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Entrer à Jean Vilar

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On nous a dit d’aller à Jean Vilar alors on y est allés. Par la route, dans un bus on nous a mis, quelques pavillons morts, des ferrailleurs, des camps de gitans, les pompiers et encore des pavillons morts, on nous a déchargés à côté du cimetière, là fallait attendre que le portail s’ouvre même si on aurait préféré qu’il s’ouvre jamais. On ne savait pas ce qu’il y avait de l’autre côté, ça nous intéressait pas, à la limite le cimetière nous intéressait plus, on regardait un vieux qui passait ce matin-là des fleurs de son jardin sur les bras, on aurait préféré le suivre plutôt que d’entrer à Jean Vilar.

On continuait à longer le mur mais on savait pas lequel parce qu’on était dans l’obscurité. On touchait le ciment du doigt, ils avaient pas fini de bâtir, dans le bus on regardait les campements de manouches, oui c’est manouches qu’on disait et pas gitans, mais là aussi c’était obscur, où étaient-ils vraiment, là du côté des autos mortes juste après le bois noir ou bien sur l’autre bord de la route quand on revenait, on savait jamais où ils étaient les manouches, on voyait juste de la fumée, on sentait la fumée des feux mourants quand on passait, ils se planquaient, on était sûrs qu’ils se planquaient et qu’ils avaient peur.

Un couloir, ou bien c’était encore la route. Non, un couloir, la suite d’un autre où on nous avait mis avant et qu’on avait parcouru, petite foule nerveuse et bruyante, pendant plusieurs années. Nous aussi on aurait aimé vivre planqués dans les bois et les champs, nous aussi on aurait aimé échapper au couloir et au portail, mais là on était devant et on attendait que quelqu’un vienne ouvrir, ça nous laissait du temps pour regarder les pavillons morts du coin, personne aux fenêtres, personne dans les jardins, y avait sans doute plus de vivants dans le cimetière en face. C’était quoi alors ce monde où les pavillons ressemblaient à des tombes en face de cimetières où les vivants se promenaient ?

C’était partout la même odeur de béton et de ciment. Partout la même obscurité du couloir où on courait en espérant qu’on en sortirait un jour, mais un couloir donnait sur un autre couloir et ainsi de suite. En vérité la route avec les manouches planqués et les ferrailleurs et les pompiers était un autre couloir, un couloir aux murs en béton, il suffisait de renifler un peu dans le bus et ça sentait le béton et le ciment toute cette mécanique, on était pris dans le béton et on en sortait pas, même si on avait le sentiment de bouger et d’avancer on était pris dans le béton, là aussi devant le portail, le bâtiment était toujours en chantier et nous on était dedans piégés, tous nos mouvements, tous nos gestes tout ça c’était pour du beurre, le couloir et son obscurité nous trompaient en nous donnant l’impression d’aller vers la sortie, en vérité on habitait le béton, le couloir c’était du béton, nos vêtements et nos têtes aussi bientôt, alors pourquoi cette étrange fascination pour ce nouveau béton qu’on connaissait pas encore, le béton de Jean Vilar, oui pourquoi cette fascination, est-ce que tu savais, toi ?

Quand on attendait devant le portail on regardait pas que les pavillons et leur jardin vide, on regardait aussi les arbres, curieux comme les arbres nous attiraient dans tout ce béton, on était souvent dans les bois nous aussi mais pas trop loin parce qu’on savait qu’on était guettés, on aimait les bois noirs en hiver, sans feuilles, mais on aimait encore plus les arbres tout seuls dans les rues, le tronc piégé dans le bitume, ils étaient là pas très haut n’intéressant personne, on savait pas comment ils faisaient pour tenir et continuer à pousser même très lentement dans ce monde froid, c’était ça sans doute qui nous intriguait, oui comment ils faisaient ces arbres pour tenir et continuer à pousser dans ce monde froid, tu savais, toi ? Il y en avait un juste devant le portail, ses branches nues pendaient tristement au-dessus du portail, derrière lui on apercevait un bout du béton de Jean Vilar, mais nous ce qui nous intéressait plus que le béton de Jean Vilar c’était l’arbre, l’arbre perdu dans cette rue déserte où le seul passage dans la journée c’était nous le matin et nous le soir, et puis quelques vieux et quelques vieilles qui allaient fleurir leurs tombes au cimetière.

Les maîtres qu’on avait quittés nous avaient parlé des nouveaux maîtres qu’on attendait de découvrir devant le portail. Ils avaient dit et répété qu’on avait pas à s’inquiéter, qu’ils leur ressemblaient et suivaient à peu près les mêmes règles, que leur sévérité était pas vraiment supérieure à la leur, et que donc tout se passerait bien pour ceux d’entre nous qui auraient la chance d’être admis à Jean Vilar. Car fallait être admis à Jean Vilar, le passage était pas automatique, on changeait pas de couloir comme ça, naturellement, comme on se réveille le matin, non, fallait être au niveau, disaient nos maîtres d’avant, fallait le vouloir, fallait fallait, mais tous leurs mots de l’époque se sont perdus dans nos songes, devant le portail on se souvenait juste de leurs mains puissantes quand ils parlaient de Jean Vilar, de leurs mains qui se levaient et montraient un point dehors, de l’autre côté des pavillons morts, là où on allait jamais parce que personne ici avait jamais besoin d’y aller, alors personne y allait.

