Éditions Œuvres ouvertes

Hommage à Nicanor Parra

Décès de l’antipoète chilien (1914-2018)

À 103 ans, le 23 janvier dernier, après quelque sept décennies d’activité poétique et provocatrice, l’infatigable Nicanor Parra est mort.
Il lui aura fallu du temps pour être reconnu et fêté, tant ses positions parfois fort ambiguës et dérangeantes ont pu troubler ses lecteurs. Engagé politiquement comme sa sœur Violeta (qui de sa voix unique chantait son inoubliable Gracias a la vida), il sera ensuite ni de droite ni de gauche mais tout le contraire (sans pour autant en faire un précurseur humoristique d’une certaine politique…). Et ce, à une époque où les clivages idéologiques étaient très fortement marqués, où son compatriote Pablo Neruda, poète incontournable, prix Nobel 1971, défendait avec acharnement la cause communiste et même stalinienne.
Lyrisme vs. anti-lyrisme, engagement politique vs. un anarchisme refusant l’embrigadement et ayant pu passer pour de l’opportunisme… Nicanor Parra a quand même réussi à s’imposer et à imposer son œuvre. Située aux antipodes de celle de l’auteur de Résidence sur la terre, elle revendique hautement le droit à l’humour, à la dérision, à l’emploi de la langue de tous les jours et peut-être même à une certaine platitude impertinente.
Sa position antidogmatique, indépendante, incommode, ne l’a pas amené à s’enfermer dans une tour d’ivoire. Réfugié en province il a soutenu activement les Indiens Mapuche, et dès 1982 il publiait ses Ecopoèmes, en avance sur la mode de l’écologie.
Le fait qu’il ait été accueilli et acclamé par ses pairs de la beat génération, Ginsberg ou Ferlinghetti entre autres, au sein du mouvement de la contre-culture, qu’il n’ait jamais cherché à se mettre en avant, à faire parler de lui à tout propos, ou qu’il ait maintenu une distance ironique vis-à-vis des médias et de la république des lettres : autant de facteurs qui ont joué en sa faveur et lui ont finalement valu d’être reconnu comme une pièce aussi originale qu’importante de la poésie chilienne du vingtième siècle (Neruda, déjà cité, mais aussi Vicente Huidobro, Gabriela Mistral, Enrique Lihn, Pablo de Rokha, Gonzalo Rojas) avec un rayonnement dans toute l’Amérique latine et même au-delà.
À lire : Poèmes et antipoèmes : anthologie 1937-2014, éd. bilingue, trad. Bernard Pautrat et Felipe Tupper, Seuil, 2017.

L’homme imaginaire

L’homme imaginaire
vit dans une demeure imaginaire
entourée d’arbres imaginaires
au bord d’un fleuve imaginaire

Aux murs qui sont imaginaires
pendent des tableaux anciens imaginaires
d’irréparables fissures imaginaires
représentant des faits imaginaires
qui se sont produits dans des mondes imaginaires
en des lieux et des temps imaginaires

Tous les après-midi imaginaires
il monte l’escalier imaginaire
et se penche au balcon imaginaire
pour regarder le paysage imaginaire
qui consiste en une vallée imaginaire
environnée de vallées imaginaires

Des ombres imaginaires
avancent sur le chemin imaginaire
en entonnant des chansons imaginaires
à la mort du soleil imaginaire

Et dans les nuits de lune imaginaire
il rêve de la femme imaginaire
qui lui a offert son amour imaginaire
il ressent la même douleur
le même plaisir imaginaire
et se remet alors à battre
le cœur de l’homme imaginaire.

De Hojas de Parra (« Feuille de vigne » – avec un jeu de mots sur son nom de famille), 1985.

© Philippe Chéron _ 29 janvier 2018

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