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Oeuvres Ouvertes : Lettre du capitaine Saliz au général Aupick à propos de Charles Baudelaire

Oeuvres Ouvertes

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Lettre du capitaine Saliz au général Aupick à propos de Charles Baudelaire

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Saint-Denis, Bourbon, 14 octobre 1841

Monsieur le général Aupick, commandant l’école d’état-major à Paris.

Général,

Je viens avec regret vous dire que je ne peux faire terminer à votre beau-fils, M.Charles Beaudelaire [sic], le voyage que vous aviez projeté pour lui sur le navire que je commande. Je dois à la confiance que vous aviez bien voulu placer en moi de vous donner des explications sur les motifs qui m’ont porté à accéder enfin à son intention fortement exprimée de ne pas venir plus loin, de laquelle je n’ai pu le faire revenir à l’île de France qu’en lui promettant de bien examiner de nouveau ici nos positions respectives et de voir si elles me permettraient d’accéder à ses désirs.
Dès notre départ de France, nous avons tous pu voir à bord qu’il était trop tard pour espérer faire revenir M. Beaudelaire soit de son goût exclusif pour la littérature telle qu’on l’entend aujourd’hui, soit de sa détermination de ne se livrer à aucune autre occupation. Ce goût exclusif lui rendait étrangères toutes conversations qui ne s’y rapportaient pas et l’éloignait de celles qui revenaient le plus souvent entre nous marins et les autres passagers militaires ou commerçants. Je dois vous le dire aussi, quoique je craigne de vous faire de la peine, ses notions et ses expressions tranchantes sur tous les liens sociaux, contraires aux idées que nous étions habitués à respecter depuis l’enfance, pénibles à entendre de la bouche d’un jeune homme de vingt ans et dangereuses pour les autres jeunes gens que nous avions à bord, venaient encore circonscrire ses rapports de société. Moi-même, qui, par l’engagement que j’avais pris avec vous, me trouvais envers lui dans une position particulière et qui, je dois m’empresser de le dire, voyais avec d’autant plus de peine la fausse direction de son esprit, que son instruction, la capacité qu’il m’a semblé reconnaître en lui, et les manières douées et amicales qu’il a toujours eues avec moi m’avaient inspiré un intérêt sincère, j’ai dû renoncer à l’espoir que j’avais conçu de contribuer en gagnant sa confiance à lui faire prendre une voie où il pût employer honorablement les moyens que la nature lui a donnés. Ses expressions péremptoires sur tout ce qui tenait à ce sujet me convainquirent bientôt qu’il n’y avait aucune chance de réussir là où ses parents avaient échoué, et je dus renoncer à un sujet de conversation qui amenait des opinions quelquefois pénibles à entendre ; bref sa position à bord, d’ailleurs il faut en convenir, offrant un immense contraste avec la vie que ce jeune homme avait jusque-là menée, le mit dans un état d’isolement qui, je le crois, n’a fait qu’augmenter ses goûts et ses poursuites littéraires. Un événement de mer comme je n’en avais jamais éprouvé dans ma longue vie de marin, dans lequel nous pûmes presque toucher du doigt, sans qu’il s’en fût démoralisé pas plus que nous, vint ajouter à son dégoût pour un voyage qui dans ses idées était sans but pour lui, et quoique continuant à se bien porter, il eut des moments de tristesse dont, malgré le travail que me donnait le soin de conduire un navire démâté, je fis mes efforts pour le distraire dans la crainte des conséquences. Contre mon attente et à mon grand étonnement, notre arrivée à Maurice ne fit qu’augmenter cette tristesse. J’avoue que le besoin de faire tout par moi-même pour hâter nos réparations dans ce port me fit passer tout mon temps dans le chantier de constructions ou chez mes consignataires où je logeais sans avoir pu y conduire M. Beaudelaire, et je ne vis aucun de mes amis nombreux dans un pays que je visite depuis plus de vingt ans, mais à l’hôtel où il était avec d’autres passagers, il n’a formé aucune liaison. Rien dans un pays, dans une société, tout nouveaux pour lui, n’a attiré son attention, ni éveillé la facilité d’observation qu’il possède ; il n’a eu des rapports qu’avec quelques hommes de lettres inconnus dans un pays où elles occupent une place bien petite, et ses idées se sont fixées sur le désir de retourner à Paris le plus tôt possible. Il voulait partir sur le premier navire pour la France. Je crus devoir m’y refuser et m’en tenir aux instructions que vous m’aviez données.
