Le castor / Buffon

Autant l’homme s’est élevé au dessus de l’état de nature, autant les animaux se sont abaissés au dessous ; soûmis et réduits en servitude, ou traités comme rébelles et dispersés par la force, leurs sociétés se sont évanouies, leur industrie est devenue stérile, leurs foibles arts ont disparu, chaque espèce a perdu ses qualités générales, et tous n’ont conservé que leurs propriétés individuelles, perfectionnées dans les uns par l’exemple, l’imitation, l’éducation, et dans les autres par la crainte et par la (...)

Autant l’homme s’est élevé au dessus de l’état de nature, autant les
animaux se sont abaissés au dessous ; soûmis et réduits en servitude, ou traités comme rébelles et dispersés
par la force, leurs sociétés se sont évanouies, leur industrie est devenue stérile, leurs foibles arts ont
disparu, chaque espèce a perdu ses qualités générales, et tous n’ont conservé que leurs propriétés
individuelles, perfectionnées dans les uns par l’exemple, l’imitation, l’éducation, et dans les autres par la
crainte et par la nécessité où ils sont de veiller continuellement à leur sûreté. Quelles vûes, quels
desseins, quels projets peuvent avoir des esclaves sans ame, ou des relégués sans puissance ? ramper ou fuir,
et toûjours exister d’une manière solitaire, ne rien édifier, ne rien produire, ne rien transmettre, et
toûjours languir dans la calamité, déchoir, se perpétuer sans se multiplier, perdre en un mot par la durée
autant et plus qu’ils n’avoient acquis par le temps.

Aussi ne reste-t-il quelques vestiges de leur merveilleuse industrie, que dans ces contrées éloignées et
desertes, ignorées de l’homme pendant une longue suite de siècles, où chaque espèce pouvoit manifester en
liberté ses talens naturels et les perfectionner dans le repos en se réunissant en société durable. Les
castors sont peut-être le seul exemple qui subsiste comme un ancien monument de cette espèce d’intelligence
des brutes, qui, quoique infiniment inférieure par son principe à celle de l’homme, suppose cependant des
projets communs et des vûes relatives ; projets qui ayant pour base la société, et pour objet une digue à
construire, une bourgade à élever, une espèce de république à fonder, supposent aussi une manière quelconque
de s’entendre et d’agir de concert.

Les castors, dira-t-on, sont parmi les quadrupèdes ce que les abeilles
sont parmi les insectes. Quelle différence ! Il y a dans la Nature, telle qu’elle nous est parvenue, trois
espèces de sociétés qu’on doit considérer avant de les comparer ; la société libre de l’homme, de laquelle,
après Dieu, il tient toute sa puissance ; la société gênée des animaux, toûjours fugitive devant celle de
l’homme ; et enfin la société forcée de quelques petites bêtes, qui naissant toutes en même temps dans le même
lieu, sont contraintes d’y demeurer ensemble. Un individu, pris solitairement et au sortir des mains de la
Nature, n’est qu’un être stérile, dont l’industrie se borne au simple usage des sens ; l’homme lui-même, dans
l’état de pure nature, dénué de lumières et de tous les secours de la société, ne produit rien, n’édifie rien. Toute société, au contraire, devient
nécessairement féconde, quelque fortuite, quelque aveugle qu’elle puisse être, pourvû qu’elle soit composée
d’êtres de même nature : par la seule nécessité de se chercher ou de s’éviter, il s’y formera des mouvemens
communs, dont le résultat sera souvent un ouvrage qui aura l’air d’avoir été conçu, conduit et exécuté avec
intelligence. Ainsi l’ouvrage des abeilles qui, dans un lieu donné, tel qu’une ruche ou le creux d’un vieux
arbre, bâtissent chacune leur cellule ; l’ouvrage des mouches de Cayenne, qui non seulement font aussi leurs
cellules, mais construisent même la ruche qui doit les contenir, sont des travaux purement méchaniques qui ne
supposent aucune intelligence, aucun projet concerté, aucune vûe générale ; des travaux qui n’étant que le
produit d’une nécessité physique, un résultat de mouvemens communs*, s’exercent toûjours de la même
façon, dans tous les temps et dans tous les lieux, par une multitude qui ne s’est point assemblée par choix,
mais qui se trouve réunie par force de nature. Ce n’est donc pas la société, c’est le nombre seul qui opère
ici ; c’est une puissance aveugle, qu’on ne peut comparer à la lumière qui dirige toute société : je ne parle
point de cette lumière pure, de ce rayon divin, qui n’a été départi qu’à l’homme seul ; les castors en sont assurément privés, comme tous les autres animaux : mais leur société n’étant point une réunion forcée,
se faisant au contraire par une espèce de choix, et supposant au moins un concours général et des vûes
communes dans ceux qui la composent, suppose au moins aussi une lueur d’intelligence qui, quoique
très-différente de celle de l’homme par le principe, produit cependant des effets assez semblables pour qu’on
puisse les comparer, non pas dans la société plénière et puissante, telle qu’elle existe parmi les peuples
anciennement policés, mais dans la société naissante chez des hommes sauvages, laquelle seule peut, avec
équité, être comparée à celle des animaux.

