Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Antoine Brea | Ce qui se dit sous terre

...

Dans le cadre de la web-association des auteurs, j’accueille un poème d’Antoine Brea, Ce qui se dit sous terre, précédé d’un tweet-entretien. Lire aussi sa traduction en cours de Perceval ou le Conte du Graal de Chrétien de Troyes.

Tweet-entretien avec Antoine Brea

- Pouvez-vous présenter en quelques mots “Ce qui se dit sous terre” ?

Ce qui se dit sous terre, en deux mots, est un texte élaboré en feuilleton, publié au fil de l’eau sur mon ancien blog. Un long poème en vers libres composé à partir des matériaux bibliographiques donnés en fin de texte. Des collages, et de l’écriture. Le projet m’est venu à l’époque où, pour des motifs professionnels, j’étais amené à me pencher sur le conflit en Somalie.

- Vous écrivez de la poésie, réalisez des traductions (Dante, Chrétien de Troyes) est-ce que le Web est votre espace privilégié d’écriture ?

Le web (disons le blog) est aujourd’hui une composante indépassable de mon écriture. Je m’en sers véritablement comme laboratoire. Je publie au fur et à mesure, ça me permet d’avancer, et ensuite en général je reprends tout. Ce qui se dit sous terre par ex. a été entièrement révisé et publié par la revue Inculte (#19). Le web est mon brouillon public, en somme. Et les retours des lecteurs sont très importants pour avancer.

- Des projets de publication (papier, numérique) ?

Côté projets : les éditions Louise Bottu feront paraître très prochainement un livre intitulé Petites vies d’écrivains du XXe s. Les éditions Le Quartanier feront paraître un livre intitulé Le Roman Dormant en 2014, et ma traduction/adaptation de l’Enfer en 2015. Quelques projets de publications en revue en dehors de ça.


Antoine Brea | Ce qui se dit sous terre

1. Préambule

selon les membres d’Amnesty International qui tentent là-haut de retrouver un emploi
selon les renseignements puisés dans le cadre de viols
selon les membres d’un clan harcelés, battus et dépossédés de leur personne
diverses sources ont identifié que
selon les informations obtenues
selon ce qui se dit sous terre
la guerre
la guerre en général
la disparition d’un grand nombre de vies au combat
les missiles tirés sur la vie depuis des appareils de type Antonov
les raids contre des positions civiles
le poudroiement de nos belles armes israéliennes
le destin qui a sifflé dru au-dessus de nos têtes
la guerre partout autour
l’inversion du sens du sang dans les veines survenu à ma mort
la longue liste de viols commis contre les femmes des membres d’Amnesty International
la collection de nos horreurs accrochées aux ceintures
le grand traumatisme lié aux combats
le récit ébahi de nos exploits qu’a fait la diaspora à l’extérieur
les os qui sortent ici du sol pour nous faire trébucher encore
la mort qui nous a frappés tous – bêtes et hommes – dans un même feu bruissant
le souvenir des esprits à cheval venus du ciel pour brûler nos cheveux et empoisonner nos puits
sont à l’origine des
grands bouleversements
qui nous ont emmenés ici

2. les Ka Kaxsanayaal

nous voilà donc sous terre
une chose est d’être invisible, une autre d’avoir un passé
un des bouleversements les plus flagrants est la nouvelle répartition des clans
de fait, notre société est divisée en clans
fondés sur des critères
liés à certaines associations
les clans découpent les frontières selon des critères parfois inattendus
les esprits s’assurent que chaque clan s’adonne à des activités nettement discriminées
les esprits surveillent en particulier la gestion des clans réservés aux fonctions avilissantes
les clans “marginaux” (waabal) exercent les fonctions avilissantes
on les désigne comme “minorités”, terme pris dans toutes ses significations
ce sont surtout les Ka Kaxsanayaal (terme générique)
à divers titres et à divers niveaux, ce clan a un passé
pendant la guerre, nombreux sont les Ka Kaxsanayaal qui ont cherché refuge hors des frontières
on les a donc placés ici dans un enclos
que gardent les esprits comme une parcelle de terre précieuse de Tanzanie
la voix du troupeau des Ka Kaxsanayaal s’élève la nuit car ils ne peuvent en rester là
la voix du troupeau des Ka Kaxsanayaal hurle le jour et nous tient en éveil
leurs gardiens usent de cordes et de brimades à leur encontre mais ils ne se peuvent taire
il est temps leur crie-t-on d’avoir une approche plus globale des phénomènes !
les Ka Kaxsanayaal ne vouent aucune reconnaissance à l’organisation soigneuse de leur gestion
les Ka Kaxsanayaal ont la langue perpétuellement sur le feu
quand ils ont peur ils se secouent et leurs dents chutent et leurs tatouages saignent
la pulpe des beaux fruits de leurs dents désoiffe les montures des esprits qui les font éclater sous leurs sabots
lorsque toutes ses dents ont été écrasées et bues un Ka Kaxsanayaal est sellé et ferré par un esprit qui lui offre une nouvelle vie de monture
le plus dur est que les ongles se cornent assez pour se transmuer en sabots
le plus dur est de sentir toujours le poids de l’enfer sur tes reins

