Œuvres ouvertes

Le Porte-Plume, par Aragon

extrait du Traité du style

Je considérerai maintenant l’homme qui écrit d’une façon très physique. Je vous prie de réfréner les cavales écumantes du fou-rire. Cet instantané ne surprend rien de plus bouffon que tout autre, à titre d’échantillon les photographies de mariage sur le perron d’un édifice public. Puisqu’on peut sans rougir et frémir, et arracher ses vêtements avec de grands cris, contempler l’homme qui se marie, pourquoi serait-il honteux de poser calmement ses yeux sur l’homme qui écrit. Sans doute celui-ci se croit seul et nous serons donc frappés par la hideur de ses traits. Il ne se surveille plus. Les tics nerveux se donnent libre cours sur son visage et dans toutes les zones débiles de son misérable corps. Il ne se gêne plus parce qu’il est incapable d’accorder les participes et ses membres dans un même temps. Oh le laid, le sale, le dégoûtant personnage. C’est un petit être négligé. Mais il s’agit d’épier son comportement. Il écrit. Il tient donc un porte-plume, et qu’on ne cherche pas à m’embarrasser avec le décor, les gens qui dictent, les littérateurs de métro, les crayonneurs en pleine Nature, les dactylographes de la poésie, les sténographes de l’angoisse, les agités qui hurlent dans la rue en brandissant de petits bouts de papier sali, les écorcheurs de vélin à domicile, les notateurs sur le vif, etc., l’homme qui écrit est assis à une table et il se sert d’une plume ordinaire et non d’un stylo, et la trempe de temps en temps dans l’encre. Il n’a pas forcément un buvard sous la main et quand au bout de sa page avec une sorte de soupir il jette autour de lui un regard idiot mais circulaire, il arrive qu’il se résolve à retourner le feuillet achevé sans le sécher avec délicatesse, et l’encre alors affreusement s’étale, créant parfois des quiproquos. Je me demanderai d’abord ce que le porte-plume pense de la course où monté par cinq jockeys des rivières de perplexité parfois l’arrêtent, quand ce n’est pas la ruisselante sueur, ou les balbutiements de la crainte. Il est certain que le porte-plume est absolument inconscient de son rôle d’entité. Mais il est en tout point comparable à un vieux train qui ayant usé longuement sur les rails l’acier pesant de ses roues, tant sur les voies de garage et pendant les manoeuvres épuisantes que sur la route glorieuse où, à grands jets de flamme, il émerveilla si souvent au loin les coccinelles, à un vieux train, disais-je, qui n’entend pas sans inquiétude à la halte où sa machine fait eau, les ouvriers courbés éprouvant du marteau ses anciennes chevilles. Plus précisément il ressemble à une danseuse qui s’aperçoit soudain que son cothurne est délacé. Aux soubresauts d’un homme au milieu d’un cauchemar. A la gâchette rouillée d’un fusil de chasse. A la petite vis accessoire qui tombe d’un canon pendant la bataille. Voilà pour la forme du porte-plume. Mais il me dira lui-même sa pensée. Parle, maigre porte-plume, qui n’as pas été mangé lors du dernier naufrage, parle, et dis-nous comment en cette tempête soudaine, tu te sortis du danger, sans perdre tout à la fois et la tête et l’honneur

LE PORTE-PLUME

Que me veut-on ? La brute. J’en ai assez du rôle d’intermédiaire. Ils appellent ça penser, pensez donc. Ce n’est pas à moi qu’il faudrait la faire. Il y a un rapport constant entre ce qu’ils ont là et ce qu’ils chantent : c’est la variation de mon obliquité. Je suis le moyen terme entre le particulier de leur habitus d’une part, et l’incolore de leur expression, de l’autre. De cette proposition vous déduirez le plan de cet interview. Nous examinerons chacun de ces deux facteurs, après quoi nous en ferons surgir dialectiquement un troisième. Et en avant pour l’habitus de l’écrivain. Sacré nom de Dieu, la vilaine mine. Les taches de graisse sur la manche. Les ongles noirs. Les notes prises sur le celluloïd des manchettes. A chaque trait correspond sa tare morale. Le genre pantographe du bras, losange à coulisses. La parcimonie respiratoire. Une absurde moustache, ou tout au moins l’équivalent calorifique de cet ornement circonflexe. Tout est paraphe dans ce complet veston. Gzzz pour certaines complications du paraphe et qui me rendra les feux de la Saint-Jean ? L’expression ne vaut pas davantage. Vous qui lisez les livres que j’écris, vous qui en avez sans doute une idée d’ensemble, un instant soyez autant que moi sincères. Ils vous tombent des mains, les cheveux vous dressent sur la tête, vos yeux roulent comme les billes du loto, votre impatience renifle, vous agitez le sourcil, dans la hauteur, vous déchirez le papier mural. C’est bien : votre attitude en dit assez, on vous tient quitte du reste. Ainsi vous le voyez bien, tout le monde juge de même. Et je me renverse, je braque vers l’écrivain ma plume, et vers le papier mon manche, et je m’adresse à vous, griffonneurs, comme un ongle retourné. Qu’avez-vous donc à dire, maniaques bavards ? L’histoire d’une manutentionnaire en cigares qui séduisit un douanier et un contrebandier, l’histoire d’un homme qui vivait dans une petite chambre, l’histoire d’un compositeur mis à la porte d’une petite ville à la suite d’une rixe banale. Quand le douanier a perdu l’honneur, le musicien son meilleur ami, le Monsieur seul attrape la vérole et tout est dit. O vous tous, Bouvard, Raskolnikoff, Azyadé, Lafcadio, Lovelace, hypothétique Bérénice, vous êtes des bubus indistincts et pareils. Julien Sorel dans la glace, effrayé, ne voit que Tartarin. Le compositeur un peu plus tard fait un voyage à Genève. L’amie du douanier vient le voir de la part de sa mère. Rengaine des sentiments mécaniques, idioties nouvelles, concrétions légendaires, petites machines à crétiniser longtemps. D’autres faussaires aux idoles fictives ont substitué les trappes intellectuelles. Les uns comme les autres sont incompréhensibles. Libre à vous de préférer Bergson à Octave Feuillet. C’est à peine si l’humanité a pu saisir un instant la différence théorique entre le docteur Mardrus et l’Introduction à la Médecine Expérimentale. Elle confond perpétuellement les mathématiques et l’opérette. Pas un de vous ne peut réciter par cœur, sans recourir à un aide-mémoire, la liste complète des ouvrages de Monsieur Brunschwicg. L’ignorance est un argument contre la validité. Bayements laborieux des livres vous êtes les piètres Marignans de peuplades sans chronologie. Aussitôt établi, votre système de références – se perd. L’exercice de l’écriture m’apparaît donc, au moral comme au physique, une coutume sauvage et répugnante à laquelle je préfère cent fois parce qu’autrement bénignes et curieuses les pratiques traditionnelles de la confirmation chrétienne et de la déformation systématique des lèvres au moyen d’un simple bâtonnet d’ivoire.

© Louis Aragon _ 16 juillet 2012

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