Oeuvres Ouvertes

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Juan Gelman : douleur et mémoire

Le poète argentin Juan Gelman est décédé à Mexico

On venait de lui découvrir un cancer aux poumons, qualifié, avec cette délicatesse quasiment poétique parfois des diagnostics médicaux, de « naciente y primario ». Il a dû en être amusé et attendri.
Atterré aussi, lui qui aimait tant la vie. Lui à qui la dictature militaire avait arraché en 1976 son fils de vingt ans et sa belle-fille de dix-neuf ans qui était enceinte. Lui qui a tout entrepris pour retrouver sa petite-fille née en prison et donnée en adoption à un couple stérile sans enfant comme cela se pratiquait en ces sombres années : vaste entreprise de décervelage systématique pour essayer d’effacer toute trace de mémoire chez les enfants des opposants au régime.
Et la mémoire est évidemment un thème qui est venu s’ajouter aux autres dans l’œuvre de Juan Gelman, présents depuis ses premiers poèmes (Violín y otras cuestiones) après la fondation du groupe El pan duro (Le pain dur) en 1955 avec de jeunes communistes : l’amour, la révolution, l’enfance, la mélancolie, la mort, la poésie. Et la douleur également : douleur de l’exil, de la répression, de la perte de ses enfants ; l’horreur devant l’évidence du génocide et la tristesse face à l’impossibilité d’instaurer une société meilleure dans sa patrie. Né à Buenos Aires en 1930, il s’est retrouvé apatride depuis 1975 : parti cette année-là pour une mission à l’étranger, il lui a été impossible de revenir dans son pays à partir du coup d’Etat de 1976.
Il a alors vécu en nomade dans plusieurs villes d’Europe avant de s’installer à la fin des années 80 à Mexico, où il vient de décéder (14 janvier 2014).
Le cancer naissant n’en était qu’à ses débuts. Sournois, besogneux, efficace, il n’a pas traîné dans son travail de sape et a emporté le poète de 83 ans dans l’exil définitif.
Son œuvre comprend environ vingt-neuf recueils et lui a valu de recevoir, entre autres, le prix Reina Sofía et le prix Cervantes. Ce qui ne l’a pas empêché de ressentir, comme toujours, exigeant comme il l’était, de l’insatisfaction.
Quelques titres en francais : Le silence des yeux, Cerf, 1981 ; Les poèmes de Sidney West, Créaphis, 1997 ; Obscur ouvert, PHI / Forges, 1997 ; L’opération d’amour, Gallimard, 2006 ; L’amant mondial, Caractères, 2012 ; Com/positions, Caractères, 2013.

Quelques versions rapides, hommage minimum :

Lève les bras…

Lève les bras,
ils renferment la nuit,
dénoue-la sur ma soif,
tambour, tambour, mon feu.

Que la nuit nous recouvre d’une cloche,
qu’elle sonne doucement à chaque coup d’amour.

Enterre mon ombre, lave-moi avec la cendre,
creuse ma douleur, nettoie mon souffle :
je veux t’aimer libre.

Tu détruis le monde pour que cela arrive
tu commences le monde pour que cela arrive.


Coutumes

ce n’est pas pour y habiter que nous construisons une maison
ce n’est pas pour habiter l’amour que nous aimons
et nous ne mourons pas pour mourir
nous avons une soif
et une patience d’animal


J’écris dans l’oubli…

J’écris dans l’oubli
dans chaque feu de la nuit
chaque visage de toi,
Il y a une pierre alors
je t’y couche en moi,
personne ne la connaît,
j’ai fondé des villages dans ta douceur,
j’ai souffert de tout cela,
tu es hors de moi,
étrangère tu m’appartiens.


La secrète douceur de la douleur…

la secrète douceur de la douleur
est transparence/ elle sort
de la résignation furieuse du rêve/
sonne dans la bouche de l’égaré

dans son origine/ dans sa
rumeur d’existence qui
cloue la tête de la grande frayeur/
de la double démarche/ le double fil/ la

non vérité d’être et de ne pas être/
le vol maladroit qui les éduque/
ce qui rompt la lumière/ mémoire

confuse avec tant de chiffres/
poitrine qui dure comme une empreinte/
le néant qui t’aime/


Un autre mai

quand tu passais par ma fenêtre
mai
ton automne sur le dos
et que tu faisais signe avec la lumière
des dernières feuilles
que voulais-tu me dire, mai ?
pourquoi étais-tu triste ou doux dans ta tristesse ?
je ne l’ai jamais su mais toujours
il y avait un homme seul au milieu de l’or de la rue

mais j’étais cet enfant
derrière la fenêtre
quand tu passais, mai
comme si tu me couvrais les yeux

et l’homme ce serait moi
maintenant que je me souviens


Savoir

Le poème nage dans un vent et brille.
Il ignore qui il est jusqu’à
ce qu’on l’entraîne ici, où
certainement il mourra
à l’intempérie des fauves.
J’aimerais comprendre les fauves
pour comprendre le fauve qui est en moi.
La réalité fait gémir avec des halètements de bête.
Quelle grâce son souffle y a-t-il gagnée ?
Aucune si ce n’est la perte.
Sous la douceur crépite le doute.
Dans ces mains.


Une femme et un homme emportés par la vie…

Une femme et un homme emportés par la vie,
une femme et un homme face à face
habitent dans la nuit, débordés par leurs mains,
ils s’entendent monter libres dans l’ombre,
leurs têtes reposent sur une belle enfance
qu’ils ont créée ensemble, pleine de soleil, de lumière,
une femme et un homme attachés par leurs lèvres
remplissent la nuit lente avec toute leur mémoire,
une femme et un homme plus beaux en l’autre
occupent leur place sur la terre.

© Philippe Chéron _ 18 janvier 2014

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