Éditions Œuvres ouvertes

Maurice Blanchot | Maintenant, l’énigme s’étale partout

chaque dimanche, un nouveau texte dans la bibliothèque Kafka

Kafka a peut-être voulu détruire son œuvre, parce qu’elle lui semblait condamnée à accroître le malentendu universel. Quand on observe le désordre dans lequel nous est livrée cette œuvre, ce qu’on nous en fait connaître, ce qu’on en dissimule, la lumière partiale qu’on jette sur tel ou tel fragment, l’éparpillement de textes eux-mêmes déjà inachevés et qu’on divise toujours plus, qu’on réduit en poussière, comme s’il s’agissait de reliques dont la vertu serait indivisible, quand on voit cette œuvre plutôt silencieuse envahie par le bavardage des commentaires, ces livres impubliables devenus la matière de publications infinies, cette création intemporelle changée en une glose de l’histoire, on en vient à se demander si Kafka lui-même avait prévu un pareil désastre dans un pareil triomphe. Son désir a peut-être été de disparaître, discrètement, comme une énigme qui veut échapper au regard. Mais cette discrétion l’a livré au public, ce secret l’a rendu glorieux. Maintenant, l’énigme s’étale partout, elle est le grand jour, elle est sa propre mise en scène. Que faire ?
Kafka n’a voulu être qu’un écrivain, le Journal intime nous le montre, mais le Journal achève de nous faire voir en Kafka plus qu’un écrivain ; il donne le pas à celui qui a vécu sur celui qui a écrit : c’est lui désormais que nous cherchons dans son œuvre. Cette œuvre forme les restes épars d’une existence qu’elle nous aide à comprendre, témoin sans prix d’un destin d’exception qui, sans elle, fût resté invisible. Peut-être est-ce l’étrangeté de livres comme Le Procès ou Le Château de nous renvoyer sans cesse à une vérité extra-littéraire, alors que nous commençons à trahir cette vérité, dès qu’elle nous attire hors de la littérature avec laquelle elle ne peut pourtant pas se confondre.
Ce mouvement est inévitable. Tous les commentateurs nous supplient de chercher dans ces récits des récits : les événements ne signifient qu’eux-mêmes, l’arpenteur est bien un arpenteur. Ne substituez pas « au déroulement des événements qui doit être pris comme un récit réel des constructions dialectiques » (Claude-Edmonde Magny). Mais quelques pages plus loin : on peut « trouver dans l’œuvre de Kafka une théorie de la responsabilité, des vues sur la causalité, enfin une interprétation d’ensemble de la destinée humaine, suffisamment cohérente toutes trois et assez indépendantes de leur forme romanesque pour supporter d’être transposées en termes purement intellectuels ». Cette contradiction peut paraître bizarre. Et il est vrai qu’on a souvent traduit ces textes avec une décision péremptoire, un mépris évident de leur caractère artistique. Mais il est vrai aussi que Kafka lui-même a donné l’exemple en commentant parfois ses contes et en cherchant à en éclaircir le sens. La différence, c’est qu’à part quelques détails dont il nous explique la genèse, non la signification, il ne transpose pas le récit sur un plan qui puisse nous le rendre plus saisissable : son langage de commentateur s’enfonce dans la fiction et ne s’en distingue pas.


Extrait de : De Kafka à Kafka, Gallimard, 1982

© Maurice Blanchot _ 4 février 2018

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