3. nez de cuir

les clans marginaux (waabal) constituent un pôle
les waabal se distinguent
je les désignerai
les clans marginaux ou
éparpillés sur tout le territoire
au nord, les Qidgiin, les Kumaal, les Yilbiyr
au sud, le vocabulaire est plus riche
les Qidgiin, dont le nom pourrait être une déformation
signifiant : “auquel la peau est assouplie”
les Qidgiin sont tirés à l’arc et endormis
les esprits utilisent des flèches enduites de pur sommeil
avec la peau du Qidgiin les esprits développent des tambours pour eux, des selles et des filets pour leurs montures
les restes de Qidgiin sont chassés par le vent puis récoltés par les membres d’autres clans
avec les dents on fait : hameçons, pointes, couteaux, houes
avec les poils et les cheveux on fait la paille dans quoi on couche
on mélange à la terre pour du torchis
avec la pierre des yeux qui luit on fait :
bijoux, couronnes, orfèvrerie
les Qidgiin, éparpillés au nord
les esprits les laissent évoluer en liberté comme des émeus
lorsque le Qidgiin n’a pas la tête empêtrée dans ses voiles
il récite des Coran en courant en plein air
il invoque des mystères pour s’empêcher d’être endormi
pour s’empêcher la peau de faire, tendue, une jolie musique
lorsqu’ils découvrent les restes d’un Qidgiin abandonnés
les autres clans prélèvent la peau du nez
si les esprits n’ont pas déjà épuisé son visage
avec les peaux de nez les membres d’autres clans façonnent des masques
ces “nez de cuir” (jaxaas) protègent dit-on leurs porteurs comme des amulettes
les porteurs de jaxaas sont craints ici comme des généraux abyssins

4. les Hamaad Zuur

non tu
les choses ne sont pas comme ça
l’ordre des choses
au sein de notre société
comme le positionnement des étoiles
la tradition justifie l’existence des clans
une faute
par exemple le statut particulier des waabal
amplement décrit dans la littérature
la tradition
une faute sur terre
lorsqu’un campement s’établit
en aval du campement
par rapport à la rivière
ou au-delà par rapport
aux vents dominants
les groupes de familles marginales se mettent à l’écart
(et en effet en cas d’attaque des esprits
si le vent mêlait nos odeurs)
les waabal
ils ne mangent pas avec nous
leur littérature extrêmement méprisée
une littérature versifiée
ce qu’ils consomment
au nord
une littérature dite mamuni (que l’on peut rendre par “petite poésie”)
tout contact avec eux se limite
on les consulte la nuit si les vents dominants
si les trois lunes du ciel s’annulent par leur rencontre
on les consulte la nuit au coin du feu en tirant son voile près des yeux
ils ne sont pas obligés de t’adresser la parole
tu marches sur la pointe
tu mouilles tes os dans la rivière
quand elles veulent bien leurs femmes nous disent de fausses vérités
qu’elles lisent dans nos urines emmenées par le courant
ils ne mangent pas
ne crient pas
ne chient pas
parfois ils nous récitent
nous nous bouchons les oreilles
nous savons bien que nous ne pouvons croire
nous savons bien que nous ne pouvons plus mourir