Voyons donc le produit de l’une et l’autre de ces sociétés ; voyons
jusqu’où s’étend l’art du castor, et où se borne celui du sauvage. Rompre une branche pour s’en faire un
bâton, se bâtir une hutte, la couvrir de feuillages pour se mettre à l’abri, amasser de la mousse ou du soin
pour se faire un lit, sont des actes communs à l’animal et au sauvage ; les ours font des huttes, les singes
ont des bâtons, plusieurs autres animaux se pratiquent un domicile propre, commode, impénétrable à l’eau.
Frotter une pierre pour la rendre tranchante et s’en faire une hache, s’en servir pour couper, pour écorcer du
bois, pour aiguiser des flèches, pour creuser un vase, écorcher un animal pour se revêtir de sa peau, en
prendre les nerfs pour faire une corde d’arc, attacher ces mêmes nerfs à une épine dure, et se servir de tous deux comme de fil et d’aiguille, sont des actes purement individuels que l’homme en
solitude peut tous exécuter sans être aidé des autres, des actes qui dépendent de sa seule conformation,
puisqu’ils ne supposent que l’usage de la main ; mais couper et transporter un gros arbre, élever un carbet,
construire une pyrogue, sont au contraire des opérations qui supposent nécessairement un travail commun et des
vûes concertées. Ces ouvrages sont aussi les seuls résultats de la société naissante chez des nations
sauvages, comme les ouvrages des castors sont les fruits de la société perfectionnée parmi ces animaux : car
il faut observer qu’ils ne songent point à bâtir, à moins qu’ils n’habitent un pays libre et qu’ils n’y soient
parfaitement tranquilles. Il y a des castors en Languedoc, dans les isles du Rhône, il y en a en plus grand
nombre dans les provinces du nord de l’Europe ; mais comme toutes ces contrées sont habitées, ou du moins fort
fréquentées par les hommes, les castors y sont, comme tous les autres animaux, dispersés, solitaires,
fugitifs, ou cachés dans un terrier ; on ne les a jamais vûs se réunir, se rassembler, ni rien entreprendre,
ni rien construire ; au lieu que dans ces terres desertes, où l’homme en société n’a pénétré que bien tard, et
où l’on ne voyoit auparavant que quelques vestiges de l’homme sauvage, on a par-tout trouvé les castors
réunis, formant des sociétés, et l’on n’a pû s’empêcher d’admirer leurs ouvrages. Nous tâcherons de ne citer
que des témoins judicieux, irréprochables, et nous ne donnerons pour certains que les faits sur lesquels ils s’accordent :
moins portés peut-être que quelques-uns d’entre eux à l’admiration, nous nous permettrons le doute, et même la
critique, sur tout ce qui nous paroîtra trop difficile à croire.

