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Oeuvres Ouvertes : Julio Eutiquio Sarabia : paysage après la bataille

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Julio Eutiquio Sarabia : paysage après la bataille

Une poésie difficile et exigeante envers elle-même : « Dis, toi qui parles. / Dis, toi qui rumines. »

Au moyen d’une écriture dense et elliptique qui met en scène une geste aux résonnances mythiques, loin des certitudes faciles, la poésie de Julio Eutiquio Sarabia est faite de recherche, d’exploration, de surprises. Ce faisant, elle prend des risques ; son langage obscur et baroque se veut témoin des luttes, des contradictions, des antagonismes qui gouvernent le monde.
Sa voix unique résonne d’une manière lancinante et dans certains cas lugubre en nous montrant avec insistance la « face obscure de toute victoire », comme l’a signalé Juan Antonio Masoliver : pas de victoire sans violence, sans carnage.
Mais également, pas de victoire qui ne soit, en même temps, défaite, à plus ou moins long terme. L’Histoire n’est qu’une suite de convulsions, les triomphes sont amers et pour le vainqueur la déroute plane toujours sur les paysages d’après la bataille. Ce qui n’empêche pas, cycliquement, les périodes de fertilité et d’épanouissement.
Derrière les apparences, le poète perçoit immanquablement l’ombre du malheur à venir, l’incessant travail de la mort mais aussi de la vie dans l’univers.
Le texte original est construit autour d’un mélange d’espagnol ancien et actuel. Il possède une musicalité, un rythme difficiles à rendre dans une version française, ainsi qu’un côté hiératique, hautain, hermétique, sans concessions (quoique parfois avec des pointes d’humour). Le vocabulaire est recherché, précieux parfois : nascencia pour nacimiento (naissance).
La mince lisière du monde, dont nous proposons quelques fragments après ceux de Tessiture, est une sorte d’épopée, de voyage dans l’espace et dans le temps où se mêlent scènes, images et références en tout genre : autobiographiques, oniriques, culturelles, érudites (Scardanelli, par exemple, pseudonyme de Hölderlin à la fin de sa vie qui traitait de kalamatta un texte jugé incompréhensible). L’auteur a précisé dans une interview que ce texte lui a été inspiré par l’Anabase de Xénophon.
Julio Eutiquio Sarabia (Puebla, Mexique, 1957), a fait des études de linguistique et de littérature hispanique à l’Université de Puebla ; il a collaboré dans de nombreuses revues. Il est l’auteur des recueils suivants : Cerca de la orilla (« Près de la rive »), 1993, qui lui a valu le prix José Fuentes Mares ; En el país de la lluvia (« Au pays de la pluie »), 1999 ; Mudar de vida (« Changer de vie »), 2003 ; Tesitura (« Tessiture »), 2008 ; Entre el aire y la luz (« Entre air et lumière »), 2009 ; El tenue rededor del mundo (« La mince lisière du monde »), 2015. Il est actuellement sous-directeur de la revue littéraire Crítica.


TESSITURE

Caché entre les feuilles

Baigné de lumière liquide, sache-le avant d’entonner le thrène,
je percevais déjà les prodigieuses couleurs des fêtes
et d’un accueil qui retardent les transhumants,
les guérisseurs, les fabulateurs de lignages sanguinaires ;
les gens de loi et leurs complices aux émoluments astronomiques,
les pèlerins qui surgissent et se logent
au pied des fromagers, au sein des communautés
et, après les ablutions et les conciliabules,
au bord du Gange.

(« Voir des anges », aurais-je clamé, les sourcils froncés
– juste le déchaînement du chœur pour qui l’entend –,
si la contralto n’avait chanté plus haut que les échos de cette ronde
et plus sobrement au moment d’attaquer l’aria de son requiem.
– La clé est dans la lutte, dans le luth,
a dit Minerve quand elle a ouvert les yeux
et un vilain oiseau – gris-bleu, blanchâtre ? – croassait tout près de son oreille.)

