Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Un fratricide

...

Il est établi que le crime a été commis de la façon suivante :
Schmar, le meurtrier, s’est posté vers neuf heures du soir, au clair de lune, à l’endroit où Wese, sa victime, venant de la rue où se trouvait son bureau, devait tourner dans la ruelle où il habitait.
Air froid de la nuit qui traversait chacun d’un frisson. Mais Schmar n’avait mis qu’un mince vêtement ; en outre, sa petite tunique était déboutonnée. Il ne sentait pas le froid ; mais il n’arrêtait pas de bouger. L’arme du crime, moitié baïonnette, moitié couteau de cuisine, il l’avait toujours au poing, entièrement dévoilée. Regardait le couteau à la lumière de la lune ; la lame jetait des éclairs de lumière ; pas assez pour Schmar ; il la frappa contre les pavés, ce qui fit des étincelles ; le regretta peut-être ; et pour réparer le dommage, il la passa sur sa semelle comme un archet de violon, tandis que, tenant sur une seule jambe, penché en avant, il écoutait le son du couteau sur sa botte et épiait en même temps la ruelle fatidique.
Pourquoi le rentier Pallas tolérait-il tout cela, lui qui, pas loin, de sa fenêtre au deuxième étage, observait tout ? Allez donc pénétrer la nature humaine ! Le col relevé, la ceinture de sa robe de chambre sanglée autour de son large corps, hochant la tête, il regardait en bas.
Et cinq maisons plus loin, vis-à-vis de lui mais en biais, madame Wese, la fourrure de renard sur sa chemise de nuit, guettait son mari qui aujourd’hui tardait de façon inhabituelle.
Enfin la cloche de la porte en face du bureau de Wese retentit, trop forte pour une cloche de porte, s’élève au-dessus de la ville et jusqu’au ciel, et Wese, le courageux travailleur nocturne, s’avance là-bas hors de la maison, encore invisible dans la ruelle, seul le signal de la cloche annonçant sa venue ; aussitôt le pavé compte ses pas tranquilles.
Pallas se penche très en avant ; il ne veut rien manquer. Rassurée par la cloche, madame Wese ferme la fenêtre qu’on entend vibrer. Alors Schmar se met à genoux ; comme à cet instant il n’a pas d’autres parties du corps à nu, il ne presse que son visage et ses mains contre les pavés ; là où tout gèle, Schmar brûle.
Juste à la limite qui sépare les deux rues, Wese s’arrête, de sa canne seulement il se tient dans l’autre rue. Une lubie. Le ciel nocturne l’a attiré, le bleu foncé et l’or. Ignorant, il regarde, ignorant, il se passe la main dans les cheveux, sous le chapeau soulevé ; là-haut, rien ne s’assemble pour lui annoncer l’avenir le plus proche ; tout reste à sa place absurde et insondable. Au fond, il est très raisonnable que Wese reprenne son chemin, mais il va vers le couteau de Schmar.
« Wese ! », crie Schmar, se tenant sur la pointe des pieds, le bras levé, le couteau bien baissé, « Wese ! Julia attend pour rien ! » Et Schmar de frapper à droite dans le cou et à gauche dans le cou et une troisième fois jusqu’au fond du ventre. Les rats d’eau, quand on les éventre, font le même bruit que Wese.
« Voilà qui est fait », dit Schmar, et il jette le couteau, cette charge sanglante et désormais inutile, contre la façade la plus proche. Félicité du meurtre ! Légèreté, ailes qui vous poussent quand vous voyez couler le sang d’autrui ! Wese, vieille ombre de mes nuits, ami, pilier de bar, te voilà absorbé par le pavé noir. Que n’es-tu une simple vessie pleine de sang ! Je m’assiérais sur toi et tu disparaîtrais complètement. Tout ne s’accomplit pas, les rêves de fleurs ne donnent pas tous un fruit, tes lourds restes traînent là, insensibles déjà à tous les coups de pied. A quoi bon la question muette que tu poses ainsi ?
Pallas, tout ce poison pêle-mêle s’agitant dans son ventre, est là entre les deux battants de sa porte ouverts d’un seul coup. « Schmar ! Schmar ! J’ai tout vu, rien ne m’a échappé. » Pallas et Schmar se toisent du regard. Pallas est satisfait, Schmar reste perplexe.
Madame Wese, une foule de gens à ses côtés, accourt, le visage tout vieilli par l’effroi. Sa fourrure s’ouvre, elle se jette sur Wese, le corps vêtu d’une chemise de nuit est à lui, la fourrure qui se referme sur le couple comme le gazon d’une tombe appartient à la foule.
Schmar, réfrénant difficilement une ultime nausée, la bouche collée contre l’épaule du policier qui l’emmène lestement.

Traduction de Laurent Margantin


Vient de paraître aux éditions Numériklivres

© Franz Kafka_traduction & appareil critique par Laurent Margantin _ 7 janvier 2018

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