Tous conviennent que le castor, loin d’avoir
une supériorité marquée sur les autres animaux, paroît au contraire être au dessous de quelques-uns d’entre
eux pour les qualités purement individuelles ; et nous sommes en état de confirmer ce fait, ayant encore
actuellement un jeune castor vivant, qui nous a été envoyé de Canadaa, et que nous gardons depuis
près d’un an. C’est un animal assez doux, assez tranquille, assez familier, un peu triste, même un peu
plaintif, sans passions violentes, sans appétits véhémens, ne se donnant que peu de mouvement, ne faisant
d’efforts pour quoi que ce soit, cependant occupé sérieusement du desir de sa liberté, rongeant de temps en
temps les portes de sa prison, mais sans fureur, sans précipitation, et dans la seule vûe d’y faire une
ouverture pour en sortir ; au reste assez indifférent, ne s’attachant pas volontiersb, ne cherchant
point à nuire, et assez peu à plaire. Il paroît inférieur au chien, par les qualités relatives qui pourroient l’approcher de l’homme ; il ne semble fait ni pour servir, ni pour
commander, ni même pour commercer avec une autre espèce que la sienne : son sens, renfermé dans lui-même, ne
se manifeste en entier qu’avec ses semblables ; seul, il a peu d’industrie personnelle, encore moins de ruses,
pas même assez de défiance pour éviter des piéges grossiers : loin d’attaquer les autres animaux, il ne sait
pas même se bien défendre ; il préfère la fuite au combat, quoiqu’il morde cruellement et avec acharnement
lorsqu’il se trouve saisi par la main du chasseur. Si l’on considère donc cet animal dans l’état de nature, ou
plustôt dans son état de solitude et de dispersion, il ne paroîtra pas, pour les qualités intérieures, au
dessus des autres animaux ; il n’a pas plus d’esprit que le chien, de sens que l’éléphant, de finesse que le
renard, etc. il est plustôt remarquable par des singularités de conformation extérieures, que par la
supériorité apparente de ses qualités intérieures. Il est le seul parmi les quadrupèdes qui ait la queue
plate, ovale, et couverte d’écailles, de laquelle il se sert comme d’un gouvernail pour se diriger dans l’eau
 ; le seul qui ait des nageoires aux pieds de derrière, et en même temps les doigts séparés dans ceux du
devant, qu’il emploie comme des mains pour porter à sa bouche ; le seul qui ressemblant aux animaux terrestres
par les parties antérieures de son corps, paroisse en même temps tenir des animaux aquatiques par les parties
postérieures : il fait la nuance des quadrupèdes aux poissons, comme la chauve-souris fait celle des quadrupèdes aux oiseaux. Mais ces singularités seroient
plustôt des défauts que des perfections, si l’animal ne savoit tirer de cette conformation, qui nous paroît
bizarre, des avantages uniques, et qui le rendent supérieur à tous les autres.

