Les Tisserandes des îles

par Nathaniel Tarn - présentation et traduction d’Auxeméry

Nathaniel Tarn se veut poète américain, et à raison, sans renier, bien au contraire, ses origines européennes. Il est né à Paris en 1928, et. après la Seconde Guerre mondiale, a poursuivi des études littérature et d’ethnologie à Cambridge, en Angleterre ; à Paris, ensuite (Sorbonne, Musée de l’Homme, C.F.R.E, E.H.E et Collège de France) ; puis à Yale et Chicago ; enfin, à la London School of Economics. Son travail d’anthropologue l’a amené sur le terrain, principalement au Guatemala, chez les Mayas des Hautes Terres, et il s’est, par ailleurs, impliqué dans la Sociologie des Institutions Bouddhiques, surtout en Birmanie. Professeur à la School of Oriental & African Studies de Londres entre 1959 et 1967, et aux États-Unis, aux universités de Princeton, de Pennsylvanie, de Rutgers, entre autres, il a aussi enseigné en Chine. Tarn a en effet voyagé sur tous les continents du monde, et parcouru les 50 états…

La vocation poétique, présente depuis l’enfance, fait pendant à la pratique anthropologique. Tarn a publié son premier livre, Old Savage/Young City, en 1964, chez Jonathan Cape, à Londres, et Random House, à New York – plus de 35 livres, ainsi qu’articles, plaquettes, etc. ont suivi. Après avoir fréquenté pendant un temps le groupe surréaliste à Paris, il a été, à Londres, rédacteur en chef de la collection Cape Editions, et directeur de la maison d’édition Cape Goliard, qui publia Olson, Zukofsky, Burroughs....

En France, il a été inclus, parmi ses pairs, dans l’anthologie Vingt poètes américains publiée par M. Deguy et J. Roubaud, chez Gallimard, en 1981. Son livre sur le culte du Maximón au Guatemala est paru aux éditions de l’Harmattan, en 2006.

Depuis 1985, il réside sur les hauteurs de Santa Fe, au Nouveau Mexique, avec son épouse, Janet Rodney, poète également ; il cultive un jardin, observe les oiseaux, et travaille en permanence dans son immense bibliothèque. La fenêtre de son bureau donne sur les collines de Los Alamos, le lieu où explosa la première bombe atomique expérimentale, et où de gigantesques feux de forêt éclatent de temps en temps, prélude impressionnant à toutes les menaces qui pèsent sur l’humanité.

Justice serait rendue si ce livre atteignait un public français dans la langue natale d’un veilleur du monde, en poste de vigie au cœur du continent américain.

 

Nathaniel Tarn | Les Tisserandes des îles (extrait de : Sur les fleuves de la forêt)


Qu’il devrait y avoir des îles. Précisées par
l’océan , lequel veut un lieu où reposer ses vagues. Dans
le grand abîme, comprenez-vous – pas voisines
des côtes familières. Les îles devraient être vertes,
pas d’un vert commun mais d’un vert épuisant. Avec ce
vert qui, vu de la mer, s’en vient se saisir des yeux des
marins pour les rendre aveugles à toute autre couleur. Chacun
composé d’une infinité d’arbres. Un jardin édenique.
Mais une pyramide, pour la vue peripleuros [1], comme s’il
y avait un tronc central et si l’île entière était
le cœur même d’un arbre. À la base de l’arbre, une caverne
et, dans la caverne, une tisserande. Toutes y ont droit
divin – sinon divin, alors humain devrait
suffire. Comme ils tournent autour, les voyageurs considèrent
l’une de ces îles – celle qu’ils ont découverte et
abordée – et jugent qu’ils l’ont possédée depuis toujours.
Car aucun de ces voyageurs n’équivaut à un humain :
il faut garder quelque défiance quant à leur état. Ce
qu’ils ont amarré là de rêves pendant si longtemps et
qui serait vrai de n’importe quel voyage – que telle
île ou telle autre, dès lors qu’atteinte, à l’inclusion de celles qu’ils
croisent sur leur route jusqu’à la dernière, présenterait un pareil arbre,
aurait cette caverne, cette tisserande. Là où ils parviennent, et en
ce lieu seul, une troupe d’étrangers s’assemble dans
l’entrée et plaide sa cause jour et nuit auprès
de la tisserande. Par définition, toutefois, le protocole
veut qu’elle refuse. Elle n’espère plus du tout en un Homère.
Elle y a depuis longtemps perdu tout intérêt. C’est seulement
qu’elle sait que tout bourlingueur solitaire fait le rêve
non pas d’être connu mais d’être reconnu.
Et qu’il est absorbé par l’esprit des lieux. Et que cet
esprit porte le nom des lieux et qu’il soit un drogué
des lieux. De telles hiérogamies se sont structurées il y a
longtemps, parties intégrantes de la texture des choses et du
chant plénier de la chose. Chimérique de vouloir le supprimer.
Quand l’arrivant prend, par impossible, un plaisir d’enfant
aux couleurs des oiseaux sur les arbres en grand nombre, les tisserandes
chantent une musique qu’il n’avait jamais entendue avant. Toutefois
il est pris du soupçon que cette musique lui est familière ainsi que
l’air qui bat d’écume le haut de la pyramide, et qui fait voler les oiseaux.
Libre à vous de passer du « il » au « elle ». Certains hommes aussi
de temps en temps tissent parmi les eaux périlleuses.

Kimbe Bay, New Britain, Papouasie Nouvelle Guinée, août 2006


Sur les fleuves de la forêt de Nathaniel Tarn vient de paraître chez Vif éditions, traduit par Auxeméry.

De Nathaniel Tarn, on peut également lire sur D’autres espaces : Miniatures

© Nathaniel Tarn _ 22 janvier 2013

[1peripleuros, περιπλευρος : étym. grec =« qui entoure de tous côtés », donc « circulaire ».


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