Oeuvres Ouvertes

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L’homme propose et Dieu dispose : Sur le numéro 130 de la revue Po&sie consacré à Ingeborg Bachmann / Françoise Rétif

De certaines pratiques éditoriales

Le public va découvrir au Salon du livre le numéro 130 de la revue Po&sie (Paris, Belin) consacré à Ingeborg Bachmann ainsi qu’à Giuseppe Ungaretti. Ce numéro comprend une « Petite anthologie » composée et traduite par mes soins (à l’exception des écrits sur la musique traduits par Karine Winkelvoss), qui ouvre un dossier Bachmann que j’ai largement contribué à coordonner.

Mon propos ici est d’informer le lecteur que cette « Petite anthologie » telle qu’elle est présentée par Po&sie ne correspond pas à ce que je voulais donner à lire : elle a en effet été amputée de plus de la moitié de son contenu. Tous les textes (poèmes et fragments de prose) proposés en retraduction — pourtant nécessaires — ont été supprimés, sans doute en raison de la charge financière qu’aurait représenté le paiement des droits aux éditeurs concernés.

Je ne sais à quel moment il fut décidé de procéder à cette coupure. On ne m’a pas donné le choix entre accepter ou refuser. M’informer eût été en tout cas la moindre des choses ! Au contraire, on m’a mise devant le fait accompli.

On m’avait promis les épreuves. Quand je m’étonnai qu’elles n’arrivassent point, la direction littéraire me déclara qu’il était trop tard : elles avaient dû être relues sous 24 heures par les membres du comité de rédaction afin que le volume pût être présenté au Salon du livre ; mais on me demandait de ne pas m’inquiéter : aucune modification n’avait été apportée à mon travail. Voilà ce qu’on me déclarait le 26 février dernier.
Lorsque je reçus enfin un jeu d’épreuves, le 5 mars, je découvris avec consternation ce qu’il restait de mon travail et de mon projet. Mes plaintes et récriminations ne servirent à rien : le volume était déjà sous presse.

Organisation défaillante, manque de communication, négligence, désinvolture, connaissance superficielle de l’œuvre, manque de professionnalisme, hâte liée à la nécessité de présenter le volume au Salon du livre, crainte que je retire mon travail et menace ainsi l’existence même du numéro : je ne sais — il y avait probablement un peu de tout cela.

On s’est excusé ; c’est louable. Mais le mal est fait. Confiance bafouée, travail sacrifié. Une introduction qui cite des poèmes n’apparaissant plus dans l’anthologie ; qu’importe : le lecteur ne s’en apercevra pas, me dit-on ! Et surtout une « Petite anthologie » qui n’a plus rien d’anthologique, qui n’a plus de cohérence et ne fait plus sens, passant sans transition des poèmes souvent encore classiques de l’écolière à ceux déconstruits de l’écrivaine mûre. Les pièces maîtresses, les poèmes « choisis » sont absents, et tous ceux qui entrent en dialogue avec Paul Celan. Car c’était l’un des axes du dossier et le lien entre l’anthologie et les études qui suivent : suggérer que le dialogue poétique entre les deux poètes était symétrique et préparer ainsi la publication prochaine de leur correspondance en traduction française (au Seuil).

Mon but était en outre de donner à voir la richesse, la diversité, la complexité, quelques-unes des mille et une couleurs de l’œuvre bachmannienne et les fils se nouant dans l’imbrication permanente sans cesse renouvelée de la prose et du lyrisme, ainsi que dans la progression vers une transgression toujours plus grande et avant-gardiste des genres et des formes. Je souhaitais de surcroît montrer ce qu’on pourrait gagner à présenter une œuvre complète issue de traductions et/ou retraductions récentes toutes guidées par la même connaissance de ce que la recherche, en une cinquantaine d’années, a pu mettre au jour ¬— ceci d’ailleurs avant même qu’une compilation de traductions vieilles parfois d’un demi-siècle, souvent confuses, négligentes, voire « appropriatrices », même quand elles ont été revues, en tout cas issues de plumes trop différentes, parût sur le marché (chez Actes Sud), puisque le travail qui est publié aujourd’hui sous la forme incriminée a été rendu dès août 2009. Bref, il s’agissait d’offrir au lecteur un cheminement libre à travers une série de fragments, d’éclairs avant-coureurs de la fulgurance d’une œuvre complète essentiellement inachevable…

Ces objectifs ont été ignorés.

Ce qu’il reste : de beaux inédits. C’est déjà beaucoup sans doute.

Cela aurait dû être beaucoup plus.

Que cette triste expérience serve au moins à dénoncer certaines pratiques éditoriales tendant à disposer arbitrairement d’une œuvre et d’un projet. L’homme — la femme en l’occurrence — propose et le comité de rédaction dispose… Qu’elle serve également à dénoncer une situation éditoriale bloquée où les retraductions, pour des raisons économiques, sont presque devenues impossibles. Et pourtant, c’est aussi par ses traductions et retraductions qu’une œuvre continue de vivre !

Des fragments de la « Petite anthologie » sont publiés sur www.oeuvresouvertes.net. et prochainement sur poezibao.com

© Françoise Rétif _ 20 mars 2010

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