Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Journal de Kafka (IV, 75) : Le mal que me fait l’usine

...

28.XII I I Le mal que me fait l’usine. Pourquoi me suis-je laissé faire quand on m’a imposé d’aller travailler là-bas tous les après-midis. Personne ne me contraint par la force, mais le père use de reproches, Karl de son silence et de mon sentiment de culpabilité. Je ne sais rien de l’usine et ce matin pendant l’inspection de la commission j’étais là inutile à côté d’eux, comme si quelqu’un m’avait battu. Je nie qu’il me soit possible de saisir tous les détails du fonctionnement de l’usine. Et si j’y parvenais quand même après avoir posé un nombre infini de questions et importuné continuellement les personnes concernées, qu’aurait-on gagné ? Je ne sais même pas ce que je pourrais faire réellement de ces connaissances, je suis seulement capable de travaux sur commande auxquels l’esprit rigoureux de mon chef donne tout son sel et l’apparence d’une prestation de vraiment bonne qualité. Mais d’un autre côté tous ces efforts que j’aurais faits en vain pour l’usine me priveraient de la possibilité d’employer pour moi ces quelques heures de l’après-midi, ce qui mènerait obligatoirement à la destruction totale de mon existence, laquelle, même sans cela, ne cesse de se restreindre.


- Sur l’usine d’amiante rachetée par la famille de Kafka, voir mes commentaires concernant un précédent passage du Journal. Le 18 décembre 1911, c’est-à-dire une dizaine de jours avant que soient écrites ces lignes, le père de Kafka ou son beau-fils Karl Herrmann avait déposé un dossier de "création d’une société commerciale" au tribunal de commerce de Prague. Celui-ci avait donc dépêché une inspection de l’usine, inspection à laquelle devait assister Franz.

- "L’esprit rigoureux de mon chef". Il s’agit certainement d’Eugen Pfohl, son supérieur hiérarchique à la compagnie d’assurance Arbeiter-Unfall-Versicherungs-Anstalt où travaillait Franz. Dans une lettre à Felice du 14-15 mars 1913, on peut lire ces lignes : "Sais-tu, chérie, mon chef au bureau me donne de la force dans son absolue fermeté ; je ne peux pas le suivre, mais je peux l’imiter — consciemment jusqu’à un certain point, inconsciemment jusqu’à un autre point —, en outre, je peux le regarder agir et m’accrocher à son exemple (...)" (traduction de Marthe Robert).

Sommaire

© Franz Kafka_traduction & appareil critique par Laurent Margantin _ 17 novembre 2017

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Lien hypertexte

    (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)