Œuvres ouvertes

Carnets du Neckar (4) : Vers la plaine / Laurent Margantin

Ces carnets ont été rédigés entre 1996 et 1999, alors que je vivais en Allemagne, à Tübingen.

Je ne sais si c´est à cause de l´automne et de ses intempéries incessantes, mais depuis plusieurs jours nombre de visages et de paroles tournoient bizarrement autour de moi ou en moi, tournoient et tournoient jour et nuit comme des oiseaux de mauvaise augure emportés par le vent, visages et paroles se combinant les unes avec les autres, se mêlant, se séparant, faisant de nouvelles combinaisons plus curieuses les unes que les autres, certaines absolument grotesques, au point que je ne peux écouter une opinion ou découvrir une expression de visage marquant le désaccord, l´enthousiasme ou même l´indifférence sans avoir une forte impression de non-sens, d´absurdité et d´absence générale d´esprit. Toutes les paroles, belles ou mauvaises paroles de l´époque, à tous les niveaux, me paraissent frappées du sceau de la gratuité et de l´exubérance la plus totale, et vivre elles aussi leur automne nuageux, venteux et noir qui les emportera toutes dans l´abîme. J´espère ainsi pouvoir me vider bientôt de ce monde obscur.

John revient de Strasbourg, où il a suivi quelques cours de philosophie : il me parle de l´ambiance de l´université, des cafés de la ville, des étudiants qu´il a rencontrés, nous parlons de Kant, Nietzsche et des romantiques allemands. Il est venu en stop, sous la pluie, en passant par le Forêt-Noire. Toute une journée dehors, trempé. Il tient à profiter de ses derniers mois en Europe, et après une année à Tübingen, étudie à Strasbourg, en passant les week-ends ici.

Avant qu´il quitte Tübingen, John et moi nous retrouvions souvent, au moins une fois par semaine, avec d´autres étudiants réunis autour du Koala (c´est ainsi que je l´ai surnommé), un professeur de philosophie qui passe tous les mardis soirs à boire quelques bières en discutant de choses et d´autres, dans une ambiance bon enfant. Ils ne sont pas si nombreux, les Koalas de Tübingen... Beaucoup de membres du parc zoophilosophique ont plutôt la fâcheuse habitude de traverser la vie le visage marqué par quelques grimaces doctes et le dos courbé par le poids de leur érudition. Quant au Koala, sa philosophie est simple : le savoir et la réflexion apporte la santé, si l´on sait aussi s´en moquer.

A Strasbourg, John habite chez une famille juste à côté du centre-ville, pas loin de la bibliothèque municipale. La femme qui s´occupe de la maison, une bourgeoise travaillant au parlement européen, est séparée de son mari, qui l´a plaquée pour aller avec un autre homme ! La pauvre est insupportable, complètement parano, et passe son temps à le surveiller (et si par hasard ce maudit Canadien du Québec essayait de séduire une de ses filles ?). Mon ami passe ses journées dehors, et revient chez lui le plus tard possible. Bienvenue à Tübingen, John ! Ici, il n´y a que le vent, la pluie et le froid, et quelques chemins à parcourir librement, sans être gêné par quiconque.

Le Koala : il tient la anse de sa chope de bière d´une main, et couvre le bord de l´autre main, songeur même lorsqu´il parle : une partie de lui reste toujours repliée en des terres inaccessibles et secrètes. A certains moments, il s´ouvre avec un grand sourire et son regard bleu clair, mais je ne peux oublier la distance qui lui est naturelle. C´est seulement lorsqu´il éclate de rire - l´un d´entre nous finit de raconter une blague - qu´il s´échappe quelques instants de ses terres intérieures dont le relief me paraît bien sombre. Il semble alors authentiquement libre.

En le voyant ainsi, je me dis qu´il est terriblement difficile de combiner savoir et gaieté, et que c´est peut-être en fonction de cette difficulté - dont la résolution favorable devrait être une tâche essentielle et vitale pour tout être - qu´il faut choisir ce que l´on veut savoir, et décider ce qui mérite d´être ignoré.

Je rencontre Ahmed, Algérien étudiant ici la rhétorique. Musulman pratiquant, il me raconte qu´il vient de se marier.

– Avec une Hollandaise, me dit-il avec un grand sourire. Pour le moment elle est là-bas, j´y vais ou elle vient, on parle anglais tous les deux.