Les castors commencent par
s’assembler au mois de juin ou de juillet pour se réunir en société ; ils arrivent en nombre et de plusieurs
côtés, et forment bien-tôt une troupe de deux ou trois cens : le lieu du rendez-vous est ordinairement le lieu
de l’établissement, et c’est toûjours au bord des eaux. Si ce sont des eaux plattes, et qui se soûtiennent à
la même hauteur comme dans un lac, ils se dispensent d’y construire une digue ; mais dans les eaux courantes,
et qui sont sujettes à hausser ou baisser, comme sur les ruisseaux, les rivières, ils établissent une
chaussée, et par cette retenue ils forment une espèce d’étang ou de pièce d’eau, qui se soûtient toûjours à la
même hauteur : la chaussée traverie la rivière comme une écluse, et va d’un bord à l’autre ; elle a souvent
quatre-vingts ou cent pieds de longueur sur dix ou douze pieds d’épaisseur à sa base. Cette construction
paroît énorme pour des animaux de cette taille, et suppose en effet un travail immense* ; mais la
solidité avec laquelle l’ouvrage est construit, étonne encore plus que sa grandeur. L’endroit de la rivière où ils établissent cette digue est ordinairement peu profond ; s’il se trouve sur le bord un gros arbre qui
puisse tomber dans l’eau, ils commencent par l’abattre pour en faire la pièce principale de leur construction
 : cet arbre est souvent plus gros que le corps d’un homme ; ils le scient, ils le rongent au pied, et sans
autre instrument que leurs quatre dents incisives ils le coupent en assez peu de temps, et le font tomber du
côté qu’il leur plaît, c’est-à-dire en travers sur la rivière ; ensuite ils coupent les branches de la cime de
cet arbre tombé, pour le mettre de niveau et le faire porter partout également. Ces opérations se font en
commun ; plusieurs castors rongent ensemble le pied de l’arbre pour l’abattre, plusieurs aussi vont ensemble
pour en couper les branches lorsqu’il est abattu ; d’autres par-courent en même temps les bords de la rivière,
et coupent de moindres arbres, les uns gros comme la jambe, les autres comme la cuisse ; ils les dépècent et
les scient à une certaine hauteur pour en faire des pieux ; ils amènent ces pièces de bois d’abord par terre
jusqu’au bord de la rivière, et ensuite par eau jusqu’au lieu de leur construction ; ils en font une espèce de
pilotis serré, qu’ils enfoncent encore en entrelaçant des branches entre les pieux. Cette opération suppose
bien des difficultés vaincues ; car pour dresser ces pieux et les mettre dans une situation à peu près
perpendiculaire, il faut qu’avec les dents ils élèvent le gros bout contre le bord de la rivière, ou contre
l’arbre qui la traverse, que d’autres plongent en même temps jusques au fond de l’eau pour y creuser avec les pieds de devant un trou, dans
lequel ils font entrer la pointe du pieu, afin qu’il puisse se tenir debout. A mesure que les uns plantent
ainsi leurs pieux, les autres vont chercher de la terre qu’ils gâchent avec leurs pieds et battent avec leur
queue ; ils la portent dans leur gueule et avec les pieds de devant, et ils en transportent une si grande
quantité, qu’ils en remplissent tous les intervalles de leur pilotis. Ce pilotis est composé de plusieurs
rangs de pieux, tous égaux en hauteur, et tous plantés les uns contre les autres ; il s’étend d’un bord à
l’autre de la rivière, il est rempli et maçonné par-tout : les pieux sont plantés verticalement du côté de la
chûte de l’eau ; tout l’ouvrage est au contraire en talus du côté qui en soûtient la charge, en sorte que la
chaussée qui a dix ou douze pieds de largeur à sa base, se réduit à deux ou trois pieds d’épaisseur au sommet
 ; elle a donc non seulement toute l’étendue, toute la solidité nécessaire, mais encore la forme la plus
convenable pour retenir l’eau, l’empêcher de passer, en soûtenir le poids, et en rompre les efforts. Au haut
de la chaussée, c’est-à-dire, dans la partie où elle a le moins d’épaisseur, ils pratiquent deux ou trois
ouvertures en pente, qui sont autant de décharges de superficie qu’ils élargissent ou rétrécissent selon que
la rivière vient à hausser ou baisser ; et lorsque par des inondations trop grandes ou trop subites il se fait
quelques brèches à leur digue, ils savent les réparer, et travaillent de nouveau dès que les eaux sont baissées.