Pour nous rassurer les maîtres d’avant nous avaient parlé du chemin jusqu’à Jean Vilar, c’était la première fois qu’on allait prendre en bus la route qui traversait les champs où la terre restait retournée depuis des années sans qu’on plante rien dedans, ils nous avaient parlé de la vieille serre abandonnée avant le bois noir mais le premier jour on l’avait pas vu, trop impatients d’apercevoir le camp de gitans, car eux disaient gitans ou romanichels, des mots qui se voulaient respectueux alors que nous on disait toujours manouches à cause de nos mauvaises expériences, y avait un camp en effet mais abandonné on aurait dit, de ce côté-là même pas de fumée, des tas de ferraille au milieu de la boue devant des caravanes aux portes fermées, des rideaux tirés et puis juste à l’orée du bois noir une silhouette qui disparaissait déjà mais de ça les maîtres d’avant n’avaient rien dit, est-ce qu’ils l’avaient seulement vu, eux, le camp, ou bien ils faisaient que parler, nous assommant jusqu’au dernier jour avec leur parole de maîtres ?

Le premier jour les maîtres d’avant étaient venus nous dire au revoir à l’arrêt de bus, comme toujours ils portaient leurs longs manteaux de fourrure noirs, leur barbe grise et puant le tabac était encore plus longue que la dernière fois qu’on les avait vus, maintenant elle couvrait complètement leurs épaules et leur poitrine, ils semblaient tristes, penchaient la tête pendant qu’on montait dans le bus, à vrai dire on s’en foutait un peu qu’ils soient là, on était plutôt heureux de se débarrasser d’eux et une fois assis dans le bus on tourna même pas la tête vers eux, on était déjà partis, tourner la tête ç’aurait été leur donner trop d’importance alors que ce qui nous occupait maintenant c’était le chemin jusqu’à Jean Vilar, cette zone inconnue à traverser, le nouveau couloir dans le béton et la tête un peu plus bétonnée qu’ils allaient nous faire là-bas, sans être impatients on était curieux tout de même, surtout toi qui étais assis à mes côtés, agrippé à ton siège la peau de ta tête chauve toute blême comme si on l’avait vidée de son sang, t’étais vraiment triste de les quitter les maîtres d’avant ?

Le premier jour on avait attendu jusqu’au soir que quelqu’un vienne ouvrir le portail, mais personne était venu. Après avoir regardé les gens entrer dans le cimetière et guetté si quelqu’un venait de l’autre côté du portail, on était restés assis sur le trottoir les pieds dans le caniveau la tête penchée à regarder passer quelques petites bêtes en route vers les égouts de la ville, ça nous avait même passionnés enfin surtout toi Tête chauve qui disais que ces petites bêtes l’air de rien voyageaient comme elles voulaient, que rien leur résistait aucun mur aucun portail alors que nous on était sans cesse prisonniers d’un couloir d’une rue ou d’une route dont on pouvait jamais sortir. T’as raison je te disais Tête chauve, on est bien cons de venir ici attendre qu’on nous ouvre et de rester assis sur le trottoir les pieds dans le caniveau la tête penchée à regarder les petites bêtes s’échapper par les égouts pendant que nous on était bloqués ici, combien d’heures combien de jours et d’années on savait pas, ça allait sans doute durer encore un bon moment tu disais la peau de ton front soudain plissée, on allait pas s’échapper comme ça nous, y a même de bonnes chances qu’on trouve jamais nos égouts à nous pour s’enfuir, tu ajoutais de ta voix sourde avant que ton front redevienne tout lisse et de cette pâleur qui nous dégoûtait un peu.

Pourquoi ils venaient pas nous ouvrir on savait pas. Ils avaient pas fait ça au précédent couloir, ils nous avaient ouvert tout de suite dès notre arrivée devant la grille, on avait juste tendu nos sacs pour montrer qu’on avait tout notre matériel et on avait couru dès la première heure dans le couloir en nous battant à coups de coude, alors pourquoi là ils ouvraient pas le portail ? Le soir le bus était venu nous chercher et on était repartis sans dire un mot, on avait à peine regardé les jardins et les pavillons morts où brillait tout de même à quelques fenêtres une vieille bougie, on s’était plus intéressés au campement des manouches où un feu brûlait devant lequel passaient quelques silhouettes, et toi qui étais assis à côté de moi que je connaissais pas t’avais dit eux en tendant la main vers les silhouettes, eux comme si ç’avait été le seul mot à dire pour les désigner ou peut-être les menacer. On retournait chez nous avec ces silhouettes du campement dans la tête, une part de nous était restée là-bas, loin du portail de Jean Vilar devant lequel on irait se pointer le lendemain, sans espoir qu’on nous ouvre alors qu’un couloir là dans le béton nous attendait, un couloir qu’on imaginait plus long que le précédent, plus sombre aussi.