J’ai vu les œillets entiers dans l’obscurité,
et leur lignée profonde – le soliloque
de Scardanelli à propos du charabia kamalatta,
le tulipier phosphorescent du sépulcre –
m’a signalé les insignes pourpres de l’origine
– et les données futures de la matière inscrites dans la page :
sur l’haleine en suspens quand on prononce libellule,
sur la libellule qui ignore la tessiture suprême de Maria.

Autour de moi, la lumière sensible
contenait-elle vraiment les éléments primordiaux
qui se succèdent peu à peu depuis l’amnios
jusqu’aux rives où les valves du cœur se calment ?
Étoiles, déités auréolées de foudre, escrocs, assassins,
usagers du train à destination de Tacuba ;
Annonciation dans « Les portes du paradis » ;
Bethsabée, celle qui dans « Les enfants de Sánchez » parraine les noces ;
la progéniture qui fait des offrandes autour du feu.

Des traces de suie se multipliaient sur les côtes
et sur les murs dédiés aux aliments des morts.
Des poteries pleines dans les couloirs – entendis-je s’exclamer les anciens
avec de brusques emplâtres d’herbe brumeuse dans la colère –,
des miettes jetées à propos dans les vestibules,
des verrous hermétiques à l’heure de la sieste,
des chouettes qui sont les gardiennes de leurs cages…

– Fais que se taisent ces chiens dans la plaine.
Fais que soient jetées sur le sang des poignées de cendre.

* * *
En beaucoup d’autres j’ai été conçu à la clameur des flots,
soit pour avoir surgi, prudemment, de la frondaison
ou pour avoir campé, ivre, dans le marais, autour du feu
qui a perturbé les yeux de l’espèce :
impure et pesante, fertile était la transparence
ou prodigue la suie dans l’intempérance du reflet,
je montrais un visage enclin à l’extase.

J’ai retenu la cendre radieuse dans des parures
dont la révélation anticipait les traces de sel qui diluaient toute limite.
Quoi ? L’Éternité, le territoire de lumière
où se régénère enfin l’anatomie, la boucle pure de la pensée.
J’ai pressé le pas dans la roue de la fortune après chaque enjambée
qui fauchait le ciel en chiffres ronds :
la panique, hélas, a logé dans ma poitrine une assemblée
et j’y ai applaudi une querelle sans que dans les maisons
personne ne tente – furieux, somnolent –
de dissimuler son visage derrière les rideaux.

Après avoir à dessein laissé passer trois journées,
autour du feu j’ai marché avec précaution
les nuits pendant lesquelles j’attachais le nœud des roses à la chaussure
et convoquais tous les noms en une alliance
à la hauteur de l’interrogation impossible à cacher :
en saltimbanque je me vis reflété dans d’autres yeux
et baryton suis devenu en modulant le nom de la chose.

Ce refrain abondait en circonlocutions :
les unes prévenaient le mal de montagne
et d’autres, prolixes uniques en euphonies,
louaient le rut félin et l’assentiment canin ;
elles répandaient la béatitude avec une parcimonie
ancestrale et d’inéluctables bénéfices,
selon le point de vue, selon l’allure, selon l’attention auditive.
S’en souviennent le brigand et le marchand de graines ;
le taisent les descendants de ceux qui furent pendus aux branches
en guise d’exemple pour les nouveaux venus dans le quartier.

Mes oreilles ont bu le chant obscur des forêts,
en moi déjà le secret du fluide,
proche de moi la fulgurance pascale de la matière,
moi qui disperse,
je qui est moi dispersé.

* * *
Le chaos revient nuit après nuit – réfère-t-il en commençant
son discours, son feu prudent face au vent du Nord
qui couvre de neige ou de cendres les nénuphars.
Eh bien, c’est dans les villes que la précarité a été baptisée
abondance. C’est dans la cité que l’on a confondu les tours
avec des silos dans lesquels les anges conserveraient la manne,
des vins rouges oxygénés du 38e parallèle.
La turbulence du jour se vante du triomphe de l’usure,
des plastiques et des stéroïdes dans les égouts,
des taches d’huile bercées par le soleil dans les fontaines publiques.
(En hâte le cours d’eau invoque un chant :
« Circule, circule », pour l’impact de l’œil face à lui-même.)