Il seroit superflu, après cette exposition de leurs
travaux pour un ouvrage public, de donner encore le détail de leurs constructions particulières, si dans une
histoire l’on ne devoit pas compte de tous les faits, et si ce premier grand ouvrage n’étoit pas fait dans la
vûe de rendre plus commodes leurs petites habitations : ce sont des cabanes, ou plustôt des espèces de
maisonnettes bâties dans l’eau sur un pilotis plein tout près du bord de leur étang avec deux issues, l’une
pour aller à terre, l’autre pour se jeter à l’eau. La forme de cet édifice est presque toûjours ovale ou ronde
 ; il y en a de plus grands et de plus petits, depuis quatre ou cinq jusqu’à huit ou dix pieds de diamètre ; il
s’en trouve aussi quelquefois qui sont à deux ou trois étages ; les murailles ont jusqu’à deux pieds
d’épaisseur, elles sont élevées à plomb sur le pilotis plein, qui sert en même temps de fondement et de
plancher à la maison. Lorsqu’elle n’a qu’un étage, les murailles ne s’élèvent droites qu’à quelques pieds de
hauteur, au dessus de laquelle elles prennent la courbure d’une voûte en anse de panier, cette voûte termine
l’édifice et lui sert de couvert ; il est maçonné avec solidité, et enduit avec propreté en dehors et en
dedans ; il est impénétrable à l’eau des pluies, et résiste aux vents les plus impétueux ; les parois en sont
revêtues d’une espèce de stuc si bien gâché et si proprement appliqué, qu’il semble que la main de l’homme y
ait passé, aussi la queue leur sert-elle de truelle pour appliquer ce mortier qu’ils gâchent avec leurs pieds. Ils mettent en œuvre différentes espèces de
matériaux, des bois, des pierres et des terres sablonneuses qui ne sont point sujettes à se délayer par l’eau
 : les bois qu’ils emploient sont presque tous légers et tendres ; ce sont des aulnes, des peupliers, des
saules, qui naturellement croissent au bord des eaux et qui sont plus faciles à écorcer, à couper, à voiturer,
que des arbres dont le bois seroit plus pesant et plus dur. Lorsqu’ils attaquent un arbre, ils ne
l’abandonnent pas qu’il ne soit abattu, dépece, transporté ; ils le coupent toûjours à un pied ou un pied et
demi de hauteur de terre ; ils travaillent assis, et outre l’avantage de cette situation commode, ils ont le
plaisir de ronger continuellement de l’écorce et du bois dont le goût leur est fort agréable, car ils
préfèrent l’écorce fraîche et le bois tendre à la pluspart des alimens ordinaires ; ils en font ample
provision pour se nourrir pendant l’hiver* ; ils n’aiment pas le bois sec. C’est dans l’eau et près
de leurs habitations qu’ils établissent leur magasin ; chaque cabane a le sien proportionné au nombre de ses
habitans, qui tous y ont un droit commun, et ne vont jamais piller leurs voisins. On a vû des bourgades composées de vingt ou de vingt-cinq cabanes ; ces grands établissemens sont rares, et
cette espèce de république est ordinairement moins nombreuse, elle n’est le plus souvent composée que de dix
ou douze tribus, dont chacune a son quartier, son magasin, son habitation séparée ; ils ne souffrent pas que
des étrangers viennent s’établir dans leurs enceintes. Les plus petites cabanes contiennent deux, quatre, six,
et les plus grandes dix-huit, vingt, et même, dit-on, jusqu’à trente castors, presque toûjours en nombre pair,
autant de femelles que de mâles ; ainsi, en comptant même au rabais, on peut dire que leur société est souvent
composée de cent cinquante ou deux cens ouvriers associés, qui tous ont travaillé d’abord en corps pour élever
le grand ouvrage public, et ensuite par compagnie pour édifier des habitations particulières. Quelque
nombreuse que soit cette société, la paix s’y maintient sans altération ; le travail commun a resserré leur
union ; les commodités qu’ils se sont procurées, l’abondance des vivres qu’ils amassent et consomment
ensemble, servent à l’entretenir ; des appétits modérés, des goûts simples, de l’aversion pour la chair et le
sang, leur ôtent jusqu’à l’idée de rapine et de guerre : ils jouissent de tous les biens que l’homme ne sait
que desirer. Amis entr’eux, s’ils ont quelques ennemis au dehors, ils savent les éviter, ils s’avertissent en
