Oeuvres Ouvertes

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Heinrich von Kleist | Anecdotes

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Anecdote

Par un temps très pluvieux, un frère capucin accompagnait un Souabe à la potence. En chemin, le condamné s’adressa à Dieu à plusieurs reprises en se plaignant de devoir faire un trajet si pénible par un temps si mauvais et si morose. Le frère capucin voulut le consoler de manière chrétienne et lui dit : « Espèce de bon à rien, de quoi te plains-tu, il te suffit d’aller, moi en revanche, il me faut revenir en reprenant le même chemin, et par ce temps ! ». – Qui a ressenti combien il est triste de revenir du lieu du supplice même un jour où il fait beau ne trouvera pas le propos du frère capucin si stupide.


Evénement du jour

L’ouvrier Brietz, pris par une grande fatigue sur la nouvelle promenade, dit au capitaine von Bürger, de l’ancien régiment Tauenzien, que l’arbre sous lequel ils se tenaient tous les deux était bien trop petit pour deux, et que lui, le capitaine, pouvait aller se mettre sous un autre. Le capitaine Bürger, qui était un homme silencieux et modeste, alla en effet se mettre sous un autre arbre ; suite à quoi l’ouvrier Brietz fut aussitôt frappé par la foudre et fut tué.

Justice française

Au cours de la guerre, un homme vint auprès du général Hulin, et lui donna, dans le cadre d’une réquisition militaire, afin de satisfaire au mieux l’ennemi, une quantité de troncs rassemblés à Berlin-Pontonhof. Le général, qui était juste en train de s’habiller, dit : Non, mon ami, nous ne pouvons pas prendre ces troncs. – « Pourquoi pas ? demanda l’homme, c’est un bien qui appartient au Roi ». – C’est justement la raison, dit le général, tout en jetant sur lui un coup d’œil furtif. Le Roi de Prusse a besoin de tels troncs pour faire pendre des crapules comme lui. –



Anecdote

Quand sa femme mourut, Bach dut se préparer pour l’enterrement. Mais le pauvre homme était habitué à ce que sa femme s’occupe de tout ; si bien que, lorsqu’un vieux serviteur vint lui demander de l’argent nécessaire à l’achat d’un crêpe de deuil, il se mit à pleurer en silence en posant sa tête sur une table, et répondit : dites-le à ma femme.



Enigme

Un jeune docteur en droit et une chanoinesse, dont personne ne savait qu’ils entretenaient une liaison, se trouvèrent un jour chez le commandant de la ville, au milieu d’une société nombreuse et respectable. La dame, jeune et belle, portait, comme il était de mode à l’époque, une petite mouche noire sur le visage, placée juste au-dessus de la lèvre, sur le côté droit de la bouche. Un hasard quelconque conduisit les invités à s’absenter un instant de la pièce, de telle sorte que seuls le docteur et la dame en question y restèrent. Lorsque les invités revinrent, il se trouva, à la grande confusion de ces deux personnes, que le docteur portait la mouche sur son visage ; et celle-ci également placée au-dessus de la lèvre, mais sur le côté gauche de la bouche.

(La solution dans le prochain épisode)


Amour maternel

A Saint Omer, dans le nord de la France, se produisit en 1803 un événement singulier. C’est là qu’un jour un grand chien enragé qui avait déjà agressé plusieurs personnes se jeta sur deux enfants qui jouaient devant la porte d’une maison. Il met en pièces le plus jeune qui, sous ses griffes, se roule dans son sang ; à cet instant apparaît la mère venant d’une rue voisine, portant sur la tête un seau d’eau. Celle-ci, alors que le chien lâche les enfants et se lance vers elle, pose le seau à côté d’elle ; et ne pouvant fuir, décidée de sombrer au moins avec le monstre, elle enserre le chien entre ses deux bras endurcis par la fureur et le désir de vengeance : elle l’étrangle et s’effondre évanouie à côté de lui, lacérée par de furieuses morsures. La femme enterra encore ses enfants et, comme elle mourut de la rage dans les jours qui suivirent, fut elle-même enterrée à côté d’eux.