+

les waadod eux sont détenteurs des points d’eau
chargés d’intervenir comme médiateurs
d’une part entre Allah qui règne ici et les guerriers
d’autre part entre les ombres des guerriers et les guerriers eux-mêmes
au cours de la guerre civile là-haut
les Hamaad Zuur se sont armés, ils ont financé leurs propres milices
ces milices se sont appelées Uuktaba Xoor (“Ceux qui jettent le Livre Saint”)
ou Uukhuro Moog (“Ceux qui ignorent le Paradis”)
et Dieu leur a donné raison
dans le nord ces guerriers
les Hamaad Zuur
un groupe particulier
ils pleurent de vivre séparés de leurs ombres
des ombres qui se glissent, qui les agressent en plein jour
en plein soleil
des ombres entrées en guerre, formées en bataillons
recrutées sous le sceau du Livre
elles se sont bien intégrées à ceux qui les ignorent
elles se sont bien intégrées aux esprits
qui les utilisent aux dates marquées dans le ciel
pour sentir et déceler un point d’eau waadod d’où puisse se faire une médiation
pour que l’ombre d’un Hamaad Zuur se raccroche à son enveloppe
que la lumière gonfle à nouveau le cou de l’ancien porteur
pour que l’ombre d’un couteau dans l’ombre d’une main
sacrifie sur ce cou au rite du mouton

5. sur le cours du ‘Urubba

en remontant vers le sud
sur le cours du ‘Urubba depuis l’embouchure
on rencontre les Ruur Gul (“Ceux-les-morts-des-forêts”), appelés aussi
Goshè WèGoshè ou encore
Mashinggoli (“Torses hantés”)
puis les Oti
enfin les Ahaad ‘Awayin (“Non-vivants-des-marécages”)
ou Tiyn Zoor (“Cheveux-pleins-de-lentes”)
qui forment des clans cousins
tous désignés sous le terme Ruur Uu ‘Rr (terme générique)
de fait ils ont été infestés
ils ont fait prévaloir le plus grand nombre de morts
dans la zone fluviale
envahie par les mouches tsé-tsé et les moustiques
(où les esprits par conséquent s’abstiennent)

+

l’économie du territoire
la moitié sud du territoire
l’économie repose
l’agriculture
en l’occurrence l’élevage
de bétail bété
de fait les Ruur Uu ‘Rr possèdent
directement ou par l’intermédiaire
lorsque les nobles Ruur Uu ‘Rr pratiquent l’agriculture
dans la région inter-riveraine
où les horizons vagues
les zones marécageuses
là où les Bété sont les plus nombreux
d’immenses communautés bété
de souche ancienne
une littérature précieuse
esclaves à présent
bêtes d’élevage
pour le trait et le lait
de loin les esprits regardent

+

“le Bété
il n’a pas d’origine
il n’a pas d’origine
il n’a pas le même sens, donc
il n’a pas d’origine
pas les mêmes personnes
on ne peut dessiner de frontières précises à sa personnalité
il doit être interprété comme
on peut dire qu’il renvoie au Multiple
mangeable, donc”
ainsi parle le

+

“Bété
la corne tendre
sous ton pied
ta chair est douce
comme le
fruit du Maraa
le fruit des
îles Originaires”
ainsi parle le
Ruur Uu ‘Rr
s’il se délecte

6. bémol

les paragraphes précédents
j’apporterai un bémol
j’ai rencontré au cours de mes missions
au cours du Voyage
j’ai glissé mes pas partout où
coulent les ruisseaux de la chair et de la cervelle
dans les cervelles où personne n’y voit rien
plus précisément à Ofgaaye
il me fut donné de voir par exemple
un homme
le coeur amoureux
son coeur battant comme une enclume dans sa poitrine
les parents de la jeune fille ne pouvaient faire aucune objection
il fut mené à la guerre
il y eut des crimes horribles
le souvenir de sa promise lui ravissait la peur de la chemise
un Djebril Kad captura l’homme
l’entraîna sous sa tente comme du butin
il lui donna des linges fins, de précieux scapulaires à passer
il en fit son garçon de bain, serviteur de prédilection
l’homme ne dit rien
suspendit les bijoux à son nombril
il dispensait les bains comme voulait le Djebril, il lui faisait la barbe, lui raclait les talons
il le vêtait et l’apprêtait, l’aidant matin et soir à franchir sans dommage l’eau des miroirs
le soir, il couchait au bas de la natte du maître
un souffle tiède lui venait dans le cou
le Djebril Kad, du fin bout du couteau de ses baisers, lui ôtait ses bijoux et lui rentrait dans l’âme
il ne dit rien
devint le garçon-sous-le-voile qu’on attendait
l’amour se secoua de lui comme un vêtement

