Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Comment on devient Thomas Bernhard

...

Il y a quelques années, on a retrouvé un texte d’hommage à Rimbaud que Thomas Bernhard avait rédigé en 1954, soit plusieurs années avant la parution de son premier roman, Gel, en 1961. C’est un texte superbe, où l’on distingue déjà le futur prosateur. Aux yeux de Bernhard, Rimbaud est un grand et authentique poète parce qu’il a vécu la poésie en composant des vers « de chair et de sang », et en s’opposant radicalement – c’est-à-dire en poète – à la « civilisation », autant celle des politiciens que des hommes de lettres. Rimbaud, écrit Bernhard âgé alors de vingt trois ans, était « pur et bestial », et sa poésie était « d’une violence élémentaire ». S’il quitta sa famille puis l’Europe, ce fut parce que « tout en lui était révolte », révolte qu’il exprima par la poésie et qui lui ordonna de partir, de chercher une autre vie. Bouleversant hommage qui s’achève sur une vision proprement bernhardienne : c’est au seuil de la mort, délirant, que Rimbaud est rattrapé par la poésie, par ses « illuminations » : « Agonisant le poète revient ». Comme si c’était dans l’expérience de la mort que le poète avait atteint la plus grande vie spirituelle (on retrouve aussi cette idée chez Novalis, un des autres maîtres de l’écrivain autrichien).
On aura compris que cet hommage à Rimbaud ressemble fort à un autoportrait en creux. Bernhard s’identifie au poète ardennais, se reconnaît dans sa radicalité, mais aussi dans son enfance : père disparu dont il ne reste que l’image, mère abandonnée qui fait payer cette absence au fils. La poésie de Bernhard, comme celle de Rimbaud, part de là, de cette révolte face à un drame initial lié à une naissance illégitime : la mère de Bernhard est partie accoucher en Hollande, avant de se remarier quelques années plus tard, mais le beau-père ne reconnaîtra pas l’enfant, qui restera un bâtard aux yeux de ses camarades d’école. La vie telle qu’elle a commencé, telle qu’elle est vécue aux côtés de la mère est insupportable, il faut en changer, il faut se révolter : changer la vie, et d’abord la sienne.

La rage – qu’on retrouve dans toute la suite de l’œuvre en prose – s’exprime de manière naturelle dans la parole poétique, avant tout celle des « poètes maudits » : Rimbaud, mais aussi évidemment Trakl, né comme lui à Salzbourg. La poésie est l’espace de cette rage, qui s’exprime dès le titre du premier recueil publié en 1956 : Sur la terre comme en enfer (titre qui est bien sûr un hommage à la « Saison en enfer » du frère spirituel). Thomas Bernhard, jeune homme enragé, mais aussi égaré, tel que le décrit Jeannie Ebner au café Raimund à Vienne, lors de ses premiers pas dans le monde des lettres (qu’il rejette en vérité, mais dont il recherche en même temps la reconnaissance) : « Ce que je vis d’abord était effrayant. Il avait l’air d’un loup affamé. Maigre comme un chien, plein d’acné, de mauvaises dents. Il avait les cheveux naturellement dressés sur la tête, comme les punks les portent aujourd’hui. Et il regardait autour de lui avec des yeux figés… La peur que je ressentis face à cet homme et l’expression de son visage se changea bientôt en pitié. J’ai vu combien il était terriblement mal à l’aise de devoir se présenter à des gens inconnus au Café Raimund ».