Exercice français

Un capitaine d’artillerie français qui, au début d’une bataille, veut placer une batterie de canons, décidé à tenir en respect le canon ennemi ou bien à l’abattre, se poste tout d’abord au milieu de la place choisie, que ce soit une cour d’église, une douce colline ou le sommet d’un bois : tirant son épée, il s’enfonce le chapeau sur les yeux et, passant entre les chariots, sous l’averse des boulets de canon ennemis, afin de commencer son ouvrage, soit mettre en batterie, il saisit les canonniers et les artificiers de son poing gauche fermé, et montrant un endroit du sol avec la pointe de son épée, dit au premier : « Tu meurs ici ! », tout en le regardant – puis à un autre : « Toi, ici ! » - puis à un troisième et un quatrième, et à tous l’un après l’autre : « Toi, ici ! Toi, ici ! Toi, ici ! » - et au dernier : « Toi, ici ! » — Ces instructions données à l’artillerie, déterminées et sans condition, à un endroit où la batterie de canons va être disposée pour mourir, avaient, dit-on, au cours de la bataille, si elle était bien menée, l’effet le plus extraordinaire.



Le burin de Dieu

Il y avait en Pologne une comtesse de P…, une vieille dame qui menait une vie très méchante, et qui, en particulier, torturait ses domestiques jusqu’au sang par son avarice et sa brutalité. Cette dame, lorsqu’elle mourut, légua sa fortune à un cloître qui lui avait accordé l’absolution ; en échange de quoi le cloître lui fit ériger en grande pompe une somptueuse pierre funéraire coulée dans le bronze. Le jour suivant, l’éclair frappa la pierre funéraire, faisant fondre le bronze, et ne laissa que quelques lettres qui, assemblées, donnaient : elle est jugée ! L’affaire (les docteurs de la loi puissent-ils l’expliquer) est établie ; la pierre funéraire existe encore, et des hommes vivent dans cette ville qui l’ont vue, avec ladite inscription.



De notre correspondant

Monsieur Unzelmann qui, depuis quelques temps, se produit en tant qu’artiste invité au théâtre de Königsberg, semble plaire beaucoup, ce qui est le plus important, au public : mais il aurait (c’est ce qu’on apprend en lisant le Königsberger Zeitung) des difficultés avec les critiques et la direction. On raconte que la direction lui a interdit d’improviser. Monsieur Unzelmann, qui déteste toute forme d’indiscipline, a obéi à cet ordre : mais lorsqu’un cheval, qu’on avait conduit sur la scène pour la représentation d’une pièce, laissa tomber du crottin au milieu des planches devant le public stupéfait : interrompant sa tirade, il se tourna soudain vers le cheval et lui dit : « Est-ce que la direction ne t’a pas interdit d’improviser ? » - Sur quoi même la direction, à ce qu’on a rapporté, aurait ri.



Anecdote

Un paysan du Mecklenbourg du nom de Jonas était connu dans tout le pays pour sa force physique.
Un Thuringien qui arriva dans la région et entendit parler de sa renommée entreprit de se mesurer avec lui.
Lorsque le Thuringien arriva devant la maison, il regarda, assis sur son cheval, de l’autre côté du mur, et vit dans la cour un homme en train de fendre du bois, auquel il demanda si c’était bien là qu’habitait Jonas le fort. Mais il n’obtint aucune réponse.
Alors il descendit de son cheval, ouvrit la porte, fit entrer le cheval et l’attacha au mur.
Puis il fit part de son intention de se mesurer avec Jonas le fort.
Jonas attrapa le Thuringien, le rejeta aussitôt par-dessus le mur et reprit son travail.
Une demi-heure plus tard, le Thuringien cria de l’autre côté du mur : Jonas ! Qu’est-ce qu’il y a ? répondit celui-ci.
Cher Jonas, dit le Thuringien : pourrais-tu avoir la bonté de me renvoyer aussi mon cheval ?



