Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Nuit de Sindelfingen (4)

...

Les chariots jaunes avançaient, suspendus et entraînés par un circuit au plafond,
les chariots jaunes on les entendait arriver, on n’avait même pas besoin de les regarder venir, de les voir chacun suivre son circuit à l’intérieur du bâtiment,
il y avait un chariot venu de l’atelier de tapisserie à décharger et, juste en face, venu de l’autre côté, un autre à charger,
et toi tu naviguais entre les deux,
tu étais la machine d’os et de chair et de sang qui déchargeait l’un et chargeait l’autre, faisant à chaque fois les mêmes gestes,
il y avait une grille à ouvrir,
pièces du futur siège à disposer aux bons emplacements,
grille à refermer (bien la claquer),
tu avais quelques secondes pour disposer chaque pièce,
puis le chariot chargé s’ébranlait et partait à l’autre bout du bâtiment
où s’activaient les monteurs,
et toi tu attendais déjà le prochain chariot,
grille à ouvrir, les mêmes pièces à décharger puis à recharger sur l’autre chariot, à bien disposer,
grille à claquer, chariots qui s’ébranlaient, partant chacun dans une direction opposée
les mêmes chariots, les mêmes pièces, les mêmes gestes des centaines de fois dans une journée, le même circuit,
aux côtés du Croate qui se traînait la tête penchée,
ou bien aux côtés de Salvatore qui d’un air sérieux accrochait sur les chariots des pages de magazine porno pour les monteurs à l’autre bout du bâtiment,
c’était la façon qu’avait Salvatore de s’amuser en travaillant,
tandis que le Croate lui soupirait, se traînait, traînait son regard sur le sol, ne vous parlait pas,
dès qu’il pouvait allait s’asseoir en silence dans un coin, avec son regard de chien fatigué
pendant que Salvatore toujours s’activait, faisant claquer ses vieilles savates,
ouvrir la grille, placer les pièces du futur siège, dont la structure mécanique qu’on saisissait par cette poignée en plastique qui sert dans le véhicule à régler la distance du siège par rapport au volant,
poignée en plastique qui n’était pas commode à tenir d’une seule main (vous portiez des gants pour ne pas vous blesser),
il fallait se pencher pour saisir cette pièce lourde de quelques kilos, se redresser, la placer correctement tout en refermant la grille dessus, retourner à sa place si on avait le temps de s’asseoir quelques instants, ou bien s’avancer vers le prochain chariot qui avait déjà fait son tour du circuit à partir de l’élévateur qui l’amenait de l’étage au-dessus.

Suite

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© Laurent Margantin _ 16 décembre 2012

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