frappant avec leur queue sur l’eau un coup qui retentit au loin dans toutes les voûtes des habitations ;
chacun prend son parti, ou de plonger dans le lac, ou de se receler dans leurs murs qui ne craignent que le feu du ciel ou le fer de l’homme, et qu’aucun
animal n’ose entreprendre d’ouvrir ou renverser. Ces asyles sont non seulement très-sûrs, mais encore
très-propres et très-commodes ; le plancher est jonché de verdure ; des rameaux de buis et de sapin leur
servent de tapis, sur lequel ils ne font ni ne souffrent jamais aucune ordure : la fenêtre qui regarde sur
l’eau leur sert de balcon pour se tenir au frais et prendre le bain pendant la plus grande partie du jour ;
ils s’y tiennent debout, la tête et les parties antérieures du corps élevées, et toutes les parties
postérieures plongées dans l’eau : cette fenêtre est percée avec précaution, l’ouverture en est assez élevée
pour ne pouvoir jamais être fermée par les glaces qui, dans le climat de nos castors, ont quelquefois deux ou
trois pieds d’épaisseur ; ils en abaissent alors la tablette, coupent en pente les pieux sur lesquels elle
étoit appuyée, et se font une issue jusqu’à l’eau sous la glace. Cet élément liquide leur est si nécessaire,
ou plustôt leur fait tant de plaisir, qu’ils semblent ne pouvoir s’en passer ; ils vont quelquefois assez loin
sous la glace, c’est alors qu’on les prend aisément en attaquant d’un côté la cabane, et les attendant en même
temps à un trou qu’on pratique dans la glace à quelque distance, et où ils sont obligés d’arriver pour
respirer. L’habitude qu’ils ont de tenir continuellement la queue et toutes les parties postérieures du corps
dans l’eau, paroît avoir changé la nature de leur chair ; celle des parties antérieures jusqu’aux reins a la qualité, le goût, la consistance de la chair des animaux de la terre
et de l’air ; celle des cuisses et de la queue a l’odeur, la saveur et toutes les qualités de celle du poisson
 : cette queue longue d’un pied, épaisse d’un pouce, et large de cinq ou six, est même une extrémité, une vraie
portion de poisson attachée au corps d’un quadrupède ; elle est entièrement recouverte d’écailles et d’une
peau toute semblable à celle des gros poissons : on peut enlever ces écailles en les raclant au couteau, et
lorsqu’elles sont tombées, l’on voit encore leur empreinte sur la peau, comme dans tous nos poissons.
C’est au
commencement de l’été que les castors se rassemblent ; ils emploient les mois de juillet et d’août à
construire leur digue et leurs cabanes ; ils font leur provision d’écorce et de bois dans le mois de
septembre, ensuite ils jouissent de leurs travaux, ils goûtent les douceurs domestiques ; c’est le temps du
repos, c’est mieux, c’est la saison des amours. Se connoissant, prévenus l’un pour l’autre par l’habitude, par
les plaisirs et les peines d’un travail commun, chaque couple ne se forme point au hasard, ne se joint pas par
pure nécessité de nature, mais s’unit par choix et s’assortit par goût : ils passent ensemble l’automne et
l’hiver ; contens l’un de l’autre, ils ne se quittent guère ; à l’aise dans leur domicile, ils n’en sortent
que pour faire des promenades agréables et utiles, ils en rapportent des écorces fraîches qu’ils préfèrent à
celles qui sont sèches ou trop imbibées d’eau. Les femelles portent, dit-on, quatre mois ; elles mettent bas sur la fin de l’hiver, et
produisent ordinairement deux ou trois petits ; les mâles les quittent à peu près dans ce temps, ils vont à la
campagne jouir des douceurs et les fruits du printemps ; ils reviennent de temps en temps à la cabane, mais
ils n’y séjournent plus : les mères y demeurent occupées à alaiter, à soigner, à élever leurs petits, qui sont
en état de les suivre au bout de quelques semaines ; elles vont à leur tour se promener, se rétablir à l’air,
manger du poisson, des écrevisses, des écorces nouvelles, et passent ainsi l’été sur les eaux, dans les bois.
Ils ne se rassemblent qu’en automne, à moins que les inondations n’aient renversé leur digue ou détruit leurs
cabanes, car alors ils se réunissent de bonne heure pour en réparer les brèches.