Deux boxeurs

Deux célèbres boxeurs anglais, l’un né à Portsmouth, l’autre de Plymouth, qui avaient entendu parler l’un de l’autre depuis plusieurs années sans jamais se voir, décidèrent, alors qu’ils étaient tous deux à Londres, d’organiser un combat public, afin de savoir à qui des deux reviendrait la victoire. Suite à quoi ils se retrouvèrent face à face, les poings fermés, et ce aux yeux de la population, dans le jardin d’un café ; et lorsque l’homme de Plymouth, quelques instants après, donna un tel coup sur la poitrine de l’homme de Portsmouth que celui-ci cracha du sang, il dit en s’essuyant la bouche : Pas mal ! – Mais lorsque, juste après, les deux hommes de nouveau en garde, l’homme de Portsmouth asséna un tel direct du droit à l’homme de Plymouth que celui-ci tomba à la renverse, les yeux révulsés, ce dernier s’écria : Ce n’est pas mal non plus – ! A la vue de ce spectacle, les gens rassemblés tout autour exultaient, et, pendant qu’on transportait le cadavre de l’homme de Plymouth qui avait été touché aux intestins, l’homme de Portsmouth fut proclamé vainqueur. – Mais on raconte que l’homme de Portsmouth est mort le jour suivant d’une hémorragie.



Le buveur d’eau de vie et les cloches de Berlin

Un soldat de l’ancien régiment Lichnowsky, buveur incorrigible, promit, après avoir reçu pour cette raison nombre de coups, qu’il allait se conduire mieux et cesser de boire de l’eau de vie. Il tint effectivement parole pendant trois jours : fut de nouveau ivre le quatrième où on le retrouva dans un caniveau, et mis aux arrêts par un sous-officier. Lors de son interrogatoire, on lui demanda pourquoi, malgré sa bonne résolution, il s’était laissé à nouveau entraîner par son vice . « Mon capitaine ! répondit-il, ce n’est pas de ma faute. En affaire avec un marchand, je traversais le Lustgarten en portant une caisse de bois de teinture ; alors les cloches de la cathédrale se mirent à sonner : « Pommeranzen [1] ! Pommeranzen ! Pommeranzen ! ». Sonne, diable, sonne, j’ai dit, et j’ai pensé à ma résolution, et je n’ai rien bu. Dans la Königsstrasse où je devais livrer la caisse, je m’arrête un moment devant l’hôtel de ville pour me reposer un peu : et voilà que ça se met à sonner depuis la tour : « Kümmel [2] ! Kümmel ! Kümmel ! – Kümmel ! Kümmel ! Kümmel ! » Je dis à la tour : sonne, toi, à en déchirer les nuages – et pense, mon âme, pense à ta résolution, même si j’avais alors très soif, et je ne bois rien. Là-dessus, le diable me fait passer, au retour, par le marché de l’hôpital ; et alors que je suis devant une taverne où sont attablés plus de trente clients, voilà que ça vient de la tour de l’hôpital : « Anisette ! Anisette ! Anisette ! » Combien coûte le verre ? je demande. L’aubergiste me répond « Six pfennigs ». Sers-moi, je dis – et ce qui m’est arrivé ensuite, je n’en sais rien.



Le juge embarrassé

Un soldat de ville du nom de ……..r avait, il n’y a pas si longtemps de cela, quitté son poste sans la permission de son officier. Conformément à une très ancienne loi, un tel crime, considéré comme très grave, était puni par la mort. Cependant, sans que la loi ait été abrogée par quelque sentence, on ne fait plus usage de celle-ci depuis de nombreux siècles ; si bien que, plutôt que de condamner à mort celui qui s’est rendu coupable, on lui inflige, selon un usage établi, une simple amende qu’il doit régler à la caisse municipale. Mais l’homme en question, qui ne devait avoir aucune envie de payer cette somme, expliqua, à la stupéfaction du magistrat : que lui, parce que, conformément à la loi, c’était là sa peine, voulait mourir. Le magistrat, qui crut à un malentendu, envoya un député auprès de l’homme, et lui fit comprendre combien il serait pour lui plus avantageux de s’acquitter de quelques florins plutôt que d’être arquebusé. Mais l’homme ne se laissa pas convaincre, affirmant qu’il était fatigué de vivre et voulait mourir ; si bien que le magistrat, qui ne voulait pas répandre de sang, n’eut pas d’autre choix que d’exonérer le coquin de l’amende, et fut même content lorsque celui-ci déclara que, dans des circonstances si favorables, il voulait rester en vie.



