Oeuvres Ouvertes

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Noémi Lefebvre | Poétique de l’emploi

vient de paraître

Le vent était au nord et les avions tournaient, les magasins étaient ouverts à l’amour de toutes choses, les militaires par quatre et la police par trois patrouillaient dans la rue.

Il n’y a pas beaucoup de poésie en ce moment, j’ai dit à mon père.

J’ai dit ça comme une impression ou peut-être un avis et pas comme une idée, enfin rien qui s’impose, c’était pour que mon père apprécie avec moi quelque chose d’amusant dans cette ambiance nouvelle, il faut dire que j’étais sous l’influence de livres et l’empire de la drogue, j’avais fumé en lisant Klemperer et j’avais lu Kraus en mangeant des bananes et relu Klemperer en refumant pas mal, son journal en entier et surtout LTI, la langue du IIIe Reich, dans Klemperer j’avais fixé longtemps sur un seul instant de tout le IIIe Reich, dès le début, en fait, résumé par une phrase que j’ai lue et relue pour saisir l’amplitude, Il règne en ce moment quelque durcissement qui influe vraiment sur tout le monde.

Mon père était dans son 4 × 4, assis noblement au-dessus de l’ordinaire, il réglait son rétro à sa hauteur de vue, il dirigeait en même temps un concerto en do dièse mineur, il codait des résultats de séquençage du génome, il discutait des fondements de la valeur, il retournait la terre avec des paysans de l’Ardèche, il rédigeait son essai sur la philosophie scholastique, il rendait visite à des enfants cancéreux, il sauvait des humains de la noyade en Méditerranée, il regardait la télé en caleçon, il donnait son sang universel, il se coupait les ongles en lisant du Sophocle, il était digne et beau, finalement il a dit

— Comment peux-tu savoir s’il y a de la poésie ou pas, beaucoup ou pas beaucoup ? Tu veux mesurer la quantité de poésie mais sais-tu au moins ce qu’est la poésie ?

— Peut-être pas, Papa

— Et même si des experts en poésie pouvaient évaluer un taux de poésie et constater une tendance à la baisse, comment peux-tu établir que cette baisse tendancielle du taux de poésie a un quelconque rapport avec ce qui se passe en ce moment ?

— Je ne peux pas, Papa

— Tu ne crois pas que c’est un peu déplacé de parler de poésie justement en ce moment ?

— Si, Papa

— Est-ce qu’il n’y a pas des problèmes plus urgents ?

— Oui Papa

— L’archiduc François-Ferdinand, après avoir tué pas loin de 300 000 bêtes plus ou moins féroces dont des milliers de mouettes et quelques centaines de kangourous, a emmené tout le monde à la guerre mondiale en se faisant lui-même tirer comme un lapin. Et toi tu t’inquiètes de la poésie

— Je ne m’inquiète pas, Papa

— La poésie qu’est-ce que ça peut bien faire alors que des dingues remplis de haine mondiale se font sauter le buffet en plein milieu des foules ?

— En effet, Papa

— Alors que les guerres lointaines arrivent à nos portes ? Alors que l’Europe est assaillie par le doute et les dettes de la Grèce ?

— Ça aussi, Papa

— Est-ce qu’il ne faut pas avant tout sécuriser cette Liberté dont nous avons besoin pour exercer nos droits fondamentaux, dont le droit, par exemple, de faire de la poésie si ça nous chante ?

— Mais c’est qui, nous, Papa ? De qui tu parles ? Des habitants d’ici ? Des amis de la patrie ? Des citoyens moyens ?

— Réfléchis par toi-même !

S’il voulait dire que tout était devenu grave et que par conséquent la poésie on s’en foutait pas mal, j’étais assez d’accord vu que les poètes m’emmerdent pour la plupart, j’aurais donc préféré ne pas en discuter mais mon père commençait seulement à s’amuser avec sa mauvaise foi d’unité nationale tout en feuilletant Le Progrès de la bonne ville de Lyon.

— Comment peux-tu prétendre, alors que la police et l’armée veillent sur la Liberté, que la poésie manque ? N’est-ce pas la preuve d’une sale mentalité carrément
défaitiste ?