Le chauffeur du bus était un vieux qu’avait jamais voulu arrêter de conduire, il était déjà à l’arrêt moteur allumé à six heures du matin quand on arrivait, son bus était aussi vieux que lui les sièges en cuir craqués de partout les accoudoirs déchirés et le bruit du moteur assourdissant, au fond dans la dernière rangée de sièges il avait installé une couchette et c’est là on pensait qu’il passait ses nuits habitant son bus depuis toujours. On savait pas son nom au chauffeur, on l’appelait simplement le chauffeur, y avait pas de nom pour des gens comme lui si vieux qu’il avait connu le quartier des Bois noirs où on habitait quand y avait que les bois noirs et encore aucun pavillon, et d’ailleurs il disait pas feux rouges mais feux tricolores ce qui faisait de lui à nos yeux une espèce de chauffeur d’un monde ancien disparu, dans quel monde on avait pu dire feux tricolores et pas feux rouges on pouvait pas s’imaginer, et comment d’ailleurs avait-il pu dire devant nous feux tricolores alors qu’il parlait même pas, ça avait dû lui échapper, et puis comment avait-il pu parler de feux rouges alors qu’y en avait pas sur la route entre les Bois noirs et Jean Vilar sur laquelle il fonçait forçant le moteur qui se mettait à geindre, tu te souviens toi l’inconnu assis à côté de moi comme on mettait nos mains sur nos oreilles craignant que le moteur explose ? Puis non le moteur toussait tout à coup, le bus ralentissait, tournait à droite pour rouler sur un petit chemin en terre pendant une centaine de mètres, on s’étonnait car on avait quitté la route de Jean Vilar, il nous emmenait où le chauffeur ce jour-là ?

Le chauffeur savait qu’on allait pas nous ouvrir à Jean Vilar, alors il nous emmenait là, dans cette zone bizarre entre nos pavillons morts et ceux de la ville, dans cette zone grise où y avait aucune habitations, juste les ferrailleurs et les campements déserts des manouches un peu plus loin, quelques bois noirs et des herbes sales. Nous on était à présent dans les herbes sales, c’est là que le chauffeur nous avait emmenés, des herbes sales pas plus hautes que le genou au milieu desquelles on marchait pendant que le chauffeur se dirigeait vers son petit monument, enfin ce que nous on voyait comme un petit monument car à vrai dire on en avait jamais vu, des monuments, même des petits. En fait en y regardant de plus près c’était juste des parpaings entassés les uns sur les autres, pas plus d’une dizaine, des parpaings que le chauffeur avait dû trouver aux alentours, ou bien c’était peut-être quelqu’un d’autre qui les avait entassés là, on avait jamais demandé au chauffeur car pourquoi on lui aurait posé des questions vu qu’il causait jamais, avec lui on restait polis et on le laissait se taire, jamais on aurait eu l’idée de le déranger dans son silence, surtout quand il était agenouillé devant son tas de parpaings, la tête baissée, les bras croisés sur la poitrine, non jamais on aurait osé, et pendant qu’il se taisait la tête baissée devant son tas de parpaings nous on se promenait au milieu des herbes sales, cherchant des traces de vie, de vie ou pas d’ailleurs, peu nous importait, mais quoi, quelque chose de différent, de jamais vu, en vain.

Tu t’en souviens des parpaings dans le bois noir en face de chez nous, les Narines ? On en avait trouvé des dizaines enfouis sous les ronces, c’était ceux en trop que les ouvriers qu’avaient construit nos maisons avaient jeté là dans les bois et dispersés comme ça on aurait dit les débris d’une maison effondrée ou explosée, je me souviens même que tu les collectionnais ces parpaings, les Narines, que tu les rassemblais dans un coin à toi du bois noir, les recouvrant d’une vieille bâche pour pas qu’ils s’abîment avec la pluie, c’était à tes parpaings cachés qu’on pensait les Narines quand on voyait le chauffeur tête baissée mains sur la poitrine devant son petit tas de parpaings, on l’observait de loin, on se demandait quand on allait repartir mais en fait on ne repartait pas, le chauffeur restait des heures debout comme endormi face à son tas de parpaings et nous on se promenait au milieu des herbes sales, cherchant à repérer un manouche dans les environs car c’était leur zone, mais ils savaient qu’on était là et ils allaient sûrement pas se montrer, sans doute qu’ils avaient peur du chauffeur immobile des heures une journée entière devant son tas de parpaings, alors ils restaient cachés dans leur bois noir à eux, invisibles, à nous observer, qu’est-ce qu’ils pouvaient bien penser de nous, sans doute rien en fait, ils avaient peur et c’était tout, ça devait les soulager quand le soir venu le chauffeur nous faisait remonter dans le bus et nous ramenait à notre quartier à nous des Bois noirs sans être allés à Jean Vilar, oui, ils devaient respirer à nouveau, jusqu’au lendemain où le chauffeur nous ramenait au même endroit, combien de temps ç’avait duré ces journées dans les herbes sales je sais plus, mais toi les Narines, peut-être que tu t’en souviens ?

