Oeuvres Ouvertes

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La dernière lettre de Milena Jesenská

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Le nom de Milena Jesenská est entrée dans la postérité littéraire grâce aux lettres que lui adressa Franz Kafka et à l’histoire d’amour qui les lia. On ne retrouva cependant jamais les lettres de Milena à l’écrivain, et, pendant plusieurs décennies, on ne s’intéressa guère à elle. Pourtant, Kafka en avait fait un portrait saisissant dans une lettre à Max Brod après l’avoir rencontrée à Prague : « C’est un feu vivant comme je n’en ai jamais vu. En même temps extrêmement tendre, courageuse, intelligente ». Milena traduisit plusieurs textes de Kafka en tchèque, et c’est à elle qu’il confia onze cahiers de son Journal alors qu’ils avaient cessé de s’écrire depuis un an.
Milena Jesenská est née à Prague le 10 août 1896. Elle suit sa scolarité au lycée pour jeunes filles Minerva, le premier établissement de ce type sous la monarchie austro-hongroise. A partir de 1915, elle fréquente le milieu artistique pragois, et tombe amoureuse d’une figure importante de la scène littéraire, Ernst Pollak, ce qui conduira son père, chirugien-dentiste à l’Université, à la faire interner en hôpital psychiatrique. Elle épousera finalement Pollak et partira vivre à Vienne avec lui.
C’est à cette époque que Milena fait la connaissance de Kafka. Elle collabore alors à plusieurs journaux tchèques et se fait un nom en tant que journaliste. Dans les années vingt, elle se sépare de Pollak et retourne vivre à Prague où elle fréquente les artistes d’avant-garde et se marie avec Jaromir Krejcar dont elle aura une fille. Dans les années suivantes, c’est en tant que journaliste politique engagée à gauche qu’elle se fait connaître, notamment pour un reportage sur les Sudètes en 1938, avant de s’engager dans la Résistance. Le 12 novembre 1939, elle est arrêtée.
C’est tout récemment qu’on a retrouvé quatorze lettres de Milena écrites à ses proches pendant les années 1940-43 (lettres publiées en Allemagne par la revue Neue Rundschau) . Et là où on ne s’attendait pas à les retrouver : dans le dossier que la Stasi a constitué sur Jaromir Krejcar, son ex-mari dont elle avait eu une fille, Honza. La dernière lettre de Milena que nous avons traduite a été écrite à Ravensbrück, quelques mois avant sa mort le 17 mai 1944. Elle est adressée à son père, qui s’occupait de sa fille. Nous en avons respecté autant que possible la syntaxe et la ponctuation.