Puis tout à coup sombre et agressif :

– Mais tu vois, elle veut pratiquer comme moi, prier tous les jours, faire le ramadan – impossible pour une Européenne, du cinéma. Je ne sais pas pourquoi tellement de filles ici, Allemandes ou Hollandaises, des filles du nord, sont prêtes à ça, je ne comprends pas. Moi on me demanderait, parce que je suis marié, de changer de religion, je le ferais pas, et la fille irait chercher un autre mec. Tu comprends ?

A force d´errer, j´ai croisé d´autres errants, et tous ou presque, hélas, étaient plus ou moins dingues. Les clochards du Holzmarkt n´errent pas, eux, ils ne sont pas fous. Sédentaires, ils défendent leur petit carré de pavés mouillés, en groupe, et restent assis au pied de la fontaine de la place. Il y a aussi quelques punks du côté du pont du Neckar, mais eux déambulent dans un espace limité à quelques dizaines de mètres, une cannette de bière à la main, et accompagnés de leur chien. Les errants, les fous sont des déclamateurs, des orateurs. Une femme parlant fort et racontant je ne sais quelles histoires d´une voix criarde et démente passe dans les rues et injurie certains passants. Un autre, un grand aux yeux hagards et morts marche en prononçant des discours sur un ton sentencieux, cherchant quelqu´un qui l´écouterait. Mais tout le monde se détourne de lui, de peur d´être pris à partie. Ces deux doux dingues ne font que parcourir le centre-ville, et ne quittent jamais la foule, et je me suis vite rassuré en me disant que je n´avais rien à faire avec eux, moi qui erre souvent bien loin du « troupeau ahuri des humains », engagé dans une tout autre recherche que celle d´un public à séduire. Vos fous sont encore bien trop sages, comparés à moi.

Où êtes-vous, esprits d´hier ? Je vous ai cherché partout, pour parler avec vous de sciences et de littérature, et je ne vous ai pas trouvé. Trop de vos prétendus descendants dissertent sagement attablés sur vos poèmes et vos essais, disséquant chaque phrase, mais que leur morale est faible, que leur volonté est molle, comparées aux énergies qui parcourent vos œuvres ! J´aimerais tant qu´ils se préoccupent moins de la lettre et saisissent davantage l´esprit, qu´ils sachent terrasser les mille dragons qui alimentent leur seule vitalité polémique – celle de l´époque ! –, et qu´ils se moquent un peu de ce que l´on penserait si..., de ce que l´on dirait si..., n´ayant plus peur de l´extravagance intellectuelle qui seule fait vivre vos livres, et encouragés par une seule préoccupation essentielle ! Je voudrais les voir attirés par une autre époque que vous leur auriez révélé devant eux, et vers laquelle ils tendraient vigoureusement, pas à pas, avec l´assurance et l´enthousiasme indispensables, selon une méthode impeccable. Et j´aimerais qu´ils cessent de louvoyer, de balbutier, de questionner avec les mêmes sempiternels réflexes et coutumes, car sans eux, sans nous, vous n´êtes rien, esprits d´hier, et vous ne cessez de tourner dans la nuit des bibliothèques, la tranche dorée de vos livres à peine éclairée par des lumières mortes

Le couple de Russes habitent au même étage que moi. Elle, bavardant souvent dans le couloir et parlant fort, souvent en robe de chambre une bonne partie de la matinée, étudie la médecine.

– Mais ici c´est terrible. Il n´y a personne pour te pousser à aller en cours et pour te contrôler, il faut y arriver tout seul.

Elle passe la plupart de ses journées dans sa chambre, au lit, à écouter de la musique, découragée par ses études qui ne la mènent nulle part.

Lui, d´origine allemande, étudie la psychologie, mais il va bientôt changer de cursus. Après avoir passé l´enfance et l´adolescence en Ukraine, où la vie lui paraissait étouffante – « tout est programmé d´avance » –, il sent souffler ici le vent de la liberté. Il me parle de cinéma, des films qu´il a vus, et me dit qu´il voudrait devenir artiste. Il a épousé sa femme avant de venir en Allemagne, alors qu´ils étaient âgés tous les deux de dix-huit ans.

– L´an prochain, nous irons vivre à Berlin, où je pourrais entrer dans une école de réalisateurs, me dit-il les yeux ardents.