Des parpaings y en avait partout dans les bois noirs et tu croyais avoir rassemblé tous ceux du bois noir en face de chez nous, pas vrai les Narines, puis tu t’étais rendu compte qu’y en avait encore plein dans le sol, fallait juste gratter un peu dans la terre et ils apparaissaient, alors tu t’étais mis à creuser un peu partout dans notre bois noir à nous et t’en avais découvert une telle quantité que tu savais plus où les mettre. De quand ils étaient ces parpaings tu t’étais demandé, on s’était demandés avec toi, c’était pas des parpaings de notre génération, c’était des parpaings plus âgés qui dataient des anciens quartiers qu’on avait construits avant le nôtre, on avait fini par comprendre ça, qu’avant notre quartier les ouvriers ou leurs ancêtres en avaient construit d’autres pareils au nôtre, avec les mêmes sortes de parpaings, car en regardant après les avoir déterrés on se rendait compte qu’ils étaient tout à fait pareils, même taille, même structure, même solidité, même gris, dans le bois noir en face de chez nous et sans doute dans tous les autres bois noirs à côté d’un quartier de pavillons morts y avait donc enfouies sous le sol différentes couches de parpaings, combien il était sans doute impossible de savoir. Et toi les Narines ça te décourageait pas, au contraire, tu flairais partout les parpaings, tu sentais leur présence sous tes pieds, et c’est à cause de ça qu’on t’avait appelé les Narines : sans toi on aurait jamais rien su du passé de notre quartier, de ce qu’y avait dessous, des couches et des couches de blocs de béton, pas de la terre ou très peu, du béton, rien que du béton, ou alors comme tu disais les Narines on avait bétonné la terre jusqu’à l’os, oui c’est toi qui avais trouvé cette formule qui nous avait plu, tellement on était fiers d’habiter sur cette terre bétonnée à 100%.

A cause des parpaings on pensait aux murs avant les nôtres, entre ces murs y avait eu des gens comme nous, leurs murs avaient tenu une ou deux générations puis ils s’étaient écroulés ou bien on les avait démolis, en tout cas ces gens et leurs pavillons avaient disparu et tout ce qui restait d’eux c’était les parpaings dans les bois noirs, enfouis dans la terre. On essayait de comprendre toute cette histoire, on pensait qu’ils étaient allés comme nous dans le premier couloir, qu’ils s’étaient poussés à coups de coude en courant tout comme nous, peut-être qu’ils avaient eu les mêmes maîtres que nous qui leur avaient enseigné la même langue à moitié bâtarde, sans doute qu’ils avaient connu le chauffeur qui. Ou bien non tout ça ne tenait pas debout, c’était plus ancien, ça devait être d’autres maîtres et un autre chauffeur alors, et est-ce qu’à l’époque Jean Vilar existait, ça on en savait rien, comment savoir, à Jean Vilar peut-être qu’on pourrait découvrir combien de générations y étaient venues avant nous et alors on comprendrait un peu l’histoire du quartier des Bois noirs, ou bien tout ça avait aucun sens, les parpaings étaient tout ce qui restait de ce passé-là et nous aussi on disparaîtrait sans laisser d’autres traces que les parpaings et du béton dans nos crânes, complètement mort le béton, sans rien à dire à ceux qui viendraient après nous, et puis au fond qu’est-ce qu’ils en auraient à foutre de nous, ceux-là : pas grand chose.

Peut-être que c’est à tout ça qu’il pensait le chauffeur tête baissée devant son tas de parpaings, car il avait dû en voir des générations de béton avant la nôtre, il avait dû en transporter un paquet tu me disais les Narines, et chaque parpaing devait correspondre à une génération, ça c’était ta version les Narines, mais toi Tête chauve t’avais pas trop l’air d’y croire parce que le chauffeur semblait remué par quelque chose de plus profond, de plus personnel tu disais, le chauffeur était pourtant pas du genre à s’émouvoir mais là devant son tas de parpaings il avait l’air bien remué, alors quoi ? Ce qui était bizarre c’était que dans cette zone où on se trouvait avec le chauffeur on avait semble-t-il jamais construit de pavillons, c’était trop près des campements de manouches qui devaient exister depuis longtemps, alors on pouvait se demander si les parpaings étaient vraiment d’ici, est-ce que c’était pas le chauffeur lui-même qui les avait apportés pour se faire son petit tas à lui, mais alors pourquoi ? En regardant le chauffeur tête baissée yeux clos debout au milieu des herbes sales pendant des heures on s’en posait des questions, on faisait des suppositions, à voix basse parce qu’on voulait pas le déranger le chauffeur, et au bout du compte c’est sans doute toi qui avais raison Tête chauve, y avait autre chose, une chose qui remuait le chauffeur tout au fond, et c’était ça qu’on devait essayer de comprendre mais c’était pas facile, on était en zone inconnue et ça allait durer un moment.