Cette rage et ce malaise, on les retrouve dans chacun des poèmes de cette anthologie composée à partir des trois recueils publiés par Bernard entre 1956 et 1958. Il y est souvent question d’hommes morts, de leurs tombes autour desquelles rôde un survivant (« Il est écrit : marchand, paysan, homme. / Il est écrit où et quand ils moururent »). Ils sont morts d’avoir été « envoûtés » par la guerre, « mais personne ne dit la misère de leur mort ». Bernhard qui a grandi sous le nazisme sait de quoi il parle à propos d’envoûtement et de mort : il a vu les villages d’Autriche et de Bavière où il vécu enfant transformés par l’arrivée des nazis, des commerçants, des artisans, des hommes du peuple se laisser emporter par une idéologie criminelle ; il a également subi la discipline de fer des internats, les saluts hitlériens répétés tout au long de la journée, et une fois la guerre terminée il a vu des catholiques remplacer les nazis pour imposer la même discipline, la croix chrétienne prenant la place du portrait de Hitler (c’est ce que Bernhard lui-même raconte dans son premier récit autobiographique, L’Origine). D’où sa rage contre les hommes, bien compréhensible, qui s’exprime dans la plupart de ces poèmes, et qui prend la forme d’un rejet violent (« Je dis au boulanger : combien de temps mangerai-je de ton pain ? »). D’où le malaise qu’il ressent à devoir côtoyer ces mêmes hommes qui sont responsables de la mort de millions de leurs semblables. Parmi les scènes qui restent gravées dans la mémoire de Bernhard, il y a ces hommes, ces femmes et ces enfants morts pendant les bombardements de Salzbourg, étouffés dans les galeries creusées dans les collines de la ville où ils allèrent se réfugier par milliers. Ce sont aussi ces morts de la guerre qui reviennent dans les poèmes écrits par un survivant qui n’a même pas trente ans et qui a également échappé à une grave maladie pulmonaire dont il ne guérira jamais.

Les poèmes sont traversés par des figures d’ancêtres (« Mon arrière-grand-père était marchand de saindoux »), mais aussi par celle du père inconnu dont Bernhard possédait juste une photographie (« C’était le même visage », dira-t-il), et par celle de la mère, qui mourut en 1950 ; le poème qui clôt cette anthologie s’intitule d’ailleurs « Souvenir de la mère morte », comme s’il s’agissait pour Bernhard, à travers l’écriture poétique, de convoquer tous ses morts. La terre est elle-même marquée par la mort, nombre d’images employées par Bernhard expriment cette association de la nature avec la maladie et la mort : « Des cercueils de la nuit / monte la lune enragée / qui tire le linceul de l’hiver / sur les pâles épaules / des tristes prairies et des ruisseaux malades ». La terre sent la mort, plus qu’un lieu de naissance, elle est un espace où tout ce qui est vivant souffre, agonise. On pense bien sûr, en lisant ces vers, à Georg Trakl, dont l’influence sur Bernhard fut considérable (il le reconnaît d’ailleurs lui-même dans un court hommage qu’il lui a rendu en 1957). Tous les deux ont grandi à Salzbourg, ville dont l’architecture et l’atmosphère baroques les a marqués, tous deux ont assisté à des scènes de guerre apocalyptiques, plus encore le premier que le second, mais il ne fait guère de doute que les visions de Trakl (par exemple dans son dernier poème Grodek) annoncent aux yeux de Bernhard ce que à quoi l’humanité tout entière est désormais condamnée.

« Ecrire un poème après Ausschwitz est barbare » : on connaît la célèbre formule d’Adorno. D’une certaine manière, Bernhard obéit à Adorno : ses propres poèmes sont sauvages, ils expriment une rage qui est celle d’un « barbare » ayant grandi dans l’Europe de la Seconde guerre mondiale. Chez Bernhard, la rage est même une donnée naturelle, elle parcourt les êtres et les choses, en révolte contre leur créateur. Partout la forêt est noire, traversée par ceux que Bernhard appelle les « errants », hommes et femmes perdus qui tentent en vain d’échapper à leur destin, mais qui sont malgré tout ce que l’humanité aura produit de meilleur : des êtres partant des villages et des villes où se produisent des crimes, comme le jeune Bernhard qui, à la fin de la guerre, quittait tous les quinze jours son internat de Salzbourg à trois heures du matin pour aller rejoindre clandestinement son grand-père de l’autre côté de la frontière, grand-père avec lequel il aimait parler de Montaigne. Ce sont ces errants-là qui, en ces temps de maladie et de mort, donnent encore un maigre sens à l’existence, peut-être parce qu’ils parlent la langue des morts, de ceux qu’on a sacrifiés au front ou dans les camps.