Il fait nuit et je traverse l´allée des platanes. Au bout, une statue militaire et la buste d´un philosophe font le guet, étrangement mêlés. Je voudrais courir dans ce tunnel sans fin fait de branches et de troncs enracinés dans le néant, mais je sens que je vais vite perdre souffle. Je sais qu´il me faut avancer en silence, lentement, à contre-courant des eaux du Neckar grosses des averses des jours derniers. Il fait éternellement nuit, maintenant le jour ne se lèvera plus, trop de spectres ont labouré la terre sans y rien semer, ne faisant qu´imprimer la marque de leurs semelles de plomb dans cette allée déserte. J´ai perdu toute fougue et toute envie de me battre, parce qu´il me faudrait réensemencer le terre entière, et pour cela je n´ai pas assez de force. Plutôt masquer mon désespoir et sourire comme si je traversais un cortège d´hommes et de femmes joyeux, portant des lauriers pour les disposer solennellement sur la tête du philosophe-caporal statufié. Je m´initierai à cette nouvelle religion, et j´apprendrai le catéchisme, puisque toutes les écoles sont ouvertes et gratuites. Vive la République !

K., vieux professeur maintenant à la retraite, passe à la librairie Gastl, sur le Holzmarkt, pour y prendre des livres qu´il a commandés. Sur une balance de charcutier, on lui pèse chacun des volumes, dont il ne peut prendre que les cinq premiers, car son médecin lui a interdit de porter plus de trois kilos, à cause de ses problèmes cardiaques. Maintenant que le temps est mauvais, il a recommencé à porter ses inoubliables bottes en caoutchouc, malgré le costume et la cravate. Le visage sanguin, il sort de la boutique en claquant violemment la porte. La science l´appelle !

« Il ne s´agit pas de prendre la tête (par là on devient tout au plus un berger, c´est-à-dire ce dont le troupeau a le plus besoin), mais de savoir aller son propre chemin, de savoir être différent ». (Nietzsche)

C´est un pauvre gars : cheveux blonds coiffés à la rasta, il s´habille des couleurs les plus vives et parcourt la ville en tout sens. Il m´est arrivé de le rencontrer à quelques heures de distance à différents endroits, café, commerce, marche d´escalier où, assis, il compte et recompte ses sous, parle tout seul, ricane bêtement. Où peut-il bien dormir ? Dans quelque foyer de la ville, installé à vie. Il accoste les passants en leur proposant de leur vendre un affreux bout de ficelle multicolore en disant : Wie viel, wie viel. Un jour qu´il me le proposa, je lui répondis : combien tu veux ? Un mark, deux marks ? faisant mine de sortir de la monnaie de ma poche. Alors il s´est détourné de moi et est allé s´asseoir dans un coin, l´humeur mauvaise.

Quelqu´un frappe à la porte : un étudiant qui veut vendre des calendriers. Il fait partie d´un groupe de jeunes catholiques du quartier, et engage une discussion sur la religion. Je lui dis que je ne suis pas croyant, mais que je suis prêt à lui acheter un calendrier (il en a même en français) que je me ferai un plaisir d´envoyer à ma grand-mère qui est catholique pratiquante. Mais il ne se contente pas de ma réponse : il voudrait que je croie en Dieu, comme si le Dieu de bonté devait être une évidence universelle. Il m´explique qu´il s´est converti récemment, après une forte crise personnelle liée à un questionnement sur le sens de nos vies, et que sans la foi il ne pourrait vivre. Il remarque sur l´une de mes étagères un livre de Luther, et là je me dis que je suis foutu, qu´il va passer l´après-midi ici. J´essaye de m´expliquer un peu, ce que j´ai déjà eu l´occasion de faire fréquemment avec des croyants, et remarque une fois encore qu´au bout de quelques phrases mon interlocuteur commence à me regarder avec une expression de commisération grandissante, l´air de dire : « Oui, je comprends ton malheur, c´est difficile, insupportable de ne pas croire en Dieu, c´est vivre dans la solitude et l´abandon ; rejoins-nous donc, et tout ira mieux ! ». Bon Dieu de bon Dieu, comment s´en débarrasser ? Finalement je lui dis que je trouve toute croyance en quelque chose d´extérieur à la vie, principe, divinité, etc. l´expression d´un désarroi qui n´est pas le mien, et que certainement, oui, certainement, je n´ai pas eu la chance ou le malheur de faire l´expérience du gouffre à travers laquelle j´aurais pu me créer mes propres idoles pour m´en sortir. Mais peut-être qu´un jour viendra... et je l´invite à revenir me voir.