Au milieu de ces herbes sales y avait jamais eu de chantier tu disais Tête chauve, car personne aurait voulu s’installer ici, alors c’était le chauffeur qui avait apporté les parpaings tu continuais, les parpaings n’avaient jamais été enfoui dans cette terre, y avait aucun parpaing enfoui ici tu disais avec ta gueule yeux clos quand t’étais sûr d’une chose, et tout à coup plus une ride sur ton front qui normalement en était plein de rides, déjà à ton âge alors on osait pas imaginer plus tard. Oui t’avais raison il avait apporté les parpaings dans cette zone paumée et dangereuse nous on croyait comme tout le monde. Mais pourquoi ici ? Pas pour le paysage non, une plaine sombre, une sale odeur de fumée tout le temps, un ciel plus béton qu’ailleurs, alors quoi pour être près des manouches tu délirais tout à coup Tête chauve, car qui aurait voulu avoir un pavillon près des manouches, et puis ça voulait dire quoi ce petit tas de parpaings, ça suffisait même pas pour construire une niche on te disait. Non ça tenait pas debout ton histoire Tête chauve, y avait autre chose, le chauffeur était tout simplement dingo, il avait plus toute sa tête, et de le voir comme ça des heures à pas bouger sur cette plaine en marmonnant des trucs de temps en temps ça nous rassurait pas non pas du tout, on se disait que le vieux était à l’ouest et qu’un jour il serait même plus capable de conduire pour nous ramener aux Bois noirs, puisque de toute façon le chemin jusqu’à Jean Vilar avait plus l’air de l’intéresser ou bien il l’avait oublié et nous aussi, pourtant il allait bien falloir qu’on y retourne un jour à Jean Vilar, juste pour voir s’ils comptaient nous ouvrir enfin, parce que c’était quand même là-bas qu’on nous avait dit d’aller tout au début, ou plutôt à la fin du premier couloir.

Dans le premier couloir on nous avait lancés comme des petites balles furieuses pressées de rouler tout au bout, mais une fois dedans on avait vu qu’on allait pas en sortir avant un moment, alors plutôt que de foncer tout droit on avait commencé à se frapper entre nous dans le noir, à coups de coude à coups de poing à coups de pied juste pour gagner sa place dans le rang à un endroit ou bien pour accrocher son manteau au mur avant de recommencer à rouler dans tous les sens, sans savoir où exactement car on voyait rien. A vrai dire on aurait préféré rouler tout droit pour en sortir le plus vite possible mais comme on voyait même pas un petite lueur au bout du couloir on avait continué à jouer aux petites balles furieuses se frappant contre un mur pour rebondir et aller frapper le mur de l’autre côté tout en emportant quelqu’un avec nous, c’était comme ça le premier couloir, des chocs des coups toute la journée dans le noir et ce qu’on se demandait maintenant c’est si ça allait être comme ça aussi à Jean Vilar, des chocs des coups pour rien dans un couloir obscur avec aucune petite lueur au bout, Virgule tu disais que ce serait la même chose mais que le couloir serait sûrement plus long et plus obscur encore, mais on voulait pas te croire parce qu’on pouvait pas s’imaginer un couloir plus long encore que le premier couloir dont on était sortis sans trop savoir comment, sans doute grâce à un grand coup de pied au cul donné par un des maîtres d’avant, mais de ça on se souvenait plus, c’était déjà trop loin.

Parmi ceux qu’on avait vus dans le premier couloir, à qui on avait donné des coups de coude des coups de poing des coups de pied et qui nous en avait donné aussi, certains étaient avec nous dans le bus et au milieu des herbes sales à attendre que le chauffeur sorte de son demi-sommeil debout devant le tas de parpaings, et d’autres avaient disparu on ignorait pourquoi. Par exemple on se demandait entre nous ce que t’étais devenu, Virgule, et pourquoi t’avais pas eu le droit de monter dans le bus pour Jean Vilar, ou bien peut-être que t’avais pas voulu tout simplement ? Alors où t’étais passé, Virgule, toi qu’on avait appelé Virgule parce qu’entre chaque mot tu t’arrêtais quelques secondes avant de passer au suivant, ce qui énervait les maîtres au point qu’ils avaient dû se dire que t’avais rien à faire à Jean Vilar, que t’étais pas capable etc., tout ce que chacun d’entre nous on entendait en vérité, mais toi plus que les autres. Où t’étais passé, Virgule ? Etais-tu resté dans le premier couloir à te bastonner avec le groupe suivant, ou bien on t’avait mis ailleurs, mais nous on pouvait pas imaginer un ailleurs à part Jean Vilar, y avait pas d’ailleurs, ou alors ailleurs c’était Jean Vilar et rien d’autre. Sinon quoi, les bois noirs, les campements de manouches ? On parlait souvent de toi entre nous, Virgule, et aussi des quelques autres qu’étaient pas venus avec nous dans le bus, finalement on avait pas de réponse, comme pour beaucoup d’autres choses qui concernaient la vie ici on avait pas de réponse, fallait vivre avec ça et essayer d’avancer dans le béton de nos cervelles, tous ensemble.