Je reconnus avec lui que je n’avais aucune contrainte à exercer sur lui pour le forcer à me suivre, mission dont d’ailleurs je ne me serais pas chargé, mais je lui fis voir qu’il n’avait pas qualité pour réclamer l’argent que j’avais à vous. À cela il me répondit qu’il tâcherait de s’en passer, qu’il resterait à Maurice, où il espérait en peu de temps gagner de quoi payer son passage, et tout cela en témoignant de l’attachement pour moi ; d’un autre côté, par ce que je voyais dans nos entrevues fréquentes, par l’opinion d’un passager qui avait toute mon estime et qui demeurait avec lui, je craignis qu’il ne fût atteint de la Nostalgie, cette maladie cruelle dont j’ai vu des effets terribles dans mes voyages, et dont les conséquences qui pouvaient être funestes pour lui auraient laissé sur ma responsabilité un poids que j’aurais gardé le reste de ma vie.
Je dus donc, au moment où seul il me retenait à Maurice, lui donner pour l’entraîner à bord l’espoir que je me rendrais à sa volonté, s’il y persistait encore.
Ses raisonnements sur la manière dont vous prendriez son retour sur l’accomplissement partiel il est vrai qu’il avait fait de s’éloigner de Paris pour quelques temps, contribuèrent à me gagner et j’ai cru agir selon vos instructions et dans vos intérêts en le conduisant ici, d’où il se rendra directement auprès de vous au lieu de le laisser dans un pays où son inexpérience et ses idées erronées l’auraient exposé aux plus dangereuses influences. Ici, sans entrer dans de plus grands détails, je vous dirai qu’il n’a fait que persister dans son idée, qu’il a réclamé l’exécution de la promesse que je lui ai faite à Maurice, que j’ai dû consentir à son embarquement et sur un navire de Bordeaux dont le navire lui a plu et qu’il a choisi lui-même, l’Alcide, capitaine Jude de Beauséjour. Malheureusement ce navire ne part qu’après moi, mais je prends mes mesures pour que tout s’exécute régulièrement.
Je laisserai chez mon consignataire M. Grangier le montant de son passage fixé à 1500 francs pour le payer au moment du départ du navire. En cas d’événement avant le départ on le ferait passer sur un autre navire ; quoique M. Beaudelaire ait été modéré dans ses dépenses, à Maurice et ici, il a fortement écorné les 1700 francs que j’avais reçus de M. Noguez et je lui remettrai directement le reste pour le cas où un événement de mer le ferait relâcher quelque part.
Je l’ai recommandé de la manière la plus forte au capitaine qui est de ma connaissance et j’espère que son retour s’effectuera sans accident. Il me reste à vous exprimer, général, combien je suis peiné de n’avoir pu réussir à remplir vos vues, mais dans ma conviction je n’avais pas d’autre parti à prendre.
M. Beaudelaire vous confirmera, je n’en doute pas, que nos relations, à part les divergences que je vous ai signalées, ont été des plus amicales, et je peux vous assurer que j’ai conçu pour lui un vif intérêt et que j’apprendrais avec bonheur qu’il est entré dans la voie que votre affection pour lui voudrait lui voir prendre.
J’apprends à l’instant par les consignataires de l’Alcide que ce navire, qui charge dans les quartiers, sera prêt dans sept ou huit jour ; il tardera donc bien peu après moi, car j’espère enfin dans trois ou autre jours continuer ma route pour ce Bengal où toutes mes contrariétés me feront arriver bien tard.
J’ai l’honneur d’être, Général,
Votre dévoué serviteur.

P. SALIZ.

© Laurent Margantin _ 9 mai 2017

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