J’avais la faiblesse d’imaginer que la poésie serait la liberté de dire n’importe quoi quelles que soient les atteintes à la République et les menaces qui pèsent sur la Démocratie, je défendais ce point de vue complètement infondé et sans aucun rapport avec l’actualité des temps qui ont changé, alors que c’était la Liberté, justement, m’expliquait mon père sur le ton habituel de ses cours magistraux, oui, la Liberté même du fronton des écoles et de toutes ces antiques institutions d’ici qui était menacée par les ennemis de la Civilisation, bref de l’Occident et donc de l’Europe, voire de la République et d’abord de la France, ce qui voulait dire…

— Ça veut dire quoi, Papa ?

Lui : Ça voulait dire que les poètes avaient des devoirs nouveaux, qu’ils étaient eux aussi mis à contribution, écriraient désormais dans le cadre sacré de la défense nationale de l’Europe libérale, ça voulait dire que la poésie était priée de défendre librement la liberté de l’économie de marché et d’abord de la France dans la course mondiale du monde mondialisé, alors si je préférais m’en tenir à cette impression vague et sans aucun fondement du manque de poésie, si je préférais m’accrocher à une conception romantique et dépassée de cette non-profession inutile et sans le moindre avenir, c’est que j’étais moi-même, comme je devrais bien me l’avouer un de ces jours, une pauvre merde, non ? Est-ce que tu peux pas dire simplement à ton père que tu es dans l’angoisse de trouver un travail ?

— Si, c’est vrai

— Est-ce que tu peux pas dire que plus tu t’angoisses de trouver un travail et plus tu ’angoisses d’avoir un travail si jamais tu en trouves, tout en angoissant de ne pas en trouver ?

Je regardais les gens qui traversaient Bellecour, la statue de Louis XIV influençait l’espace, l’histoire pèse des tonnes. La nature nous manque.

— Ça sent le tilleul, Papa. Tu sens ?

— Parles-en plutôt à tes amis poètes, ça les intéressera

— J’ai pas d’amis, Papa, ni poètes, ni personne

— Et voilà, la plainte, la plainte, la plainte.

Et mon père a planté ses talons dans les flancs de son pur-sang tout terrain dont le prix dépasse l’entendement des classes moyennes, il a disparu au grand galop pendant environ trente secondes. Le temps que je me roule un pétard monofeuille. Depuis peu je limite. J’ai trouvé une méthode qui permet de développer les effets sans charger, il faut se concentrer pour se déconcentrer et sentir les idées dans un champ de betteraves. Des corbeaux marchaient sans ordre de personne, les nuages filaient leur ombre fragmentée sur les bois et les plaines, des topographies encore inconnues s’en allaient mourir dans l’oeil des satellites et l’air lourd effaçait les milliards de voix transportées sans bruit au long des extensions infinies de la wifi, l’opinion et la foule, la foule et la masse, la masse et les masses, les masses et les classes, à quoi bon y penser si ton père s’en va, comme au temps des trois ordres, à cheval en bagnole dans ta cervelle informe ? La catégorie socio-professionnelle n’a pas de réalité, la résistance est une notion d’électricité, le vocabulaire s’aveugle, le sujet est surveillé, le verbe ne fait rien, le complément est à ceux qui peuvent se le payer, oh j’aimerais bien manger quelque chose qui me cimente, des bananes ou des patates ou une platée de pâtes et boire du lait à la paille ou serrer une vache dans mes bras, une petite à ma taille avec des yeux mouillés, le tout dans une prairie de boîte à camembert, j’irais sur des chemins ronds et pasteurisés avec une rivière claire et des saules penchés, le dernier endroit où se demander s’il y a de la poésie ou non en ce moment.

— Allez, je plaisantais

— J’ai bien compris, Papa.

Les vélos, les vieux, les enfants, la technologie, le printemps, tout ça ne procure même pas de sentiment d’avenir.


Née en 1964 à Caen, Noémi Lefebvre vit à Lyon. Elle est l’auteure aux Editions Verticales de trois romans qui ont reçu un bel accueil critique : L’autoportrait bleu (2009), L’état des sentiments à l’âge adulte (2012) et L’enfance politique (2015) et participe à la revue franco-allemande La Mer gelée.On peut lire d’autres textes de Noemi Lefebvre sur Œuvres ouvertes.

©éditionsverticales

© Noémi Lefebvre _ 8 février 2018

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