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Oeuvres Ouvertes : Philippe Beck : L'Absolu critique

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Philippe Beck : L’Absolu critique

Reprise d’un article sur Philippe Beck alors que je découvre "Lyre dure" paru en 2009 aux éditions Nou

Une des scènes principales de la poésie moderne se situe dans le dernier quart du dix-neuvième siècle, autour de Mallarmé. Scène à laquelle beaucoup retournent constamment, comme à une matrice. C’est là que se situe l’action du dernier livre de Philippe Beck. On peut parler d’action en effet, car loin de vouloir reprendre l’effort mallarméen (qui pour plusieurs auteurs contemporains aurait asséché l’écriture poétique), Aux recensions interroge les figures critiques elles-mêmes en agissant sur elles, en reprenant ou contrant leurs énergies (vivifier, telle est la tâche). À partir du livre de Bertrand Marchal, Mallarmé, Mémoire de la critique, recueil des articles de l’époque consacrés au poète, une écriture à la fois poétique et critique (critique à la puissance deux en quelque sorte) surgit, fortement conditionnée par un climat de « crise de vers ».

Ecriture à la fois heurtée et rythmée, parcourue par la violence du temps, par le tumulte de ses problèmes (qui sous l’apparence de questions seulement « littéraires » sont des questions autrement radicales). Beck considère que c’est justement dans le poème en vers que le sens critique peut s’exprimer pleinement. La forme versifiée capte les énergies, en répète la multiplicité et en délivre les leçons. « Pour que la poésie se renforce, malgré l’empire de la chanson qui en a capté la rythmique rimée, sans doute faut-il se rappeler que la poésie est le battement du sens. » Ce sens critique à même la poésie décompose la parole figée, révèle des perspectives nouvelles par une espèce de violence au sein du champ littéraire, toujours plus archivé et clos, espace des répétitions (comme tout espace de pouvoir).

Proche en cela des Romantiques allemands, Beck ouvre l’acte poétique au mouvement réflexif infini. On pense bien sûr au livre de Walter Benjamin sur le Concept de critique esthétique dans le romantisme allemand où, partant de Fichte, il est affirmé que « le retour sur soi est ce à quoi la pensée est le moins capable de mettre fin ». Poésie et critique n’ont pas seulement partie liée, l’acte poétique en soi est critique. Mais cette infinité de la réflexion vaut aussi pour la lecture de la poésie : « Le poème, qui est un objet historique, oblige essentiellement à la re-lecture : il est indéfiniment épuisable, plutôt qu’inépuisable » .

Etant donnés ces recours à Fichte et aux Romantiques, la « crise de vers » beckienne a une envergure forcément philosophique, ce qui, somme toute, pourrait paraître, dans le paysage de la poésie moderne, assez banal. En l’occurrence la dimension « didactique » de cette écriture inverse les positions : la poésie n’est pas de la « pré-philosophie » qui demanderait à s’achever dans le philosophème. Au contraire, l’acte didactique en poésie permet un mode de pensée poétique qui incorpore et re-densifie la réflexion philosophique qui sombrerait vite dans le discours jargonnant. La poésie en vers critique telle que la pratique Beck se définit comme une pensée rythmée, avec une réelle profondeur et une espèce de souplesse qui maintient l’esprit en éveil. Une extrême attention aux mots s’exprime dans cette volonté d’éveiller, et dans un mouvement paradoxal c’est par la torsion de certains mots que ceux-ci révèlent un sens vivant, une énergie qui les avait quittés à force d’être répétés et peu à peu effacés de la conscience. Suffixes et préfixes rechargent les vocables, les rendent conducteurs d’une énergie physique qui nous rend une expérience difficile et souvent complexe. « L’amour c’est :/ apprends-moi comment / ne pas / oublier de penser ». On saura lire Beck quand, comme dans l’amour et, dit l’auteur, « toutes les activités fondamentales, criticales », on prendra sa poésie non comme une poésie simplement excentrique, mais comme une réserve de sens à déchiffrer, par la lecture et la relecture, accomplissant ainsi l’acte critique qui est de se créer soi à partir de l’autre.

Aux recensions, Flammarion, 281 p.

Poésies didactiques, éditions du Théâtre Typographique, 217 p.

Sur Lyre dure voir la page de Poezibao

© Laurent Margantin _ 3 mars 2010

Messages

  • Lyre dure, de Philippe Beck, notes de lecture.