Il y a des lieux qu’ils
habitent de préférence, où l’on a vû qu’après avoir détruit plusieurs fois leurs travaux, ils venoient tous
les étés pour les réédifier, jusqu’à ce qu’enfin fatigués de cette persécution et affoiblis par la perte de
plusieurs d’entr’eux, ils ont pris le parti de changer de demeure et de se retirer au loin dans les solitudes
les plus profondes. C’est principalement en hiver que les chasseurs les cherchent, parce que leur fourrure
n’est parfaitement bonne que dans cette saison ; et lorsqu’après avoir ruiné leurs établissemens il arrive
qu’ils en prennent en grand nombre, la société trop réduite ne se rétablit point, le petit nombre de ceux qui ont échappé à la mort ou à la captivité se disperse, ils deviennent fuyards, leur génie flétri par
la crainte ne s’épanouit plus, ils s’enfouissent eux et tous leurs talens dans un terrier, où rabaissés à la
condition des autres animaux, ils mènent une vie timide, ne s’occupent plus que des besoins pressans,
n’exercent que leurs facultés individuelles, et perdent sans retour les qualités sociales que nous venons
d’admirer.

Quelque admirables en effet, quelque merveilleuses que puissent paroître les choses que nous venons
d’exposer au sujet de la société et des travaux de nos castors, nous osons dire qu’on ne peut douter de leur
réalité. Toutes les relations faites en différens temps par un grand nombre de témoins oculaires*,
s’accordent sur tous les faits que nous avons rapportés ; et si notre récit diffère de celui de quelques-uns d’entr’eux,
ce n’est que dans les points où ils nous ont paru enfler le merveilleux, aller au delà du vrai. et quelquefois
même de toute vrai-semblance. Car on ne s’est pas borné à dire que les castors avoient des mœurs sociales et
des talens évidens pour l’Architecture, mais on a assuré qu’on ne pouvoit leur refuser des idées générales de
police et de gouvernement ; que leur société étant une fois formée, ils savoient réduire en esclavage les
voyageurs, les étrangers ; qu’ils s’en servoient pour porter leur terre, traîner leur bois ; qu’ils traitoient
de même les paresseux d’entre eux qui ne vouloient, et les vieux qui ne pouvoient pas travailler ; qu’ils les
renversoient sur le dos, les faisoient servir de charrette pour voiturer leurs matériaux ; que ces
républicains ne s’assembloient jamais qu’en nombre impair, pour que dans leurs conseils il y eût toûjours une
voix prépondérante ; que la société entière avoit un président ; que chaque tribu avoit son intendant ; qu’ils
avoient des sentinelles établies pour la garde publique ; que quand ils étoient poursuivis, ils ne manquoient
pas de s’arracher les testicules pour satisfaire à la cupidité des chasseurs ; qu’ils se montroient ainsi
mutilés pour trouver grace à leurs yeux, etc. etc.*. Autant nous sommes éloignés de croire à ces fables, ou de recevoir ces exagérations, autant il nous paroît difficile de se
refuser à admettre des faits constatés, confirmés, et moralement très-certains. On a mille fois vû, revû,
détruit, renversé leurs ouvrages ; on les a mesurés, dessinés, gravés ; enfin, ce qui ne laisse aucun doute,
ce qui est plus fort que tous les témoignages passés, c’est que nous en avons de récens et d’actuels ; c’est
qu’il en subsiste encore de ces ouvrages singuliers qui, quoique moins communs que dans les premiers temps de
la découverte de l’Amérique septentrionale, se trouvent cependant en assez grand nombre pour que tous les
Missionnaires, tous les Voyageurs, même les plus nouveaux, qui se sont avancés dans les terres du nord,
assurent en avoir rencontré.

Tous s’accordent à dire qu’outre les castors qui sont en société, on rencontre
par-tout dans le même climat des castors solitaires, lesquels rejetés, disent-ils, de la société pour leurs
défauts, ne participent à aucun de ses avantages, n’ont ni maison, ni magasin, et demeurent comme le blaireau
dans un boyau sous terre : on a même appelé ces castors solitaires, castors terriers ; ils sont aisés à
reconnoître, leur robe est sale, le poil est rongé sur le dos par le frottement de la terre ; ils habitent
comme les autres assez volontiers au bord des eaux, où quelques-uns même creusent un fossé de quelques pieds
de profondeur, pour former un petit étang qui arrive jusqu’à l’ouverture de leur terrier qui s’étend quelquefois
à plus de cent pieds en longueur, et va toûjours en s’élevant afin qu’ils aient la facilité de se retirer en
haut à mesure que l’eau s’élève dans les inondations ; mais il s’en trouve aussi, de ces castors solitaires,
qui habitent assez loin des eaux dans les terres. Tous nos bièvres d’Europe sont des castors terriers et
solitaires, dont la fourrure n’est pas à beaucoup près aussi belle que celle des castors qui vivent en
société. Tous diffèrent par la couleur, suivant le climat qu’ils habitent ; dans les contrées du nord les plus
reculées ils sont tout noirs, et ce sont les plus beaux ; parmi ces castors noirs il s’en trouve quelquefois
de tout blancs, ou de blancs tachés de gris, et mêlés de roux sur le chignon et sur la croupea. A
mesure qu’on s’éloigne du nord, la couleur s’éclaircit et se mêle ; ils sont couleur de marron dans la partie
septentrionale du Canada, châtains vers la partie méridionale, et jaunes ou couleur de paille chez les
Illinoisb. On trouve des castors en Amérique depuis le trentième degre de latitude nord jusqu’au
soixantième et au delà ; ils sont très-communs vers le nord, et toûjours en moindre nombre à mesure qu’on
avance vers le midi : c’est la même chose dans l’ancien continent ; on n’en trouve en quantité que dans les
contrées les plus septentrionales, et ils sont très-rares en France, en Espagne, en Italie, en Grèce et en Égypte. Les Anciens les connoissoient
 ; il étoit défendu de les tuer dans la religion des Mages ; ils étoient communs sur les rives du Pont-Euxin ;
on a même appelé le castor canis ponticus, mais apparemment que ces animaux n’étoient pas assez tranquilles
sur les bords de cette mer, qui en effet sont fréquentés par les hommes de temps immémorial, puisqu’aucun des
Anciens ne parle de leur société ni de leurs travaux. Ælien sur-tout, qui marque un si grand foible pour le
merveilleux, et qui, je crois, a écrit le premier que le castor se coupe les testicules pour les laisser
ramasser au chasseur*, n’auroit pas manqué de parler des merveilles de leur république, en
exagérant leur génie et leurs talens pour l’Architecture. Pline lui-même, Pline dont l’esprit fier, triste et
sublime déprise toûjours l’homme pour exalter la Nature, se seroit-il abstenu de comparer les travaux de
Romulus à ceux de nos castors ? Il paroît donc certain qu’aucun des Anciens n’a connu leur industrie pour
bâtir, et quoiqu’on ait trouvé dans les derniers siècles des castors cabanés en Norvège et dans les autres
provinces les plus septentrionales de l’Europe, et qu’il y ait apparence que les anciens castors bâtissoient
aussi-bien que les castors modernes, comme les Romains n’avoient pas pénétré jusque-là, il n’est pas
surprenant que leurs Écrivains n’en fassent aucune mention.

