par Dostoïevski

extrait des Possédés

« Bah ! Bah ! Mais qu’est-ce que je vois ? s’écria Nicolaï Vsévolodovitch en remarquant tout à coup un livre de Considérant posé bien en vue sur la table. Seriez-vous fouriériste par hasard ? Pourquoi pas, en somme ? Mais n’est-ce pas une traduction du français ? dit-il en riant et en frappant du doigt.
-  Non, ce n’est pas une traduction du français, protesta Lipoutine avec une sorte de rage. C’est une traduction de la langue universelle, commune à tous les hommes, et non pas seulement du français. Une traduction de la langue de la république sociale universelle et de l’harmonie humaine ! Voilà ce que c’est !
-  Diable ! Mais cette langue n’existe pas », repartit toujours en riant le jeune homme.
Il arrive parfois qu’un détail insignifiant frappe particulièrement notre attention et persiste longtemps dans la mémoire. J’ai encore bien des choses à dire sur M.Stavroguine ; pour le moment je tiens seulement à remarquer, ne fût-ce que pour la curiosité du fait, que de toutes les impressions que lui fournit son séjour dans notre ville, l’image qui se grava le plus profondément dans son esprit fut celle de ce petit fonctionnaire provincial, de cet être insignifiant, presque abject, despote domestique, jaloux, brutal et avare, de cet usurier qui enfermait sous clef les restes des repas et les bouts de chandelle, et qui se révélait en même temps comme un apôtre fanatique de Dieu sait quelle future « harmonie sociale », et tombait en extase devant le tableau fantastique des phalanstères de l’avenir, à la réalisation prochaine desquels, en Russie, dans notre province, il croyait comme à sa propre existence. Et cela, dans cette ville où, à force de privations, il avait acheté « une maison » et épousé en secondes noces une femme avec quelque argent, où à cent verstes à la ronde il n’y avait peut-être pas un seul individu, à commencer par lui, qui ressemblât, ne fut-ce qu’extérieurement, au futur membre de cette « république sociale universelle ».
« Dieu sait comment ces gens-là sont faits ! » songeait avec étonnement Nicolaï Vsévolodovitch en se rappelant parfois ce fouriériste inattendu.

© Dostoïevski _ 1er juin 2012

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