Deux contributeurs réguliers et pertinents du blog des Editions Léo Scheer me demandent pourquoi je publie en numérique
Dans un commentaire concernant l’entretien avec Marc-Edouard Nabbe dans la Revue littéraire, je relevais cette phrase de Florent Georgesco :
Les gens qui sont des wannabe, c’est-à-dire des gens qui rêvent d’être publiés, ne rêvent que de papier. Ils sont sur Internet, adoptent une écriture Internet uniquement dans la perspective de réaliser leur rêve qui est d’être publié sur papier.
Et ajoutais :
Personnellement, pour avoir publié tant sur papier que sur format numérique (L’enfant neutre et Insulaires chez publie.net bientôt un troisième ensemble de textes), mettant depuis dix ans des textes en ligne sur le net, je commence à plaindre les auteurs qui ne rêvent que de papier, car ils ratent quelque chose de fort dans le numérique : ne pas avoir à subir ce que j’appelle le "long tunnel de l’édition traditionnelle" avec ses prises de contact, ses envois par la poste, la soumission...
Marc Séfaris m’écrivait alors :
Laurent, il semble que vous soyez satisfait du "numérique". Sans être Nabe, avec tout ce que ça implique. Pourriez-vous en dire plus sur ce "quelque chose de fort" que vous vivez en dehors du papier ? Je n’arrive pas bien à me rendre compte, concrètement. (en termes de nombre de lecteurs anonymes, d’encouragement à aller plus loin, de retour d’impressions de lectures etc.). Ou alors un lien où vous avez développé tout ça ? Merci d’avance.
En termes de reconnaissance littéraire, l’édition numérique semble pour l’instant inexistante. Ne comptent que des livres-papier, lesquels, en grande majorité, ne resteront que quelques semaines en librairie, s’ils y arrivent. Et ceux qui seront en librairie resteront pour la plupart ignorés des médias et du grand public. Malgré cela, une publication chez un (bon) éditeur reste en effet l’objectif ultime de la plupart des auteurs à l’heure actuelle.
Il n’en reste pas moins que, confrontés à la médiocrité croissante des textes publiés sur papier et des conditions dans lesquelles se produit la « validation symbolique » de nombre d’auteurs devenus les promoteurs médiatiques bien disciplinés de leurs œuvres, de plus en plus d’écrivains cherchent d’autres modes de transmission et d’édition de leurs écrits qui les laissent à bonne distance du cirque actuel.
En ce qui concerne mon cas personnel, j’ai commencé par écrire de la poésie, sans rien publier pendant plusieurs années, donnant à lire mes textes à quelques amis. Puis j’ai publié quelques poèmes dans les revues d’un mouvement littéraire fondé dans les années 90 par le poète franco-écossais Kenneth White, fondateur de la géopoétique. C’est Kenneth White qui a publié mes premiers textes dans les Cahiers de géopoétique en 1996. Les années qui ont suivi, des poèmes ou textes en prose ontparu dans les revues Le Nouveau Recueil, Poésie 98, Phréatique, Fario. Parallèlement, je faisais l’expérience de l’édition de livres sur papier, avec des essais sur Novalis et le romantisme allemand, et quelques textes en prose chez un éditeur à Bergerac, mais, en vérité, ne me voyais pas publier chez de « grands éditeurs », mes préoccupations littéraires étant à mille lieues de ce qui les intéressait. Au cours de plusieurs années, j’ai dû envoyer le manuscrit des Carnets du Neckar à trois éditeurs : L’Amourier, Corti et Maurice Nadeau. Tous les trois l’ont lu et l’ont refusé, et ma foi avec le recul je me dis que ce n’est pas plus mal. En 2004 j’ai envoyé une première version du manuscrit de L’enfant neutre à Maurice Nadeau. Comme j’écris dans la Quinzaine littéraire depuis 2000, il a fait l’effort de me lire et de m’en parler de visu, m’en disant du bien en ces termes : « Vous êtes un écrivain, ça se sent à vous lire », mais comme il attendait que j’écrive encore autre chose, il me demande, façon de me tester : « Qu’est-ce que vous allez faire maintenant ? ». Moi, pas trop fier : « Eh bien, le mettre dans un tiroir ! ».
A vrai dire, je ne me voyais pas persévérer dans cette voie, de porte en porte, d’envoi postal en envoi postal. Quand j’ai repris et terminé L’enfant neutre, je l’ai proposé à la lecture dans le cadre de l’expérience m@nuscrits lancée par Léo Scheer. Très vite, celui-ci, constatant le nombre important de téléchargements de manuscrits de plus en plus nombreux, vit une opportunité de faire découvrir sur papier certains de ces textes et leurs auteurs, et en édita quelques-uns sur papier. L’enfant neutre, m’écrivit LS, pourrait en faire partie. Puis LS publia deux-trois blogueuses dont les textes ne me convainquirent pas, et je constatais une nouvelle fois que l’édition dite traditionnelle était définitivement engluée dans des stratégies de marketing pour lesquelles toute forme d’expérience littéraire authentique (j’entends par là remettant en question la conception établie de la littérature) était sans intérêt, parce qu’insignifiante sur le plan commercial (vous voyez donc qu’immodestement je m’inclus dans celle-ci).