On a qualifié souvent ces poèmes de « mystiques ». Certes, le jeune Bernhard s’adresse à un Dieu, comme il ne le fera plus jamais, mais exprime-t-il de l’amour, de la reconnaissance à son égard ? C’est davantage un Dieu soumis à sa création malade et malheureuse, pourrie par la bêtise de l’humanité (Bernhard utilise de préférence le mot « débilité », une forme de maladie encore). S’il affirme être en communication avec le divin, c’est plutôt à travers le hurlement de celui qui souffre seul, sans secours, face à un Dieu perdu (« Je T’ai vu comme quelqu’un qui se noie / la gueule ouverte / au-dessus du monde ») et qui est avant tout coupable d’avoir créé le monde devenu infernal (« Je T’ai vu, / Ton visage est le visage de l’enfer »).
En 1961, Bernhard envoie à sa maison d’édition Otto Müller Verlag un quatrième recueil composé de 144 poèmes. Il s’intitule Gel. La rage du jeune homme s’y exprime avec encore plus de force que dans les précédents recueils, plusieurs poèmes sont blasphématoires, et le manuscrit est refusé. « Que des lambeaux de talent, d’où n’émerge aucun ensemble. Est-ce qu’il va vraiment si mal, comme un clochard dormant la nuit sous les ponts ? Ou bien ne s’agit-il que d’une pose ? Ou bien est-il véritablement fou ? » Celui qui a remis cette note de lecture à l’éditeur s’appelle Ludwig von Ficker, et ce n’est pas n’importe qui : il a créé et dirigé la revue Der Brenner, dans laquelle il a publié Georg Trakl, lui accordant la reconnaissance qu’il méritait. Sans son soutien et son amitié, le poète se serait sans doute effondré plus tôt. On comprend que Bernhard ait été profondément meurtri par ce refus : c’est au fond son existence, son identité de poète qui sont remises en question, et pas seulement ses poèmes. Quelques mois plus tard, il passe cependant à autre chose, et, en quatre semaines, il écrit le roman Gel (reprenant le même titre que son recueil de poèmes qui ne fut publié que bien des années plus tard), roman qui reçoit un accueil enthousiaste de la critique et le rend célèbre. C’en est fini du Bernhard poète, le prosateur est né.

On peut se demander ce que Bernhard serait devenu si son quatrième manuscrit avait été édité. Aurait-il continué dans cette voie du pathos poétique, convaincu d’être allé encore plus loin que les poètes maudits qui l’avaient précédé et qu’il admirait profondément ? Sans cet effondrement intérieur de la parole poétique, nous n’aurions sans doute pas connu le Thomas Bernhard ironique, histrionique (comme il se qualifiait lui-même) des pièces de théâtre et des romans. La prose lui a permis de dépasser le pathos sous lequel étouffe bien souvent la poésie contemporaine ; sa rage devait le conduire au-delà, dans l’étonnante fusion du rire et des larmes qui caractérise son œuvre.


Sur la terre comme en enfer, traduit de l’allemand et présenté par Susanne Hommel, éditions La Différence, collection Orphée, 127 pages.

Article paru dans la Quinzaine littéraire du 16 juillet 2012

Première mise en ligne le 9 juin 2014

© Laurent Margantin _ 20 juin 2016

Messages

  • C’est absolument éblouissant - et très touchant. Merci du partage, Laurent.

    Il y a ce passage : « Partout la forêt est noire, traversée par ceux que Bernhard appelle les « errants », hommes et femmes perdus qui tentent en vain d’échapper à leur destin, mais qui sont malgré tout ce que l’humanité aura produit de meilleur : des êtres partant des villages et des villes où se produisent des crimes (...). Ce sont ces errants-là qui, en ces temps de maladie et de mort, donnent encore un maigre sens à l’existence, peut-être parce qu’ils parlent la langue des morts, de ceux qu’on a sacrifiés au front ou dans les camps. »

    Errants en quête d’un horizon introuvable, inimaginable - devenant pensée...

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Lien hypertexte

    (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)