L’obscurité plane dans la profusion du langage ;
c’est pourquoi le coup de poing résonne dans le bois
puis dresse une crête, une torche, une fissure
devant le visage mais sans frôler le regard.
La main du prestidigitateur montre un numéro
et, séance tenante, le contorsionniste a recours à la roulette :
« Aucun pavot ne proviendra de cet éden.
Dieu est l’instant qui devient présence en fermant à demi les yeux.
Le couteau sur la gorge de l’agneau
et le doigt menaçant de Caïn
sont ses œuvres,
la bride irréparable de sa prostate. »
Il le sait celui qui porte le masque de velours
et taille avec une adresse inégalable le rictus
qui révèle un éléphant émergeant de la Tamise ou du chapeau.

Paradis interdits

De qui était la silhouette derrière le voile
– profonde était la supplique dans ses mains,
propice aux fureurs le ventre de sylphide –
et quel était le sillage du va-et-vient
qui en s’en allant électrisait
la tête de sa lumière ?
A-t-elle clamé au ciel d’une voix hautaine de contralto,
plus haute la figure et accumulé le sang dans le cou ?
A-t-elle entendu la plainte du jéjunum
– l’adrénaline dans sa rétraction morose,
agités les genoux
et visible, sur le visage, l’épouvante –
ou seule la surdité a-t-elle régné après le fracas
et personne ne s’est demandé qui effrayait ainsi les oiseaux ?
Étaient-ce les cloches sonnées à l’improviste
qui altéraient le pied gauche
en train de sortir de la couche nuptiale,
– envie pressante puis agréable miction ?
Serait-ce le galop d’un mulet allant à l’abîme ?
À la recherche de qui les voix
attiraient-elles la furie des oiseaux,
ouvertes toutes grandes les portes
à l’examen subit de « l’âme »
et l’invention notoire de la faute ?
Dis-nous, sans tituber, à quelle profondeur pénétrait
cette présence de douteuse exposition à l’intempérie,
dont le cœur est à peine mu par une feuille.
Dis, toi qui parles.
Dis, toi qui rumines.

* * *
L’air dissimule encore le sang coloré et séché
pour l’œil souffrant visible dans l’asile – soit l’angélus
ou les matines violettes qui électrisent le souffle.
Il transparaît dans la bile ancienne qui décolore une missive
et dans la température que les insultes inspirent à la bouche :

une tache épurée de colostrum pour qui les profère,
un point noir autour duquel règnent les chiens,
un chiffre hospitalier qui démente d’année en année l’état d’orphelin.

La bible des migrations, l’aria hallucinante dans Jean de Patmos,
je les ai pressenties en cette marche violente sur le gazon
et cette manière de secouer ses vêtements avec le fracas de celui
qui prolonge l’agitation car sans cesse le poursuivent des crocs.

La rouille sur la croix de fer rappelle au passant
les vestiges qui perpétuent chez Abel l’infâme colère de Caïn.
Il observe la hache qui tombe droit sur l’arbre,
la matraque électrique qu’on applique à l’agneau.

Le visage contracté par la grandeur de l’inconnu
on avance en exécrant les liens familiaux,
moulu au-dedans par les coups des intrigues invisibles,
des mères invisibles
des descentes invisibles
des dextérités invisibles.

Presque captif de la harpe qui durcit ses accords,
il attise aussi l’humus irrévocable des clans,
rythme les mesures du vertige
et le vibrato terreux qui naît de la colère.

L’autre poursuit son chemin et présume
que souillés par une grave offense deux adversaires se sont battus.
Il suppose que Dieu a présidé les grandes joutes
et que fut brandie la baguette en guise d’avertissement
dans le suc brûlant du poignard ou de l’apostrophe.

Qu’il en était ainsi avant de concevoir les sphères du fluide
et le centre aimantant de tout pressentiment,
en témoignent le descendant invraisemblable
et l’homo faber à la caboche moins indigente.

