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Oeuvres Ouvertes : Ernst Jandl ou la poésie délabrée

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Ernst Jandl ou la poésie délabrée

le poème, "vengeance de la langue"

Fabuleux Ernst Jandl : à Tübingen un jour, la salle est pleine et on a refusé du monde, il lit ses poèmes, plutôt qu’il lit il expulse des sons, des rythmes, y engageant tout son corps et tout son esprit, tapant du pied sous la table, rythmant ses textes dont je ne comprends rien pour la plupart, les gens rient, oui, les gens rient à une lecture de poésie.

Surtout, il y a les « classiques », ses textes les plus connus, comme Ottos Mops, et le fait est assez rare pour le signaler : voilà un poète autrichien dont nombre de gens, autant en Allemagne qu’en Autriche, pas forcément lecteurs de poésie, connaissent des textes, les reconnaissent dès les premiers sons. Je cherche un phénomène semblable en France, et je ne vois que Prévert, mais Prévert est associé toujours à l’enfance, aux poèmes qu’on apprenait à l’école. Il y a aussi les poètes de la Résistance dont on connaissait quelques vers à travers des chansons, mais c’est plus ancien.

Mais aujourd’hui ? Quel poète contemporain est connu en France pour un ou deux de ses poèmes que chacun et chacune reconnaîtrait dès les premiers vers ? Je n’en vois aucun, et c’est peut-être ce qui fait que la poésie contemporaine ne passionne guère : elle s’adresse surtout aux poètes. En Allemagne, on connaît au moins La fugue de mort de Celan et Ottos Mops de Jandl, dans des genres très différents.

Faut-il, pour que la poésie soit lue et connue, qu’elle sorte du ghetto de sa propre langue où elle se maintient elle-même ? C’est ce qu’on se dit en écoutant Jandl. Dans l’anthologie importante qui vient de paraître et que j’ai sous les yeux [1], Christian Prigent qui a traduit plusieurs poèmes fait le point sur cette question.

La poésie de Jandl est effectivement une poésie décevante pour qui attend du poème sophistication formelle, profondeur méditative et lyrisme exalté. Souvent simplifiée à l’extrême, elle est parfois ostensiblement dérisoire. Elle propose la plupart du temps des scènes de genre ou de brefs monologues. Le ton est sarcastique et goguenard, l’ambiance volontiers sordide. Philosophiquement, ces textes affichent un anti-humanisme décidé. Formellement, ils jouent de ce qui peut verbalement atterrer la figure humaine : platitudes triviales, défauts de prononciation, raccourcis de syntaxe, lapsus concertés. Ils traitent d’obsessions basiques (la guerre, la maladie, la mort, les parents, les animaux...) et stylisent sommairement les résidus d’un monde pauvre et blessé.

Prigent cite Jandl qui qualifie lui-même la langue qu’il recherche de "délabrée" :

En mars 1976, j’ai commencé une série de poèmes dont la langue, à l’inverse de toute poésie traditionnelle, se situe en dessous du niveau de langue courant. C’est la langue de gens qui sont contraints de parler allemand sans l’avoir jamais appris de façon systématique. Souvent on parle à ce propos d’allemand de travailleurs immigrés. Mais moi, dans la perspective poétique, je nomme cette langue langue délabrée.

Il y a de nombreuses traces d’oralité dans cette langue délabrée, c’est le plus souvent un allemand parlé, et même du dialecte autrichien qu’on entend, d’où évidemment la difficulté de traduire, de rendre cette langue issue d’un travail sur l’allemand en français. "Il s’écrit, dans l’allemand, un autre de l’allemand", écrit Prigent, et c’est cet autre de l’allemand qu’il faut tenter d’atteindre dans la langue étrangère, en inventant en français ce que serait un français délabré façon Jandl...

Dommage pourtant que la présente anthologie ne fasse pas entendre la voix de Jandl. C’est là que sa poétique est effective : dans un face à face avec le public, d’où les nombreuses lectures, pour faire entendre cette langue défaite, brisée. On se dit qu’une édition numérique aurait été plus adaptée pour joindre aux textes traduits leur lecture en allemand (voire parallèlement en français par les traducteurs), ce que je propose ici avec un choix de vidéos. Il y a d’abord l’extraordinaire Devil Trap, dix minutes de lecture intense telle que Jandl la pratiquait régulièrement, sa poésie n’existant réellement et surtout totalement que sur ce mode oral.

Parmi ce choix de poèmes en vidéo, le plus connu donc, Otto Mops. Un Mops en allemand, c’est un bouledogue (voir ci-dessous la célèbre photo de Jandl avec le sien). Alain Jadot qui a semble-t-il traduit le plus grand nombre des poèmes de cette anthologie, l’a ici réinventé en partant d’un "show-show" où l’on reconnaît un autre chien. On peut cependant lire le texte en allemand, basé sur une série d’allitérations en ops/ort/olt/oks qui garantissent l’effet comique (je me suis amusé à le lire moi-même lors d’un cours de littérature allemande à l’université).

ottos mops

ottos mops trotzt
otto : fort mops fort
ottos mops hopst fort
otto : soso

otto holt koks
otto holt obst

otto horcht
otto : mops mops
otto hofft

ottos mops klopft
otto : komm mops komm
ottos mops kommt
ottos mops kotzt
otto : ogottogott

Autre poème, celui-là composé seulement de consonnes pour évoquer la guerre moderne et les combats, lecture éloquente de Jandl également.

schtzngrmm

schtzngrmm
schtzngrmm
t-t-t-t
t-t-t-t
grrrmmmmm
t-t-t-t
s------c------h
tzngrmm
tzngrmm
tzngrmm
grrrmmmmm
schtzn
schtzn
t-t-t-t
t-t-t-t
schtzngrmm
schtzngrmm
tssssssssssssssssssss
grrt
grrrrrt
grrrrrrrrrt
scht
scht
t-t-t-t-t-t-t-t-t-t
scht
tzngrmm
tzngrmm
t-t-t-t-t-t-t-t-t-t
scht
scht
scht
scht
scht
grrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrrr
t-tt

Et deux autres poèmes également lus par leur auteur.

Première mise en ligne le 14 juillet 2012

© Laurent Margantin _ 8 janvier 2014

[1A signaler son prix étonnamment bas pour un livre de cette qualité (12 euros)

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