Le premier jour dans le bus on t’avait cherché Virgule, comme on te voyait pas venir on s’était dit que t’étais en retard puis quand le bus est parti on a regardé à l’arrière en espérant que t’allais apparaître au coin d’une rue mais non. T’étais pas apparu ce jour-là ni les suivants, on avait demandé de tes nouvelles aux maîtres d’avant qui restaient plantés là devant l’entrée du bus perdus dans leur long manteau de fourrure noir et leur barbe grise encore plus épaisse que leur manteau, tu te souviens Tête chauve on leur avait demandé où t’étais passé Virgule et eux avaient rien répondu, gardant leur air triste qu’on leur avait jamais vu avant, tête penchée sur leur barbe un peu comme le chauffeur sauf que le chauffeur avait pas de barbe. On t’avait même cherché dans le quartier des Bois noirs sans savoir où t’habitais, on avait passé des heures à te chercher Virgule mais t’avais disparu, t’étais parti et on se demandait où vu qu’à part Jean Vilar on connaissait pas un autre couloir où on aurait pu entrer après le premier couloir, oui y avait que Jean Vilar où on pouvait aller après les Bois noirs, c’était la suite logique, on nous avait toujours dit qu’après le couloir des Bois noirs y aurait celui de Jean Vilar et nous depuis le premier jour passé à nous bastonner dans l’obscurité du premier couloir on savait que le prochain couloir se trouvait à Jean Vilar, même si tout autour les bois, les pavillons morts et même l’intérieur de nos crânes formaient aussi une espèce de couloir invisible dans lequel on vivait, on dormait et on mangeait. Vos vies ce sera toujours un couloir puis un autre nous avaient d’ailleurs dit dès le début les maîtres d’avant et ça nous avait rassurés, oui ça nous avait fait du bien de savoir qu’on vivrait toujours dans le béton en sécurité, à nous bastonner.

T’étais assis sur le siège d’à côté dans le bus, tu parlais jamais regardais dehors, nous on te parlait des parpaings, des maîtres d’avant et du premier couloir mais t’avais pas l’air d’écouter, on voyait même pas ton visage juste parfois un reflet dans le gris du dehors mais c’était un reflet trop rapide pour pouvoir reconnaître un visage, pour nous t’avais pas de visage, on avait beau regarder les reflets dans la vitre non t’avais pas de visage. Tu t’appelais comment on savait pas, alors entre nous on disait : l’inconnu. Tu sais, l’inconnu, on disait entre nous, l’inconnu du siège d’à côté, celui qui parlait jamais et faisait que regarder dehors quand le bus roulait, celui qu’avait pas de visage dans le reflet de la vitre, celui qui descendait en silence dans la zone des herbes sales et puis remontait quand le chauffeur nous appelait, plus muet que jamais, la tête toujours sans visage comme s’il avait promené avec lui son reflet dans la vitre. Qu’est-ce que tu faisais toutes ces heures dans les herbes sales, on en savait rien, tu disparaissais, comme ça d’un coup sans rien nous dire, te plaignant pas de devoir descendre encore une fois au milieu des herbes sales sans aller à Jean Vilar où on se disait que t’étais quand même pressé d’arriver, alors que nous on s’en foutait maintenant de Jean Vilar et de notre prochain couloir. T’avais pas été dans le premier couloir, on t’avait jamais vu avant, c’est pour ça qu’on avait pas pu te trouver un autre nom, l’inconnu, on savait pas pourquoi t’était arrivé au Bois noirs, on savait même pas qu’on pouvait arriver un jour au Bois noirs, nous on y avait toujours été, arriver au Bois noirs on se disait que ça devait faire un choc, surtout sans avoir jamais connu le premier couloir, on se demandait d’ailleurs quel couloir t’avais connu toi avant de venir aux Bois noirs, mais jamais t’en parlais, tu parlais jamais l’inconnu, ni de ça ni d’autre chose, ni dans le bus ni descendu dans les herbes sales, t’avais pas de visage dans le reflet de la vitre mais ç’avait pas l’air de te troubler, tu préférais disparaître.