Cela se trouve déjà dans la Genèse et dans les prophéties
qui prédisent à nouveau la rencontre avec le Chaos.
C’est inscrit sur le sommet enneigé de l’Ararat
et cela se trouve dans la mystérieuse gentiane de San Juan Copala.

* * *
(Avant que dans la bouche de l’occis
la nature ne bouleverse le profil de la pièce de monnaie
et ne la torde à la manière même de l’enseveli,
le fils devra ensanglanter ses affaires.
Gracieux pendant les journées poussiéreuses, sa trace
s’effacera au milieu des fèces de mouton
et la complicité tribale de la désobéissance.
Une halte, une inspection attentive des seuils
attirera l’éclat pur de la cendre,
soit en occultant le noyau de la braise
ou en dispersant le feu de la reconnaissance.
C’est une autre pièce, cependant, nickel, argent ou cuivre,
que le fils gardera dans ses funérailles.)

Baume

Censure

Elle pique le petit doigt
– je l’observe du coin de l’œil –
puis s’arrête, curieuse ou permissive,
sur la ligne entrecoupée de mon cœur.
Oui, lui dis-je, mesure tout ce qu’il faut mesurer ;
jette à la poubelle la rouille du prétérit
et déterre l’opprobre de mes erreurs privées de sépulture.
Oui, lui dis-je :
moi qui gaspille,
je qui est moi dispersé.

Kashima

J’ai eu tant de noms dans l’ascension et dans le déclin,
à la crête de l’eau et dans les perforations cachées par un voile,
dans le brouillard et dans la complète nudité des solstices.

(Un degré entier d’incisions
un punctum dans l’arc-en-ciel
le débit du volume
la plus pure distillation du vinaigre
le territoire ubiquiste de l’obscur :
une tache interrogative, vérace
dans l’insistance de corpuscules biliaires,
éclaire la ligne de partage.)

Je le perçois dans la double hésitation de la pâmoison devant le chiffre
et dans les échos discernables du chant des oiseaux.
(Entends-tu la pluie sur les dalles et, ensuite,
comment débute le rythme syncopé sur le parapluie
avant que la mélodie atteigne son terme ?)
Je me rappelle que l’on réclamait le sujet lyrique,
astucieux ce dernier en découvrant l’abîme des masques,
anxieux à cause de la corde qui serpentait entre les doigts.

J’ai alors caressé le velours magnifique du point
et les rubans multicolores du but.
Le genêt et les branches du laurier me furent donnés en gages,
le sceau de Rugby et les ailes de la fléchette ;
j’ai immédiatement hurlé pour aérer les rivières fantasmagoriques de la veille
et les flaques profondes du crachat.

Lorsqu’est venu le temps de la moisson, j’ai suivi la trace des mulets et le bourdonnement sentencieux des mouches.
« Voici l’héritage de la pluie », dirent ceux qui ont traversé les hennissements des eaux.
« Voici le mois de la récolte.
Voici la clameur de l’héritier et la grossesse évidente de la fille. »

Les sources de sel m’ont rapproché du mouton ;
les torches et les hurlements – le parler,
je veux dire –, aux ponctions faibles des hôpitaux.
L’eau-de-vie a brûlé les boyaux de mes ancêtres
et neuf nuits je me suis fait accompagner par les malades.
Trois fois je les ai vus tomber sur des pentes propices au bétail.
Trois fois j’ai vu les voleurs élever les monnaies de l’adversité.

(De Tesitura [« Tessiture »], 2008)


LA MINCE LISIÈRE DU MONDE

II. La proximité

Onction parfaite des cieux
que cette latitude peuplée de chevaux.

Au-delà des campements,
les hameaux entourés de céréales
ont germé à la meilleure saison de l’année.

Maintenant que nous faisons la récolte
des armées surgissent des quatre points cardinaux.

Le clapotis des vagues se fait entendre derrière nous,
qui traversons nombre de tombes taillées par la guerre.

Quand elles nous ont vus marcher en quête de coutumes barbares,
les sœurs et les mères ont fixé leurs yeux sur nous
pareils à des fantômes sortis d’un bûcher.