« Mais j´ai besoin de solitude, je veux dire de guérison, de retour à moi, du souffle d´un air pur qui circule librement. » (Nietzsche)

Les hommes ici vivent dans la nuit. Il fait jour, mais à cause des nuages, à cause du temps pourri, ils se sont habitués à ne plus chercher un peu de lumière, et si on leur disait que le soleil a définitivement disparu derrière les nuages, ils se feraient une raison. Les hommes ici ont un passé, un présent très faible, et pas d´avenir. Seules quelques échappées, de temps à autre, les font tenir. Ce sont de bons européens, ils ont l´or et l´argent de la monnaie pour dernière idole, et le ciel politique, décrypté par quantité d´astrologues télévisuels, éclaire leur vie. Ils ne savent même plus prier – ce qui serait encore une forme d´action (au moins sur eux-mêmes) –, et au lieu de cela ils espèrent. Ils attendent que le temps se change en or.

Réveillé ce matin avec cette phrase en tête, qui ne me laisse pas tranquille : C´est un lieu lointain et ouvert, me dis-tu, ici.

Aujourd´hui, Robert l´Islandais m´a présenté un étudiant allemand qui se prétend poète. Du poète d´ailleurs, il a tout : l´accoutrement et l´expression – air terriblement supérieur et glacé, long manteau noir et élégance de dandy en prime –, et le discours esthétisant. De sa poche il a tiré quelques poèmes écrits en allemand, du réchauffé symboliste écœurant de beau style au contenu pseudo-philosophique. Son idole, c´est Hofmannsthal, celui des premiers poèmes, avant que, justement, il se pose quelques questions sur la possibilité d´une nouvelle langue apte à exprimer la simplicité des choses. La poésie enflée, la Poésie, l´âge des poètes grandiloquents et héroïques, non merci. Et voilà qu´il me demande si je suis moi aussi poète (Robert a dû lui glisser ça dans le creux de l´oreille). Ma réponse me vient naturellement : poète, moi ? Quelle idée ! J´aime trop le silence pour cela.

Vietnamien émigré très jeune aux Etats-unis, Jo habite une chambre donnant sur le château. Quand je lui rends visite, nous descendons dans la cuisine boire un café, et nous parlons des cours qu´il suit à l´université, en vue d´un examen qu´il doit passer à son retour d´Allemagne. Un après-midi, je reste installé chez lui à lire une dissertation qu´il vient de rédiger pendant qu´il lit à son bureau. Penché sur son livre, ses yeux en amande plissés comme s´il cherchait à deviner une forme dans le lointain, il oublie le temps, l´espace et les choses qui l´entourent, la lumière. J´ai l´impression que je pourrais me lever, quitter la pièce sans qu´il s´absente de son paysage intérieur, sans qu´il se détourne ne serait-ce qu´une seconde de l´horizon vers lequel il se dirige absolument seul.

E. m´écrit : « Tu devrais laisser tomber tes recherches universitaires et ton carnet, et te mettre à écrire une œuvre... ». Ces quelques mots me laissent songeur : je me rends compte en les lisant que ce simple mot, œuvre, et l´idée qui lui est liée en fonction de laquelle la grande majorité des écrivains conçoivent leur activité, accumulant livre après livre, ou, s´ils n´écrivent que peu, se projetant vers elle, je me rends compte que ce mot et cette idée me sont étrangères, et que l´écriture, qu´elle soit poétique ou « prospective » (écriture de recherche), est pour moi mode de connaissance débarrassée de tout but social. L´idée d´œuvre s´inscrit dans un contexte historique et social particulier qui n´est pas le mien, et je laisse les écrivains-œuvriers l´espoir de figurer un jour dans un programme d´agrégation, ou dans un manuel d´histoire littéraire.

Je pense à ces mots d´Antonin Artaud :

« Là où d´autres proposent des œuvres je ne prétends pas autre chose que de montrer mon esprit.

La vie est de brûler des questions.

Je ne conçois pas d´œuvre comme détachée de la vie.