La dernière lettre de Milena Jesenská

13 septembre 1943

Mon très cher,

Je suis si heureuse de pouvoir enfin t’écrire plus longuement. Ces durs mois que nous traversons tous sont vraiment une rude épreuve. Je suis heureuse de pouvoir une nouvelle fois te rassurer, je vais bien. Je sens bien que tu te fais du souci, que tu penses toujours à moi. Combien de personnes sont-elles occupées à cela actuellement ? Et pourtant, chaque jour et chaque heure est plus légère quand je sais que tu es là et que tu penses à moi. Bien sûr, nous devons tous compter avec les événements les plus graves, et personne ne sait ce qui va lui arriver demain. Quoiqu’il en soit, je te prie de penser toujours à cela : je t’aime de façon indicible, toi et l’enfant, je vous remercie pour chaque bonne lettre et chaque colis, et s’il devait m’arriver quelque chose, tu dois savoir que j’étais avec vous jusqu’au dernier instant et que je ne me permets aucune minute de faiblesse parce que je pense justement à vous. Je ne pense donc qu’au jour où nous nous reverrons : je n’ai pas d’autre souhait que d’être chez toi allongée au lit, et qu’on s’occupe de moi. Tu sais, si j’étais bien autant physiquement que mentalement, tout serait facile, hélas ce n’est pas tout à fait le cas. Il ne faut pas vous faire de soucis, il ne s’agit pas de maladies directement dangereuses. C’est simplement très pénible. Je souffre d’un fort rhumatisme dans les mains et les pieds. Tu sais déjà de quoi il s’agit. J’ai aussi une forte cystite, et dernièrement je souffre beaucoup des reins. J’ai besoin de chaleur, chaleur, chaleur, et ici j’ai froid, froid, froid, je gèle, comme un jeune chien naturellement. Ici c’est un endroit très froid, presque pas d’été, toujours froid. En puis j’ai besoin de quelques médicaments que je ne peux plus du tout me procurer. J’ignore si tu as encore la possibilité de les acheter, malgré tout je te les note. Au cas où tu pourrais me les envoyer envoie-les moi s’il te plaît : Urotropin (des ampoules sous forme d’injection) et de la glucose (aussi en injection) on m’a donné cette combinaison jadis et cela me faisait beaucoup de bien. Et aussi quelque chose, je te laisse choisir, contre les rhumatismes. Je ne peux pas me permettre d’être dans l’incapacité de travailler. Aujourd’hui on a besoin de tous ceux qui peuvent travailler et seul celui qui travaille a le droit de vivre, cela va de soi nous sommes en guerre. J’ai donc besoin de quelque chose qui calme les terribles douleurs. Tu sais, cela fait énormément mal ! Mais il faudrait aussi que ce soit quelque chose qu’on puisse prendre en intraveineuse, car je ne peux plus du tout avaler le Salicyl par exemple, cela me provoque de graves problèmes au niveau de l’estomac et du cœur. Si tu peux te procurer ça, si cela ne t’occasionne pas des difficultés, mets-le dans une petite boîte (sans rien d’autre, je te prie) et adresse-le à ce nom : Margarete Buber, numéro 4208, tout le reste comme pour moi. Je le recevrai de manière très sûre et rapidement. Cela m’aidera si ça marche, sinon ne te fais pas de soucis, mon cher.
Maintenant les colis arrivent à nouveau, et bien emballés, c’est merveilleux. Cet été, nous avons tout reçu moisi, Dieu que c’était triste ! Nous avons eu tellement faim, tu ne peux absolument pas t’imaginer. Et puis : l’attente, et quand le colis arrive, tu peux le jeter ! C’était si triste ! Les colis sont tout simplement merveilleux et nous les attendons fiévreusement. Avoir faim est une chose, avoir faim pendant quatre ans en est une autre. Je dois avouer que la nourriture a pour moi une importance qu’elle n’a jamais eue. Parfois, je ne peux pas supporter de voir quelque chose que j’ai envie de manger : ou plutôt je peux très bien l’endurer : mais mon estomac ma salive ne peuvent pas l’endurer. En fait, on ignore totalement qui on est. Il m’arrive d’avoir des sentiments, des désirs et des pensées dont un voleur n’aurait pas à avoir honte, mais moi ? Bien sûr, je parviens toujours à les maîtriser, mais comme c’est dur parfois ! Mon Dieu ! Je te remercie tellement de ne pas avoir à connaître la pire faim. Tu sais, tu n’as pas conscience de ce que les colis représentent, ce n’est pas seulement la nourriture, c’est l’attention à l’autre, c’est la tendresse et la gentillesse qu’exprime le colis, cela a beaucoup de valeur, c’est une fortune. Est-ce que le temps reviendra où je pourrai avoir des Knödel [1] ? Je crains que ce soit encore trop tôt. Ne faites-vous jamais un filet (faširku) ou des fricadelles (Karbanatek) ? Je donnerais ma vie pour un morceau de viande. Ou bien, comme quand tu envoyais toujours les herbes dans ces merveilleux sachets en papier peux-tu envoyer un peu de viande avec du riz ou des nouilles cuits ou bien autre chose de semblable ? Il faut juste que la boîte ne soit jamais chaude, elle doit rester complètement froide. Des œufs durs se conserveront sûrement jusqu’ici. Et vous ne faites jamais de tvaroh nebo domácí liptavský sýr [2] ? –


Texte et présentation initialement parus dans les Carnets d’Eucharis, Portraits de poètes, 2016.

Première mise en ligne le 17 avril 2016

© Laurent Margantin _ 19 juillet 2016

[1Spécialité culinaire autrichienne à base de farine, œufs, levure et pain rassis.

[2Fromage frais.

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