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Oeuvres Ouvertes : J.D.Salinger | L'Attrape-coeurs

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

J.D.Salinger | L’Attrape-coeurs

traduction des premières pages par Auxeméry

Je te vois venir, tu attends que je te déballe le paquet, et en premier ce que tu voudrais bien savoir, c’est où je suis né, et puis mon enfance de merde à quoi elle ressemblait, et ce que branlaient mes vieux avant que j’arrive, tout le fla-fla de ces conneries à la David Copperfield, mais je m’en sens pas de rentrer là-dedans, voilà la vérité, mon gars. D’abord, ça me gonfle, tout ça, et puis si je me mettais à raconter des trucs un peu perso sur eux, ils feraient chacun leur bon coup de sang. Tout ce qui touche à ça leur met les nerfs en pelote, absolument, et surtout mon père. C’est pas qu’ils soient pas sympas – je dis pas – mais bordel, ils sont sur les nerfs aussi. De toute façon, c’est pas du tout prévu pour moi de t’étaler toute ma foutue autobiographie, ce genre de salades. Ce que je veux te raconter, c’est seulement cette histoire de cinglé qui m’est tombée dessus vers la Noël, juste avant que je parte en digue-digue et que je trouve le moyen de m’en sortir en venant ici pour souffler un peu. En fait c’est ce que j’ai dit à D.B., parce que c’est un vrai frangin, voilà tout. Il crèche à Hollywood. C’est pas très loin d’ici, de ce bled pourri, et il vient me voir pour ainsi dire toutes les semaines. Il va me ramener en bagnole à la maison quand je vais rentrer chez moi, peut-être dans le mois qui vient. Il s’est payé une Jaguar. Un de ces petits bijoux anglais qui peuvent t’enfiler leurs trois cents bornes en une heure. Il a dû en avoir pour quatre mille dollars. Il est bourré de pognon à cette heure. Il a pas eu besoin de tout dépenser. Il s’est seulement dépensé à faire son métier d’écrivain, quand il était chez nous. C’est lui qui a écrit Pas touche au poisson rouge, un fameux bouquin de nouvelles, t’en a eu des échos, non ? L’histoire la meilleure là-dedans, c’est « Pas touche au poisson rouge ». C’est l’histoire d’un gamin qui voulait pas qu’on zieute son poisson rouge parce qu’il se l’était payé avec ses sous. Ça m’en avait bouché un coin. Et donc il a son petit succès à Hollywood maintenant, il fait la pute. Si y a quelque chose que je déteste, c’est bien le cinoche. Faut pas m’en parler.
Mon histoire à moi, elle débute le jour où je suis sorti de Pencey Prep. Pencey Prep, c’est une boîte qui se trouve à Angerstown, en Pennsylvanie. Ça te dira peut-être quelque chose. T’as dû voir la pub, en tout cas. Ils passent des placards dans les magazines, par fournées : ça te montre toujours un gars qui fait le crack sur son canasson, en sautant une clôture. Ce qui voudrait dire qu’on passe son temps à jouer au polo à Pencey. Jamais de ma vie j’ai vu même l’ombre d’un cheval dans les environs. En-dessous du type sur la photo du cheval, ça répète en boucle : « Depuis 1888 nous transformons vos garçons en splendides jeunes gens au cerveau bien fait. » C’est pour les piafs, pas plus. On fait pas plus de foutue transformation à Pencey que n’importe où. Et je n’ai jamais vu qui que soit sortir de là avec un cerveau bien fichu et la mine splendide et tout ça. Deux types, à la rigueur. Et ils étaient sans doute arrivés à Pencey dans cet état.
Bon, en tout cas, c’était un samedi, jour du match de foot contre Saxon Hall. On en faisait tout un plat, à Pencey et aux alentours, du match contre Saxon Hall. Le match terminait l’année, et on courait au suicide pour le moins si ce vieux bahut de Pencey ne gagnait pas. Vers les trois heures de l’après-midi, je me souviens, je venais de me taper la montée jusqu’en haut de Thomsen Hill, j’étais à deux pas du foutu canon qui avait fait la Guerre d’Indépendance. De là on pouvait voir tout le terrain, et on pouvait voir les deux équipes se mettre la peignée au grand large. On voyait pas les gens s’exciter dans les tribunes, mais on les entendait brailler, ça portait loin et c’était énorme côté Pencey, parce que pratiquement toute l’école était là sauf moi, par contre ça cassait pas la baraque et c’était faiblard côté Saxon Hall, parce que les visiteurs avaient rameuté en masse.

Traduction d’Auxeméry


Il y a quelques semaines, je regardais le maigre rayon des livres de poche dans une maison de la presse locale et, parmi les deux ou trois livres en anglais, j’ai eu la surprise de trouver The Catcher in the rye, livre lu il y a longtemps, à une époque où je commençais à lire des auteurs anglais et surtout américains dans la langue originale. Le livre de Salinger avait eu un fort impact sur moi, comme une incitation à la fuite, il se trouve que j’étais alors en Allemagne et que j’allais y rester un bon bout de temps. Un grand merci au poète et traducteur Auxeméry qui a accepté de traduire les premières pages, je vais me replonger dans ce livre dès que possible, je n’ai jamais vraiment cessé de lire des auteurs américains, dernièrement James Salter et Jim Harrison. (LM)

© J.D.Salinger _ 11 septembre 2017

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