– La patrie nous expulse sans raison – dirent certains.
Nos biens ont brûlé pendant la nuit
et maintenant les cendres envahissent nos patios.

Qu’en est-il de ces notables,
propriétaires de terres et d’hommes,
puisque sur la place ils n’exaltent plus la guerre ?

Vers d’autres pays ils ont dû se diriger avec leurs enfants
pour tenter des mariages qui les sauvegardent de la faillite.
Vers d’autres pays ils ont dû partir pour se cacher des accréditeurs,
filles, mères, nous atteindrons l’autre rive.

Aujourd’hui sous ces latitudes d’autres terres nous accueillent,
mais nous ignorons quelle lumière
éclairera demain
la cavité formée par les anciens habitants.

III. Intérieur

J’arrive à me maintenir auprès de moi,
de moi qui disperse,
je qui est moi dispersé.
Accroché à moi avec les éperons et les dents,
à ma monture et à mon cavalier je ressemble.
Que je le dise moi ou que le révèle la meute,
qu’on soit en Anatolie ou qu’on découvre,
en rêve, le miasme charmant
qui érige des piédestaux et qui amène
le cervelet citadin à la réjouissance.
Surgissant de la brume au-devant du passant,
en parlant obscurément et en accentuant les sons graves,
masques balbutiants dans le miroir,
visages évanescents dans la rivière,
je m’arrête dans ce rêve
et je vois – vous voyez – les fruits
et la suie fondatrice des désirs.
Assiégé par d’inexpugnables cauchemars,
je passe la nuit au milieu des prés
et j’apprécie les rafales de vent
qui éloignent de l’ennemi les puanteurs.
En terre de barbares je ferai marché
et dans des campements indécis je répandrai
la bile de beaucoup de stratèges. « Vers le Nord »,
signalera mon pouls de prosélyte pressentant les convulsions.
Une fois les hameaux rasés, à dos de cheval,
imperturbable, la rate bien massée,
redressant le sternum,
j’abandonnerai la table et le vin de vinaigre,
en racontant avec peine les jours enfuis
de concert avec les coutumes obtuses.

IV. Tumultes

[Notes dans un journal]

La fermeté animale fulgure dans chaque anneau suspendu en l’air,
fulgure et maintient un certain voile dans l’écueil
de la conversation soutenue ensuite dans un salon
aux ombres dont les palpitations étonnent encore à chaque minute :
« Un matin, un coup de feu dans le bois a fécondé le trouble.
Les chiens ont poursuivi avec zèle une trace,
la douille coupable entre les cyprès, mais il n’y eut aucun indice
à part la tache de sang qui se perdait dans la neige. »

Le souffle d’une sirène imprécise apercevant le bord,
le point probable de rencontre où personne n’attend
et où pas un mulet, disons, ne passe vers l’abîme,
ou alors – ça me revient – le train silencieux dans la plaine,
comme si le moelleux fauteuil en plein après-midi
(vieille consolation du patient anesthésié)
allait modifier le cours des rêves.

L’une après l’autre, les prouesses,
les pirouettes occasionnelles sans filet,
maintiennent inaperçue l’arrogance de l’exécutant
(un pizzicato, un pas de deux…)
qui brame au soleil et prolonge l’attente,
comme le raconte le rigoureux récit du cahier
retrouvé et perdu à nouveau pour le soulagement
des descendants en pleine ascension
et la mansuétude consternée des commerçants.

L’ambition, dans les rêves, est un chemin
semé de cadavres et de jasmins réunis par dérision.