On te voyait parfois apparaître dans une rue des Bois noirs, t’étais toujours seul, c’était une rue qui menait aux pavillons morts anciens construits avec des modèles de parpaings qu’on connaissait pas, c’était encore les Bois noirs mais les Bois noirs d’avant les pavillons morts modernes dont on connaissait les parpaings qu’on avait déterrés en quantité, ces pavillons morts anciens étaient habités par des gens très vieux qui se cachaient dans leurs pièces sombres ne sortant jamais même pas pour acheter du pain, on aimait pas trop passer par là parce qu’on craignait les regards invisibles de ces gens, mais toi l’inconnu tu semblais pas t’en occuper, tu marchais tranquille avec à la place de ton visage son reflet dans la vitre du bus reflet gris sur fond de route grise et de ciel gris, où t’allais comme ça on se demandait tout en continuant à te suivre, un peu inquiets parce qu’on évitait d’aller dans cette zone sauf pour aller acheter du pain. Les pavillons morts anciens on allait les raser un jour, c’était clair, y avait besoin de place pour construire de nouveaux pavillons morts modernes, on marchait donc dans une zone fantôme, mais toi l’inconnu tu pensais pas à tout ça non tu suivais ta voie t’allais dans la rue toute droite qui conduisait à la sortie des Bois noirs, oui c’est comme ça qu’on disait la sortie des Bois noirs, et cette sortie c’était une route qui bordait la zone fantôme des pavillons morts anciens et où y avait la boulangerie au coin, mais toi tu t’arrêtais même pas à la boulangerie l’inconnu, non tu t’arrêtais pas à la boulangerie, tu traversais la route ce que nous on faisait jamais, et sans regarder derrière toi tu t’avançais vers les fourrés sombres en face et tu y disparaissais.

Quand on passait dans la rue des pavillons morts anciens on pouvait pas s’empêcher de jeter un coup d’œil aux endroits du mur où le crépi était parti, on voyait les parpaings d’anciens modèles qu’on connaissait pas, ça t’intéressait surtout toi les Narines, t’aurais bien voulu en avoir un pour pouvoir le garder comme une pièce de ta collection, puis quand on levait les yeux vers les fenêtres y avait les regards morts derrière les rideaux gris, des regards qu’on croisait juste une seconde mais où on pouvait voir comme dans un flash tous les couloirs traversés, tous ceux qu’on avait pas encore vus et qu’on verrait peut-être un jour, ou d’autres on savait pas. Combien de couloirs avaient-ils traversé les habitants des pavillons morts anciens ? Dans la fraction de seconde où on croisait leur regard on pouvait pas compter c’était impossible, mais on en voyait défiler une multitude, toujours des couloirs sombres avec un tout petit point de lumière au bout, toujours plus loin de couloir en couloir. Tête chauve tu disais au moins cinquante, bon. Mais on pouvait pas savoir, ça défilait trop vite on te disait. Maintenant les habitants des pavillons morts anciens en avaient fini avec les couloirs, c’était derrière eux les couloirs nous disait leur regard, ils avaient usé tout leur souffle et toutes leurs forces à cavaler là-dedans à se battre entre eux comme nous dans notre premier couloir des Bois noirs, à votre tour maintenant les couloirs nous disait aussi leur regard. Eux maintenant étaient à l’abri dans leurs pavillons morts anciens, ils se souvenaient de tout le béton qu’ils avaient traversé, ils avaient été bien courageux ne renonçant jamais malgré la longueur des couloirs croyant toujours qu’ils atteindraient un jour le petit point de lumière au bout, toujours plus loin de couloir en couloir, et leur tête était maintenant complètement bétonnée à l’intérieur et aussi à l’extérieur avec les murs en parpaing tout autour, on pouvait pas ajouter plus de béton ni à l’intérieur de leur tête ni à l’extérieur, ils avaient eu une belle vie et même si elle était lourde à porter ils étaient fiers de tout ce béton dont ils étaient propriétaires alors que tant d’autres n’avaient pas eu le courage et s’étaient retrouvés sans un gramme de béton pour vivre.