Est-ce que cela avait même un sens que je cherche à me faire publier par un éditeur ayant pignon sur rue, comme on dit ? Depuis une dizaine d’années, il me semblait que non. D’abord pour une raison qui tenait à l’idée que je me faisais de l’activité littéraire : pour moi, un écrivain écrit, un éditeur édite, c’est-à-dire que l’écrivain n’a pas à faire la promotion de ses œuvres, conception que je trouvais très clairement formulée par Julien Gracq dans ses Entretiens [1] . Ecrivant, je n’avais pas à chercher une place dans le milieu de l’édition tel qu’il s’était développé, étant donné l’importance qu’y avait prise la figure de l’écrivain, et ce pour de pures raisons commerciales évidemment. De plus, j’écrivais de la poésie et, si je passais à la prose suite à un processus long et difficile qu’il serait trop long d’analyser, celle-ci n’était pas « formatée » (il ne s’agissait pas de roman). Le pire cauchemar que je puisse faire en tant qu’auteur (j’en parle parce que je viens de le faire la nuit dernière), c’est d’avoir écrit une histoire de deux cents pages qui puisse être vendue comme un roman de la rentrée littéraire, et de la lire comme si elle avait été écrite par un autre que moi.
Pourquoi le numérique alors ? Parce qu’il arrive au bout d’un long chemin, presque naturellement. Depuis 1998, j’ai en effet commencé à mettre des textes en ligne sur internet, et pour cela j’ai fondé un des premiers sites littéraires en français, d’autres espaces. J’y ai appris ou développé une forme d’édition libre, sans filtre entre auteur et lecteur, et cela a duré quelques années. En même temps, j’ai assisté à des expériences littéraires novatrices, comme celle de Tumulte de François Bon, qui a suivi mon propre travail, mettant en ligne certains de mes textes sur son propre site. Un réseau s’est constitué, Léo Scheer dans un récent mail écrit : une « expérimentation d’avant-garde » en ajoutant : « Je sais combien c’est difficile ». Et en effet il y va pour moi d’un tel effort collectif dans l’écriture : pas du chacun pour soi, pas la recherche d’une success story, d’une réussite en littérature portée par un « grand éditeur », mais d’une aventure singulière, comme fut celle des surréalistes avec leurs revues bricolées à droite à gauche, ou les amis de la géopoétique fabriquant eux-mêmes leurs livres après de longues virées à travers les forêts à discuter et échanger ensemble. C’est comme ça que je vois l’édition d’un livre, toujours au sein d’un réseau où des esprits se vivifient les uns les autres, et pas dans cette atmosphère de cauchemar où l’Ecrivain à succès vaut bien trop un top model en termes de valeur financière, donc symbolique.
Il y aurait bien d’autres raisons à mentionner en faveur du numérique : le fait qu’il y a là, en tout cas chez publie.net (et il va sans dire que cette « collaboration » est préparée par une dizaine d’années d’échanges via le net à partir ou autour de questions littéraires), une vraie recherche formelle sur la qualité de la mise en page et des caractères (le gros de la préparation d’un livre étant fait depuis longtemps sur ordinateur) ; et surtout le fait que je me reconnaisse dans le travail de nombre d’auteurs de publie.net, alors que la majorité de ce qui est publié sur papier m’est désormais, du moins pour la littérature contemporaine, étrangère.
Alors si demain – ce qui est peu probable – un éditeur-papier venait me proposer de publier tel ou tel texte d’abord édité en numérique, je serais bien sûr content, mais je ne me place pas ou plus dans cette attente, convaincu que c’est dans cet autre espace d’édition, loin du foin des gros groupes éditoriaux, qu’est remise en jeu la littérature, et que c’est cela seul qui compte aujourd’hui, « en temps de manque ».
[1] « Pour moi, l´écrivain est quelqu´un qui écrit, qui a envie d´écrire, qui écrit des livres, puis il passe le texte à l´éditeur qui s´occupe de l´imprimer, de le diffuser, de le faire connaître, de faire la publicité, etc. Chacun son métier. Je considère que c´est ainsi qu´il faut continuer, je me suis toujours comporté de cette façon, mais maintenant – je crois que c´est à tort – les écrivains ont pris sur eux une bonne partie du travail qui revenait à l´éditeur. Ce sont eux qui font la promotion de leurs livres ».