V. Thalassa, Thalassa

J’allais dans le sens sifflant des alouettes,
fier de me savoir candidat à l’envol
– un mot, une ruse, une formule –,
ignorant l’heure de l’arrivée
car le détour peut la changer :
un oiseau placé sur un autre forme l’étoile du voyage,
le témoignage palpable de l’instant où survient
une sorte de pressentiment pour attirer
le navire, le train ou tout objet se déplaçant :
la maîtrise dont je fais preuve en actionnant la serrure
(lorsque je me parle et m’assure une variante)
et le cliquetis de la clé qu’on entend de loin,
que les salles condamnées soient des égouts ou des cirques :
avant que le dos s’obscurcisse, à la prochaine étape
citriques, pêches et cerises, cyprès et saules,
hêtres et fleurs du désert, dates, piment et orge,
une Mustang, une charrette de promeneurs, une reluisante
Vespa ciao  :
un mirador est apparu en premier, puis la foule
qui ronronnait autour de
La Joconde et, place Saint-Marc,
les Coréens qui reprenaient en chœur le vidéoclip d’une rousse
(ils étaient attentifs aux images derrière un bar,
une séquence après l’autre, l’aube moulante de la Vénus,
plus forte la musique au moment où la toile
a enveloppé le manifeste le moins rhétorique de l’heure) :
« comme si je disais ascension », m’entendis-je dire car l’aurore
était plus froide dans la cordillère où les uns et les autres se lançaient
des insultes propres à empêcher la défaillance :
arrivés à la cime, ceux qui ouvraient la marche
se remettaient à crier et agitaient l’étendard improvisé :
« la mer », « la mer », tout en signalant la brume
qui se levait maintenant à nos pieds :

Après la neige blanchissant les pics,
la décomposition des poissons
nous a tenus à distance de la berge.

Les perles du loisir ont spontanément surgi
car rien n’est venu
nous inciter à nous acquitter de nos obligations.

Jusqu’à l’aube les cantinas sont restées ouvertes,
et les prostituées
surgissaient des toilettes, ivres,
montrant des incisives transylvaniennes
à la splendeur académique.

Les dockers chuchotaient sur les quais
et nous jetaient, toujours du coin de l’œil,
des regards inquisiteurs.

Des madriers pourris flottaient à quelques mètres des navires,
mais point de nénuphar dans le détroit
que le vent transformait en foyer paisible.

Quand nous partîmes, les grues remarquèrent nos voiles
car leur envol à l’unisson
d’entre les joncs
éleva leur volume à une puissance inusitée :
un excès – c’est après qu’on se rappelle –
comparable aux cent cinquante décibels
que supporte le désamour dans les bouges.

Nous parlions des langues jusqu’à un certain point semblables,
ne seraient-ce que les gestes, le prélude
à une approche dont les meilleures incursions
ne se réalisent que dans le futur.

Nous observâmes le mouvement extraordinaire
des grues, moins inquiètes
à mesure qu’elles changaient de taille.

L’étonnement dura un certain temps
jusqu’à ce que la méfiance entre nous
tende derechef la corde en haute mer,
et dans ces cas-là les manuels
redeviennent indispensables.

* * *
Les dignitaires acceptent que les taches de sang soient effacées
et que l’écume de mer achève sa course dans de paisibles baies
d’aquarelles peintes dans l’enfance.

Plus tard, si les tableaux pendent aux murs des maisons,
ce n’est pas – précisent-ils – parce que le mauvais goût commande les détails
ni que les cartons où sont gardés les trésors mal acquis
exigent des simulacres.

Dans la plénitude de leurs facultés, rigides dans leur carrosse mortuaire,
ils dorment debout, un œil sur le gribouillis, à portée de main les couteaux
et les prolixes recettes de cuisine
au cas où soudain surgirait une perdrix.

« La déférence prolongée envers les morts
cache le paysage où ces derniers parlent avec les vivants,
c’est pourquoi la nuit on entend les chiens
aboyer et glapir pour saluer les étoiles. »

Un aplomb extrême se révéla indispensable lors des journées
de soleil ennemi sur la place des étourneaux sybillins,
lorsque sur les plages la multitude galopante
revenait de sa geste singulière dans l’océan
et convoitait toutes les lumières pour elle-même.

Devant les convives au mutisme antarctique, nommés un par un
pour que le sang arrive au point culminant de la cérémonie,
l’automne finissant atteint une autre couleur
– indigo que l’instant baigne d’une lumière
filtrée dans la cendre.

(De El tenue entorno del mundo [« La mince lisière du monde »], 2015)

© Philippe Chéron _ 20 avril 2017
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