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Journal de Kafka (IV, 81) : Mon besoin d’imiter n’a rien d’un jeu d’acteur

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30 XII I I Mon besoin d’imiter n’a rien d’un jeu d’acteur, l’uniformité en est absente. Je suis tout à fait incapable d’imiter dans toute son ampleur le vulgaire, ce qui est propre à un caractère de façon frappante, les tentatives que j’ai pu faire dans ce sens ont toujours échoué, elles sont opposées à ma nature. Il y a en revanche une tendance affirmée chez moi à imiter des détails du vulgaire, quelque chose me pousse à imiter certains hommes quand ils manipulent leur canne en se promenant, la position de leurs mains, le mouvement, et je le fais sans effort. Mais c’est justement cette facilité, cette soif d’imitation qui m’éloigne de l’acteur, parce que cette facilité a pour contrepartie que personne ne remarque que j’imite. Seule ma propre approbation, accordée avec satisfaction, ou bien plus souvent à contrecœur, me montre ma réussite. Mais ce qui va encore bien plus loin que cette imitation extérieure, c’est l’imitation intérieure, laquelle est souvent si convaincante et forte qu’il n’y a plus aucune place en moi où observer et constater cette imitation, si bien que c’est seulement dans ma mémoire que je la trouve. Mais alors l’imitation est si parfaite en me remplaçant moi-même d’un seul coup que sa vue serait insupportable sur une scène, si tant est qu’on puisse la rendre visible. On ne peut pas exiger du spectateur qu’il supporte plus qu’un jeu extrême. Si un acteur a pour consigne de jeu de donner des coups à un autre acteur, et si, dans l’énervement, dans l’élan trop fort de ses sens, il se met à le frapper réellement et le fait crier de douleur, alors il faut que le spectateur devienne humain et intervienne. Mais ce qui arrive rarement de cette façon arrive d’innombrables fois dans des genres inférieurs. Le propre du mauvais acteur, ce n’est pas qu’il imite de façon médiocre, mais plutôt qu’en raison de défauts dans sa formation, son expérience et son talent il imite de mauvais modèles. Mais ce qui reste son défaut essentiel, c’est de ne pas respecter la limite du jeu et d’imiter trop fortement. Son idée peu claire des exigences de la scène le pousse à cela, et même quand le spectateur croit que tel ou tel acteur est mauvais parce qu’il reste planté là sans rien faire, qu’il joue avec le bout des doigts au bord de sa poche, plie les mains sur ses hanches de manière inconvenante, tend l’oreille au souffleur, conserve à tout prix un air grave et inquiet alors que les temps sont en train de changer, il s’avère que cet acteur tombé du ciel en flocons de neige sur la scène est mauvais lui aussi uniquement parce qu’il imite trop fortement, même s’il ne fait
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qu’y songer. C’est justement parce que ses capacités sont si limitées qu’il craint plus que tout de ne pas en faire assez. Son talent ne serait-il pas, pour ainsi dire, indivisiblement petit, il ne veut pas laisser apparaître que, dans certaines circonstances, sa volonté entrant en scène avec lui, il peut disposer de moins d’art qu’il en existe dans sa totalité. La … libre, guidée par les seuls besoins ressentis de la représentation, avançant sans égards pour ceux qui surveillent au parterre,


- Passage du Journal dont la dernière phrase est inachevée. Le sujet de cette phrase (trois points de suspension dans la traduction) manque. On remarque aussi que Kafka a commencé à noter ces réflexions le 30 décembre 1911 et en a repris la rédaction le lendemain avant de s’interrompre assez vite.

- Cette question de "l’imitation intérieure" est centrale chez Kafka, elle renvoie à la pratique du dessin. Lire à ce sujet les scènes rapportées par Gustav Janouch dans ses Conversations avec Kafka. Janouch rend visite à l’écrivain à son travail et le surprend un jour en train de dessiner, Kafka s’empresse de jeter ses dessins à la poubelle et, face aux questions du visiteur, finit par expliquer : "Ces dessins sont les traces d’une passion ancienne, profondément ancrée. (...) J’ai toujours désiré savoir dessiner. Je voulais voir et fixer ce que je voyais." Janouch évoque quelques-uns des dessins qu’il a pu voir : l’une des feuilles était couverte "d’étranges petites esquisses — ne mettant en valeur que les mouvements, et de façon abstraite — de bonshommes agenouillés ou en train de courir ou de se battre à l’épée ou de ramper sur le sol". On notera que dans les dessins de Kafka qu’on a retrouvés (le plus souvent réalisés dans ses manuscrits), on trouve, comme dans ce passage du Journal, un homme muni d’une canne.

Le dessin semble donc participer de cette "imitation intérieure", au même titre que l’écriture. L’écriture de Kafka se voudrait avant tout dessin, imitation de mouvements les plus communs (ici on a l’adjectif grob, que je traduis par vulgaire, mais pas dans le sens péjoratif). Ce qu’on retrouve dans de nombreux récits, je pense en particulier au deuxième chapitre du Procès et à la scène où K. pénètre de nuit dans la chambre de Mlle Bürstner, scène dont tous les dialogues sont ponctués par des indications sur les mouvements corporels des deux personnages, et en particulier des mains : "K., tout absorbé par le spectacle de Mlle Bürstner qui avait le visage appuyé sur une main — son coude reposant sur le coussin du divan —, tandis que son autre main caressait lentement sa hanche." Comme des indications scéniques qui montrent une nouvelle fois combien la découverte du théâtre yiddish en cette année 1911 a été cruciale pour l’écriture de Kafka : le Journal est d’ailleurs riche en détails concernant la physionomie, la gestuelle et l’habillement des acteurs rencontrés lors de ces soirées, il participe donc de cette activité d’"imitation intérieure" ici évoquée.

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© Franz Kafka_traduction & appareil critique par Laurent Margantin _ 15 décembre 2017

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