+

quand le vent murmura aucunes nouvelles de son homme-coeur à son oreille
la jeune fille arracha tout de suite la vie qui fanait en elle-même
elle accrocha sa plus grosse veine à un fuseau et elle
jeta son coeur aux chats qui le dévidèrent comme une bobine
ici elle fut directement intégrée aux esprits
incorporée par Allah à son armée de derviches
le souvenir de son amour lui passe maintenant comme un nuage
quand le sabot de sa monture écrase une scolopendre ou un scorpion
elle se rappelle les deux mains comme des mites qui, vivante, s’étaient apposées sur ses yeux
elle est l’esprit intransigeant d’Allah que rien n’arrête
elle joue quelquefois à pincer nos nerfs
détachant dans le ciel des notes claires
comme celles que l’oiseau perce
lorsque le chat d’un coup de dents en défait l’organisation
elle donne à croire à des Bété qu’ils sont émancipés
qu’une mutation de la société est en cours
elle exhorte les waabal de tous bords avec des cris et s’essaie à l’éducation des masses en propageant des slogans
par l’intermédiaire de chants ou de poèmes comme par exemple :
“keeni waa ugaash ! / keeni waa addoof ! / waa inaani ‘ulloownaany !” (“celui-ci est roi noble ! / celui-là est esclave ! / nous ne devons plus raisonner comme cela !”)
de nouvelles lois sont promulguées
des marginaux deviennent célèbres
l’ordre établi temporairement s’inverse
la poésie s’échappe des selles sous
lesquelles nos malheurs galopent
les esprits s’interrogent

+

quant à l’homme
l’amoureux
Allah hésita un instant puis
le fit
ombre de sa fiancée
ombre qui doit courir vite
car jamais elle ne s’arrête

7. BBC

la tourmente de la guerre
la guerre depuis
en tant qu’effort économique
la guerre n’a épargné personne
après avoir ravagé
elle est l’aboutissement d’une série de conflits
armés dans lesquels
différents clans
dans sa phase la plus violente
la guerre

+

la guerre civile
mais je m’égare

j’aurais pu en parler
la BBC a programmé, en juin-juillet 1998, une série d’émissions
la tourmente de la guerre
le démantèlement de l’Etat et des infrastructures
le pillage systématique de toutes les richesses
sous la forme de l’opération Restore Hope

+

j’ai moi-même
j’ai personnellement
avatars et péripéties restent le lot d’une population
qui grossissent les rangs des milices
cavaliers voilés armés de fusils automatiques
des documents officiels prouvent ton ascendance ou apportent la mort
ce phénomène encouragé par des débats et conférences
enregistrés en vidéo et diffusés
les demandes de visa d’émigration affluent
il a fallu faire un choix
devant la multitude

+

dans les camps
camp, la confrontation avec ton univers si différent
où les métis originaires du Boulouf ou de Swailéh Ngééré,
les réfugiés du Brovo ou de Saint-Arnault-et-Himiiti
et les pêcheurs bunja
de Jomvu… et les Walid… dans le camp du Marafa
dans le camp de Dahaab, une poignée à peine
des jeunes excités du
chiens militants du Daadir Youth Party
ou de la Moki’ Organization
à la conquête du pouvoir
si on ne les avait pas
on les
qui sait ce qu’ils

+

quelquefois, ici, quand le vent souffle, que les esprits sont à distance
il peut arriver que l’on se repose
les pieds calcinés
la peau qui se décolle
comme du papier peint là où les plaies
les dents qui font craquer le sable entre les dents
la nuit, la mort entre tes deux oreilles
cuit
au four de l’enfer
on se repose, on brûle
la mort est paisible
soudain
un cri résonne partout dans les falaises
amplifié par des hauts-parleurs
“quursiqu qaal amahg laayehey !” (“au moins sommes-nous sûrs de ne plus mourir !”)