Plusieurs Auteurs ont écrit que le castor étant un animal aquatique, il ne pouvoit vivre sur terre et sans eau
 : cette opinion n’est pas vraie, car le castor que nous avons vivant ayant été pris tout jeune en Canada, et
ayant été toûjours élevé dans la maison, ne connoissoit pas l’eau lorsqu’on nous l’a remis, il craignoit et
refusoit d’y entrer ; mais l’ayant une fois plongé et retenu d’abord par force dans un bassin, il s’y trouva
si bien au bout de quelques minutes, qu’il ne cherchoit point à en sortir, et lorsqu’on le laissoit libre, il
y retournoit très-souvent de lui-même ; il se vautroit aussi dans la boue et sur le pavé mouillé. Un jour il
s’échappa, et descendit par un escalier de cave dans les voûtes des carrières qui sont sous le terrein du
Jardin-royal ; il s’enfuit assez loin, en nageant sur les mares d’eau qui sont au fond de ces carrières ;
cependant, dès qu’il vit la lumière des flambeaux que nous y fimes porter pour le chercher, il revint à ceux
qui l’appeloient, et se laissa prendre aisément. Il est familier sans être caressant ; il demande à manger à
ceux qui sont à table ; ses instances sont un petit cri plaintif et quelques gestes de la main ; dès qu’on lui
donne un morceau, il l’emporte, et se cache pour le manger à son aise ; il dort assez souvent, et se repose
sur le ventre ; il mange de tout, à l’exception de la viande qu’il refuse constamment, cuite ou crue ; il
ronge tout ce qu’il trouve, les étoffes, les meubles, le bois, et l’on a été obligé de doubler de fer-blanc le
tonneau dans lequel il a été transporté.

Les castors habitent de préférence sur les bords des lacs, des rivières et des autres eaux douces ; cependant
il s’en trouve au bord de la mer, mais c’est principalement sur les mers septentrionales, et sur-tout dans les
golfes méditerranés qui reçoivent de grands fleuves, et dont les eaux sont peu salées. Ils sont ennemis de la
loutre ; ils la chassent, et ne lui permettent pas de paroître sur les eaux qu’ils fréquentent. La fourrure du
castor est encore plus belle et plus fournie que celle de la loutre : elle est composée de deux sortes de
poils ; l’un plus court, mais très-touffu, fin comme le duvet, impénétrable à l’eau, revêt immédiatement la
peau ; l’autre plus long, plus ferme, plus lustré, mais plus rare, recouvre ce premier vêtement, lui sert,
pour ainsi dire, de surtout, le défend des ordures, de la poussière, de la fange : ce second poil n’a que peu
de valeur, ce n’est que le premier que l’on emploie dans nos manufactures. Les fourrures les plus noires sont
ordinairement les plus fournies, et par conséquent les plus estimées ; celles des castors terriers sont fort
inférieures à celles des castors cabanés. Les castors sont sujets à la mue pendant l’été, comme tous les
autres quadrupèdes ; aussi la fourrure de ceux qui sont pris dans cette saison n’a que peu de valeur. La
fourrure des castors blancs est estimée à cause de sa rareté, et les parfaitement noirs sont presque aussi
rares que les blancs.

© Buffon _ 6 avril 2010


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