Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Le Poème au lecteur (esquisse) / Ingeborg Bachmann

Manuscrit inachevé, publié dans la version originale pour la première fois en 1978 (cf. Werke, IV, p. 307), mais dont la date de rédaction est inconnue (probablement aux alentours de 1960). Certains mots (en particulier les mots de la fin Getier et Geäst en particulier) sont incertains. Première traduction par Françoise Rétif dans le numéro d’Europe, 2003.

Qu’est-ce qui nous a éloignés l’un de l’autre ? Si je me regarde dans le miroir et m’interroge, je me vois à l’envers, une écriture solitaire, et je ne me comprends plus. Dans ce grand froid qui règne, nous nous serions froidement détournés l’un de l’autre, malgré cet amour insatiable entre nous ? Je t’ai certes jeté des mots fumants, brûlés, au mauvais arrière-goût, des phrases tranchantes ou bien émoussées, sans éclat. Comme si je voulais accroître ta détresse et avec mon entendement t’exclure de mes contrées. Tu venais à moi si confiant, parfois même balourd, tu exigeais un mot qui embellît la vérité ; tu voulais aussi être consolé, et je ne connaissais pas de consolation pour toi. La cogitation non plus ne relève pas de mes fonctions.

Mais un amour insatiable pour toi ne m’a jamais quitté et je cherche à présent dans les ruines et les airs, dans le vent glacé et sous le soleil, les mots pour toi qui me jetteraient de nouveau dans tes bras. Car je languis loin de toi.

Je ne suis pas un tissu, pas une étoffe pour couvrir ta nudité, mais j’ai l’éclat de toutes les étoffes, et je veux éclater dans tes sens et dans ton esprit comme les veines d’or dans la terre, et de ma lumière, de mon lustre, je veux te transpercer, te transporter, lorsque se déclare en toi le noir incendie, ton être mortel.

Je ne sais pas ce que tu attends de moi. Pour le chant que tu pourrais entonner pour gagner une bataille, je ne vaux rien. Devant les autels, je me retire. Je ne suis pas un conciliateur. Toutes tes affaires me laissent froid. Mais pas toi, non pas toi. Rien que toi.

Tu es tout pour moi. Que ne voudrais-je être pour toi ! Je voudrais te suivre, lorsque tu seras mort, me retourner vers toi, même au risque d’être pétrifié, je voudrais résonner, faire pleurer les animaux et fleurir les pierres, de chaque branche exhaler le parfum.

Traduction de Françoise Rétif

© Ingeborg Bachmann _ 22 mars 2010

Messages

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Lien hypertexte

    (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)