8. Oscarr Neuymann

toute l’histoire des clans
tout cet empire d’ombres et de clartés
apparaît pour l’instant d’une
clarté rythmée par cet écheveau
par le fil des traditions
croyances et mythes en constituent l’anamnèse
toute l’histoire de cet écheveau complexe compromise
impossible de démêler
toute l’histoire de nos divisions
à la lueur d’une
davantage de ténèbres que de ténèbres
fenêtres noires
miroirs bouchés
ténèbres qui séparent
comme la main du Seigneur écarte
tout l’histoire résumée
dans le miracle d’un événement
d’une campagne lancée contre l’empire de Dieu et ses esprits par le Gaucher
la résurrection rythmée par cet écheveau
la résurrection apparaît rythmée par ce cancer de Dieu qu’on appelle le Gaucher
en bas on envisage
on se cache le visage
les esprits parlent d’eschatologie
en bas les hurlements
la résurrection apparaît pour l’instant compromise

+

l’écriture descend dans les lieux du souvenir
l’écriture des noms des personnages des lieux
de nombreuses variations selon les poèmes
au début du début du souvenir
un explorateur du nom d’Oscarr Neuymann
accompagné par des guides wallafites
il aurait passé en enfer
et serait retourné à la surface
les poumons noircis d’avoir levé une partie du mystère
l’explorateur Neuymann guidé par ses Wallafites
mais il serait retourné sur la terre
c’est ce que retient le poème
toutefois
de hâtives études linguistiques réalisées ultérieurement ont
permis de lever une partie du mystère
selon le poème au début du début Allah
Allah a prévu de descendre dans nos poumons
dans nos souvenirs à travers l’écriture (nòueyîmaân)
Allah a créé des vaisseaux des
organes de conduction (nüuymahanâ) pour
descendre les âmes vides dans l’eau qui boit au poumon du souvenir
“Noôehmaajn” est un des noms permis des lieux d’où Allah s’est levé
un nom donné par Allah aux lieux du corps par où l’on descend
une partie du mystère est
des vaisseaux de sang qui s’avancent dans tes organes pour te descendre aux lieux psychiques d’où personne ne retourne
aucun explorateur n’a pu jamais
des âmes sanguines n’auraient pu retourner aux sources des eaux du corps
personne n’a jamais laissé d’écritures avec son sang à la surface

+

l’explorateur du poème Oscarr Neuymann
accompagné de ses Wallafites après
après avoir longé sur des centaines de kilomètres
la brume des monts Kulu’ Mburuu
pour entrer progressivement en
le territoire des Zumbul’ Uur
sur ma droite les
la brume des monts
Oscarr Neuymann et ses Wallafites
piquèrent droit sur un paysage lunaire
dont l’infini n’est rompu de loin en loin que
la silhouette aigre d’un acacia
ou l’ossature de deux chameaux qui ondoient dans la fournaise
les êtres qui habitent ces solitudes
êtres qui parlent la langue
Neuymann et ses hommes suivent au loin le vol de centaines de
un paysage lunaire
des roches basaltiques
derrière eux, sur des centaines de kilomètres, le long ruban des monts Kulu’ Mburuu après lequel on entre progressivement
ici
les êtres qui errent solitairement dans le désert
le regard tourné vers les sommets neigeux
dans la nuit de leur coeur retentit l’aigre clochette
de la soif, rite perpétuel d’initiation auquel ils se soumettent
l’explorateur du poème
depuis sa base observe de loin
des êtres pratiquement invisibles
l’ascèse leur ôte un poids
le regard tourné vers
celui de l’existence
vers les monts intérieurs
lorsqu’ils dorment ils s’élèvent au-dessus de la surface

