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Oeuvres Ouvertes : Eléments de biographie / Ingeborg Bachmann

Oeuvres Ouvertes

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Eléments de biographie / Ingeborg Bachmann

Texte fragmentaire, inédit en français, in : Werke, œuvres complètes éditées par Christine Koschel, Clemens Münster, Inge von Weidenbaum, Munich, Piper Verlag, 1978, tome 4 p. 301-302.

J’ai passé ma jeunesse en Carinthie, dans le Sud, à la frontière, dans une vallée qui porte deux noms, un nom allemand et un nom slovène. Et la maison, dans laquelle mes ancêtres avaient vécu pendant des générations, des Autrichiens et des Slovènes, porte aujourd’hui encore un nom à la résonance étrangère. Ainsi une frontière touche-t-elle à une autre frontière : la frontière de la langue – et j’étais chez moi de l’un et l’autre côté, avec les histoires de bons et mauvais esprits de deux ou trois pays ; car, au-delà des montagnes, à une heure de marche, c’est déjà l’Italie.
Je crois que l’étroitesse de cette vallée et la conscience de la frontière m’ont donné le mal du lointain. Quand la guerre fut finie, je partis et arrivai très impatiente et pleine d’attentes à Vienne, que je m’étais toujours représentée comme inaccessible. Ce fut de nouveau une patrie à la frontière : entre l’Est et l’Ouest, entre un grand passé et un avenir sombre. Et si, plus tard, j’allai aussi à Paris et à Londres, en Allemagne et en Italie, cela n’eut pas la même importance, car, dans mon souvenir, c’est le chemin qui me mena de ma vallée à Vienne qui restera toujours le plus long.

Parfois, on me demande comment moi, qui ai grandi à la campagne, j’ai pu m’engager sur le chemin de la littérature. Je ne saurais le dire précisément ; je sais seulement que, à l’âge où on lit les contes de Grimm, je commençai à écrire, que j’aimais m’allonger près de la voie ferrée et voyager en pensée, vers des villes et pays étrangers, et vers la mer inconnue qui, quelque part, rejoint le ciel sur la ligne d’horizon. Mer, sable et bateaux peuplaient mes rêves, mais la guerre arriva et interposa entre moi et le monde fantastique tendu de rêves le monde réel, dans lequel il ne s’agit pas de rêver, mais de prendre des décisions.

Plus tard sont survenues des choses qu’on ose à peine imaginer : les études universitaires, des voyages, la collaboration à des revues et journaux et, plus tard encore, un travail permanent à la radio. Ce sont là les stations quotidiennes d’une vie, interchangeables et assimilables ; la vie en elle-même ne se réclame pas de ces détours.

Reste la question des influences et des modèles, en fonction du climat littéraire auquel on a le sentiment d’appartenir. J’ai passé quelques années à beaucoup lire, parmi les poètes modernes sans doute le plus volontiers Gide, Valéry, Eluard et Yeats, et il se peut que j’aie appris d’eux certaines choses. Mais, au fond, je suis toujours dominée par l’influence qu’a exercée sur moi le monde riche en mythes et représentations du pays de mon enfance, qui est une petite partie d’une Autriche sinon peu réalisée, un monde parcouru par de nombreuses frontières et où l’on parle de nombreuses langues.

Ecrire des poèmes me semble être ce qu’il y a de plus difficile, parce que les problèmes de forme, de contenu et de vocabulaire doivent être résolus tous à la fois, parce qu’il obéissent au rythme du temps et doivent cependant ordonner la multitude des choses anciennes et nouvelles selon notre cœur, dans lequel sont décidés passé, présent et avenir.

Traduction de Françoise Rétif

© Ingeborg Bachmann _ 15 mars 2010

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