    Difficile, à l’heure actuelle, d’échapper à Philippe Beck, pour qui prétend s’intéresser à la poésie contemporaine. Articles élogieux dans Libération ou Le Nouvel Observateur, nombreuses recensions de ses ouvrages sur internet, colloques, présence institutionnelle à la direction du cnl poésie depuis 2012, il semble y avoir autour de ce poète pas si vieux (52 ans) un consensus quant au sérieux de sa pensée philosophique théorique (élève de Derrida) et à la qualité incontournable de sa poésie. Une note sur internet explique : « Auteur d’une œuvre déjà considérable, salué dans le monde entier comme l’un des plus grands poètes d’aujourd’hui (un colloque sur son travail s’est tenu l’année dernière à Cerisy), Beck a forgé, au fil de ses textes les plus importants, une pensée-poésie qui doit autant à la science-fiction de Philip K. Dick, à la critique de Léo Spitzer, aux apories visuelles de Rothko qu’à Ozu (le cinéaste) ou Messiaen (le compositeur). » Les musiciens, les plasticiens se pressent pour travailler la matière de ses textes. L’œuvre est profuse, foisonnante, des milliers de pages de poésie et de théorie de la poésie. Comment aborder un tel continent ? Je me suis pour ma part procuré le recueil Lyre dure à la médiathèque Duras, Paris 20ème.
    D’entrée de jeu, le journaliste du Nouvel Observateur avertissait : « Textes difficiles, sans doute, comme cimentés de références nombreuses qui rendent leur escalade problématique. Mais, arrivé là-haut, une bonne surprise attend le lecteur : qu’un texte aussi opaque puisse être aussi beau. » De même Aurélie Loiseleur explique sur le site Sitaudis : « Beaucoup diront qu’ils ne comprennent pas. Ce n’est pas grave. La poésie est là pour résister ferme aux lectures faciles, aux feuilletages distraits : lire-dur sera le pendant masculin de cette lyre exigeante jusqu’au rudoiement. »
    Un mot d’abord sur la notion de « pensée-poésie ». Citer n’est pas penser. Juxtaposer le plus de références possibles dans le moins de place possible n’est pas penser. L’érudition, même « suprême » n’est pas la pensée. Une pensée se construit, se développe, propose des alternatives rationnelles ou émotionnelles. Tel n’est pas le cas dans Lyre Dure. L’écriture de Beck est certes énormément référencée (noms de personnes, si possible obscures, noms de lieux, si possible exotiques…) mais on ne sait pas à quoi sert un tel déballage. Au final, on a un peu l’impression de se retrouver dans un magasin d’antiquités et d’objets exotiques qui feront les délices de snobs et autres nouveaux riches de la pensée.
    Chez Beck le discours est quasiment ininterrompu. Les séparations entre les différents chapitres pourraient aussi bien ne pas exister. Le vers est court, arythmique, et donne une impression de déversement anarchique de mots passant en permanence du coq à l’âne. A force de briser le sens et le rythme, on ne reconnaît plus rien ou presque. Des concepts, des personnages, des lieux sont rapidement évoqués, parfois à plusieurs reprises, mais rien n’est jamais développé ou énoncé clairement. A l’heure du zapping total et de la déshumanisation généralisée, Beck ne lutte pas contre la tendance, mais s’y adapte avec opportunisme. Bien malin, qui comme AL aura saisi dans ce chaos : « un poème d’amour, dont chacune des trente-deux « lyres » est une corde, une poésie d’amour qui dit son nom en continu : &mma, « Emma Abovary », la muse qui est la Grâce (« l’océan qui entre dans le Tu »). » Quant à moi, j’ai plutôt eu l’impression d’avancer péniblement dans un long tunnel obscur de 170 pages, monotones et désolées, de par l’abscondité générale du propos, le refus absolu de toute narration, et la désintégration de tout sujet du discours, émotionnel ou intellectuel. Alors bien sûr, un livre ne peut jamais être totalement incompréhensible, aussi voyais-je de loin en loin des bribes de sens apparaître, comme de rares lueurs lointaines perdues dans les ténèbres.
    Contrairement à l’auteur de la note si dessus, je n’ai pas vu dans Lyre Dure d’allusions à Messiaen ou Rothko. Un parallèle m’a toutefois immédiatement frappé avec l’œuvre musicale du Boulez compositeur : même aridité, même ennui, même raideur dogmatique. De même que Boulez se réfère à son travail de chef d’orchestre et d’historien de la musique pour faire accepter ses compositions, Beck s’appuie sur un lourd appareil théorique (Contre un Boileau, 478 pages) pour faire valider sa poésie. On voit ici un phénomène récurrent dans l’art contemporain, qui est la prise du pouvoir progressive de la glose théorique sur l’œuvre en elle-même, qui devient finalement accessoire, avant d’être remplacée par un catéchisme explicatif érigé lui-même au statut d’œuvre. De même que Boulez déclarait « inutile » toute musique actuelle étrangère aux principes du sérialisme intégral, Beck qualifie de « mièvre » et d’ « humide » toute poésie qui ne suit pas ce parcours, selon lui inéluctable, de la désintégration de la narration et du sujet. Je cite la quatrième de couverture : « […] la prose du monde rudoie les formes aimées, au motif des « destructions créatives ». Mièvrerie est le nom d’une faute de rythme par quoi le piètre du monde revient dans les phrases qui nous constituent. » Même croyance en l’existence d’un progrès dans l’art et exclusion des éventuels contrevenants comme étant tout simplement « réactionnaires », avec un aller simple pour les poubelles de l’histoire.
    Denis Hamel

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