+

le physique Zumbul’ Uur
une taille haute
corps longiligne
dolichocéphalie élevée
comme pour passer
entre les brûlures
du soleil
(Oscarr Neuymann observe à la jumelle)
le Zumbul’ Uur s’abstient de
le manger, le boire
il brandit vers le ciel les bâtons de ses bras
lance au soleil malédictions et prières
la salive Zumbul’ Uur
denrée précieuse qui se recueille
comme une rosée lorsqu’il quitte sa chair
on dit qu’elle guérit la brucellose
la femme Zumbul’ Uur
réputée pour sa maigreur
le Zumbul’ Uur s’abstient des femmes
il leur crache dans le coeur si elles s’approchent
aussi ne dédaignent-elles pas la prostitution

+

la religion
les armes données par les prophètes
(Jésus-Christ)
les “mythes des origines” (kiyTi-kuu’) n’apportent qu’un
selon une croyance recueillie chez les
les trois lunes créées que le soleil d’ici prit pour épouses
de leur union magique naquirent neuf fils guerriers (Diinzoor)
les neuf furent peut-être Aadiin (Adam) à quoi s’ajoutent huit autres
de leur union contre nature naquirent les grands ancêtres
Aadiin (Adam) descendu près d’Allah en enfer
où sa foi n’eut pas à refroidir
puis de la côte d’Adam et du sein d’Eve
dévala l’essaim noir des esprits
sous la bannière du Seigneur, de la Kabbale et du Ciel
les yeux tracés de kohl
l’arme blanche battant à la ceinture et
brillant le haubert
brillant sous les trois lunes créées
pour la beauté de l’occasion
ils se seraient d’abord dirigés vers l’est, traversant le ‘Urubba
avant d’obliquer vers le nord
de leurs fusils Zastava sortirent les clans
chacun leur tour
de leurs fusils M21
nés pour souffrir la punition
les mythes les esprits le Seigneur
ce qu’on appelle ici la religion du bambalisme
les mythes originels, dans leur pauvreté
sont peut-être conformes
par Jésus-Christ, ma mémoire me fait
les mythes sifflent à mes oreilles
le soupir des esprits la nuit, le galop des chevaux de la Kabbale
qui sait, personne ne sait
l’extrême pauvreté de mes visions
la peur a marqué durablement les visages
selon les calculs nos ennemis descendent du soleil
les données biométriques tendraient à plaider pour cette hypothèse

+

ma description
selon les calculs
mes descriptions se terminent
aucun espoir de nuit comme de jour
et cette légende encore
absurdité
lorsqu’on vivait là-haut
terrorisés par une famine
à cette époque la guerre
tapis de bombes
et gaz
les casques bleus météorisés par ces prodiges
ne se mêlaient
un jeune berger aveugle du nom de ‘Aw Iskaar Quul Allak’ fut victime du vol d’une bête
il déroula la laine de son tapis de prière et, tourné vers la bonne direction
se mit à invoquer Allah
s’enquérant du nom du voleur en plein jour de marché
aussitôt qu’il se releva on entendit gémir et murmurer
personne n’avait pourtant soufflé mot
l’aveu provenait des profondeurs du ventre de celui
où se trouvait consommée la chair de la bête
terrorisés par ce prodige, les patriarches du village s’exclamèrent
“qu’on mette à mort le magicien avant qu’il ne déchaîne contre nous tous ses prières !”
‘Aw Iskaar Quul Allak’ fut égorgé et mis en terre à la hâte
c’était la guerre et sur les fûts des fusils les villageois firent graver : “qu’Allah protège ses fils du démon, du génie noir, de la boue noire, de la Bête noire, de la magie noire”
Allah sut les entendre, qui les tient ici comme des vaches atteintes de météorisme
qu’on soigne en leur brûlant le flanc à l’aide d’un fer en forme d’étoile de David
si elles éclatent les poches de gaz laissent filtrer un liquide que récupèrent et boivent les esprits dévêtus
l’essaim noir des esprits qui montent à nu dans la montagne et dont la course soulève une poudre toxique qui aveugle et retombe sur le monde

(fin)

[Matériel bibliographique. – Mohamed Mohamed-Abdi, "Les bouleversements induits par la guerre civile en Somalie : castes marginales et minorités", in Revue Autrepart, 15, 2000 : 131-147. – Christian Bader, Le sang et le lait – Brève histoire des clans somali, Paris, Maisonneuve & Larose, 1999].

Mise en ligne le 7 septembre 2013

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