Il faut en finir avec l´Esprit comme avec la littérature. Je dis que l´Esprit et la vie communiquent à tous les degrés. Je voudrais faire un Livre qui dérange les hommes, qui soit comme une porte ouverte et qui les mène où ils n´auraient jamais consenti à aller, une porte simplement abouchée avec la réalité ».

J´ai écrit que le Neckar était un fleuve paisible – quelle erreur ! Depuis quelques jours, il n´a cessé de pleuvoir, des trombes d´eau à longueur de journée et de nuit, et le vent de continuer de souffler, secouant arbres et lampadaires avec plus de violence encore, comme si nous n´avions encore rien vu ! Le fleuve a grossi, brisant ses berges, inondant les jardins du Stift et des belles demeures riveraines, baignant les racines des platanes de l´île, transportant des paquets de branches mortes et d´animaux noyés, rapide comme le Rhin qu´il se presse de rejoindre.

Cet automne terrible me vide heure après heure, jour après jour, une couche du passé s´effondre suivie d´une autre qui part elle aussi emportée par les eaux du fleuve, du torrent de boue devrais-je écrire car la terre mauvaise se mêle vite au courant et disparaît en l´espace d´une seconde, toutes les apparences et les figures intérieures qui s´appellent « moi », créées patiemment année après année sont englouties en quelques jours, et je reste sur la rive, à la fois éreinté, battu et quelque peu soulagé de ne plus avoir à porter tout cela – tout cet échafaudage de l´ego –, comme libéré d´un poids énorme.

J´apprends ainsi à aimer davantage le Neckar et ses brutales métamorphoses...

Comme le vent m´appelait, je suis parti à sa rencontre.

Le vent ne porte pas de nom (il se fait un plaisir de balayer tous ceux qu´on lui donne), il n´a pas de destination, il ne souffle pour aucun dieu et ne roule pour personne, il existe tout simplement, il parcourt la terre, il accompagne les fleuves et porte les oiseaux, il contient tous les rythmes, il emporte tous les bavardages de l´époque, et c´est aussi pour cela que je l´aime et le rejoins aujourd´hui.

Allez donc sur la plaine entre Tübingen et Rottenburg, et vous connaîtrez le vent.

Passés Weilheim et ses anciennes fermes, s´ouvre l´espace désert des champs où l´homme a retourné la terre. J´aime que l´on retourne la terre à l´automne, qu´on la libère de ses moisissures. Les arbres sont totalement nus, prêts pour les longs mois d´hiver, et les nuages défilent à toute allure au-dessus de moi. Hauts dans le ciel, de rares oiseaux, dont j´admire le manège intrépide en ce jour de tempête.

Ce ne sont pas les oiseaux les plus lourds qui s´aventurent dans le ciel venté au-dessus de la plaine, pas les corbeaux par exemple, qui préfèrent rester à l´abri : sans doute seraient-ils, avec leurs ailes trop lourdes et leur battements trop lents, vite balayés. Non, ce sont les oiseaux les plus légers, apparemment les plus frêles, qui se lancent à corps perdus dans le vent, filant à toute vitesse, se laissant emporter, puis contrant tout à coup le souffle violent, se mesurant avec lui, avant de se laisser à nouveau emporter. Ils connaissent leurs propres forces et celles du vent, et peut-être, en se jetant en lui ainsi, veulent-ils se fortifier, saisir les forces du vent pour passer les longs mois d´hiver.

Je pense qu´ils s´enivrent du souffle océanique qui parcourt les terres en les débarrassant de leurs germes morts. À tout le moins il ne s´agit pas là d´un jeu gratuit, car les oiseaux, lorsqu´ils volent, ont mieux à faire que jouer.

Quant aux hommes, je n´en vois aucun sur la plaine. Trop vaste, trop vide, trop vierge.

La plaine ventée rebute l´homme, qui en hiver devient corbeau, lourd et maladroit, entretenant et cultivant la graisse de son corps et de son esprit.

La plaine balayée par le vent, par les vents.

La plaine.

Là où rien ne pousse.

Là où tout passe.

Là où respirer.

Là où penser ce qui surgit et passe.

Là où s´ouvrir.

Là où embrasser ce qui vit. Là où embrasser le vent.

Là où plonger dans le ciel-océan.

Je pousse un cri qui se perd dans les flots.

© Laurent Margantin _ 11 mai 2010

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