Malice du Ciel

A Francfort sur l’Oder, où il commandait un régiment d’infanterie, le général Dieringshofen, un homme d’un caractère sévère et intègre mais qui n’était pas exempt de quelques traits bizarres et originaux, manifesta, alors qu’à un âge avancé, souffrant d’une longue maladie, il était proche de la mort, sa répugnance à tomber sous les mains des laveuses de corps. De manière ferme, il donna l’ordre que personne, sans aucune exception, ne touchât sa dépouille ; qu’il devrait être mis en bière et enterré avec portant sur lui ce qu’il avait au moment de mourir, avec son bonnet de nuit, son pantalon et sa robe de chambre ; et pria l’aumônier militaire de son régiment, monsieur P…, un ami de la famille, de veiller à ce que sa dernière volonté fût respectée. L’aumônier militaire lui en fit la promesse : il s’engagea , pour prévenir le moindre incident, à ne pas s’éloigner de lui dès lors qu’il serait mort jusqu’à sa mise en terre. Là-dessus passent quelques semaines, quand un jour, au petit matin, le valet de chambre du général arrive dans la maison de l’aumônier militaire pour lui annoncer que celui-ci s’était éteint vers minuit, sans souffrances et tranquillement, comme on s’y attendait. Fidèle à sa promesse, l’aumônier militaire s’habille aussitôt, et se rend à l’appartement du général. Mais que trouve-t-il alors ? – La dépouille du général déjà savonnée, assise sur un tabouret : le valet de chambre, qui n’avait pas eu connaissance de l’ordre, avait fait venir un barbier pour qu’il le rase et que la dépouille puisse être exposée provisoirement de manière décente. Que devait faire l’aumônier militaire dans d’aussi singulières circonstances ? Il renvoya le valet de chambre qui ne l’avait pas fait venir plus tôt, ainsi que le barbier qui tenait le général par le bout du nez, et, savonné, la barbe à demi rasée, le fit mettre en bière et enterrer.



Un incident à la Charité

L’homme du nom de Beyer qui, il y a peu, s’est fait renverser par un fiacre, a connu à trois reprises dans sa vie un destin semblable ; si bien que, lors de l’examen auquel procéda le conseiller privé monsieur K. à la Charité, se produisirent les plus ridicules quiproquos. Le conseiller, qui remarqua tout d’abord ses deux jambes torses et couvertes de sang, lui demanda s’il était blessé à ses membres, ce à quoi l’homme répondit que non, ses jambes avaient été écrasées par un autre médecin cinq années plus tôt. Là-dessus, un médecin qui était aux côtés du conseiller remarqua que son œil gauche était crevé ; mais lorsqu’on lui demanda si la roue l’avait touché à cet endroit, celui-ci répondit que non, un médecin lui avait déjà roulé dessus quatorze ans plus tôt et lui avait arraché. Enfin, au grand étonnement des autres personnes présentes, il se révéla que la moitié de ses côtes sur le flanc gauche, dans un état de délabrement à faire pitié, étaient retournées vers le dos ; mais lorsque le conseiller lui demanda si c’était la voiture du docteur qui l’avait abîmé à cet endroit, il répondit que non, c’était la voiture d’un autre docteur qui, sept ans plus tôt déjà, lui était passé dessus. – Jusqu’à ce qu’on découvre enfin que, lors du dernier accident, le cartilage de l’oreille gauche lui était rentré dans le conduit auditif. – Le rapporteur a auditionné lui-même l’homme au sujet de l’accident, et même les mourants allongés sur leur lit dans la salle ne purent s’empêcher de rire en écoutant l’homme raconter ce qui lui était arrivé de manière si drolatique et indolente. – D’ailleurs, son état s’améliore ; et s’il prend bien garde aux médecins en traversant les rues, il est possible qu’il vive encore longtemps.



Diogène

Lorsqu’on lui demanda où il voulait être enterré après sa mort, Diogène répondit : « Qu’on me laisse au milieu d’un champ ». « Quoi ! rétorqua quelqu’un, tu veux être mangé par les oiseaux et les animaux sauvages ? ». « Qu’on laisse mon bâton à côté de moi, répondit-il, afin que je puisse les chasser ». « Les chasser ! s’écria un autre ; mais quand tu seras mort, tu ne ressentiras plus rien ! ». « Alors quoi, qu’est-ce que ça me fera que les oiseaux me mangent ou pas ? »


Les Anecdotes ont été publiées dans les Berliner Abendblätter (journal créé et dirigé par Kleist) en 1810 et 1811. Les titres de chacun de ces textes sont de Kleist. Traduction de Laurent Margantin.

Première mise en ligne le 5 août 2015

[1Nom d’une liqueur à base d’orange amère.

[2Eau de vie à base de cumin

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