Mais toi l’inconnu tu t’en foutais des regards des vieux qu’habitaient dans les pavillons morts anciens, tu t’en foutais de tous les couloirs qu’ils avaient pu parcourir, tu marchais tout droit sans regarder ni à droite ni à gauche, t’allais vers la sortie des Bois noirs tu traversais la route en face de la boulangerie et tu disparaissais dans les fourrés. On aurait voulu te suivre ou plutôt non, on te regardait juste disparaître en sachant qu’on pouvait pas te suivre et surtout qu’on avait aucune envie de te suivre en vérité, juste qu’on se demandait où t’allais, ou plutôt non on savait où t’allais, on savait très bien que t’allais vers un des campements dans la zone de l’autre côté des prochains bois noirs, pas les nôtres de bois noirs non d’autres qui faisaient plus partie des Bois noirs, des bois noirs de la zone où y avait des campements. Pourquoi t’allais par là, ça c’était la question qui nous occupait. Comment toi qui montais avec nous chaque matin dans le bus pour Jean Vilar tu pouvais en même temps aller à pied vers les campements alors que dans ces campements aucun des manouches irait jamais à Jean Vilar. Aucun ? tu disais alors Tête chauve surpris. Oui, aucun, Tête chauve, aucun manouche des campements irait jamais à Jean Vilar, Jean Vilar avait jamais accueilli un manouche et Jean Vilar accueillerait jamais un manouche. Et comment tu peux savoir ça ? tu me disais Tête chauve. Parce que tout le monde sait ça, Tête chauve, les maîtres d’avant nous l’avaient toujours dit et répété souviens-toi : un manouche irait jamais à Jean Vilar, Jean Vilar avait jamais accueilli un manouche et Jean Vilar accueillerait jamais un manouche, c’était comme ça et ça changerait jamais, tu comprends ? Mais, hé, Tête chauve, c’est pas de ça qu’on parlait, mais de toi l’inconnu qui marchais tout droit vers la sortie des Bois noirs sans t’occuper des regards des vieux qu’habitaient dans les pavillons morts anciens, de toi l’inconnu qui traversais la route en face de la boulangerie et qui disparaissais dans les fourrés, mélange pas tout Tête chauve s’il te plaît sinon on arrivera jamais à Jean Vilar.

Tu restais un moment silencieux, tu nous regardais même pas plongé dans tes pensées, t’essayais un bref instant de suivre l’inconnu dans les fourrés mais tu revenais vite à tes pensées et à ce qu’on t’avait dit sur les manouches, t’aurais bien voulu faire plaisir et pas tout mélanger, continuer à suivre avec nous l’inconnu dans les fourrés mais c’était plus fort que toi, ce qu’on t’avait dit te plaisait pas ça se voyait, alors Tête chauve tu murmurais un nom entre tes dents, juste un nom qu’on entendait à peine, fallait qu’on s’approche pour l’entendre ce nom, on s’approchait, on était tout autour de toi on tendait l’oreille et là on l’entendait le nom : Charlie, rien que ce nom, Charlie entre tes dents, puis tu te taisais et t’attendais qu’on réagisse qu’on dise quelque chose mais nous on disait rien car on savait qu’il fallait te laisser causer de Charlie, tant pis pour l’inconnu qu’on reverrait sans doute plus jamais, fallait qu’on te laisse causer et merde si tout était mélangé maintenant l’inconnu les vieux des pavillons morts anciens les fourrés les manouches et Jean Vilar qui s’éloignait. Merde Tête chauve.

Charlie t’es un gars comme j’en ai jamais vu visage brun au milieu des peaux blanches, tu parles jamais ou juste des bras et encore rien qu’un petit mouvement des bras comme si tu savais pas parler, dans le couloir tu cours pas tu te bats pas tu te mets sur le côté et t’attends que ça s’arrête mais ça s’arrête jamais alors Charlie t’attends que la porte s’ouvre pour aller t’asseoir toujours à la même place et moi à côté, depuis quand à côté je sais pas qui m’a placé là ou bien si je suis venu tout seul alors que les autres font comme si t’existais pas, Charlie t’es étranger à ce quartier des Bois noirs et à ce premier couloir en béton mais moi je te vois tu es bien là Charlie et merde à ceux qui disent qu’y a pas de manouches ici dans le premier couloir ou à Jean Vilar, je te vois tu es bien là assis à ta table et déjà tu dessines penché sur ta table, tu dessines quoi ?

Charlie t’as la mèche de cheveux qui tombe sur le front, des lunettes (tiens oui) qui n’effacent pas ton air de mauvais garçon bien au contraire, tu parles pas t’écoutes et t’observes, t’es à l’écart même au milieu des autres t’es à l’écart, même entre ces murs on dirait que t’es pas complètement là et que tu pourrais disparaître t’échapper par une fenêtre. Les maîtres d’avant t’en veulent de ta présence qui ressemble à une absence, ils aimeraient bien t’attacher à une chaise et surtout ton regard de manouche derrière tes lunettes les irrite, regard pas méchant ça non mais distant et souverain qui semble juger tout d’un lieu inconnu, la mèche de cheveux aussi les irrite s’ils pouvaient la couper s’ils pouvaient t’enlever tes lunettes et puis ce petit air-là dans les yeux s’ils pouvaient t’arracher les yeux tiens ça les soulagerait. Un maître d’avant t’a mis à cette place à côté de moi, ou il m’a mis à cette place à côté de toi, il sait que tu le regardes avec tes yeux de manouche derrière tes lunettes derrière ta mèche de cheveux et ça l’irrite, il est dans la force de l’âge le maître d’avant, moustachu et pas barbu comme les autres, bedonnant et l’air méchant, assis à son bureau il t’observe plus que les autres Charlie, il attend la première occasion pour te sauter dessus alors toi qu’est-ce que tu fais ? Tu dessines comme toujours tu dessines quoi ?

Lui le maître d’avant se tient devant nous nous fait lever et pour commencer la journée nous fait crier le chant du premier couloir dont le refrain est bétonner bétonner oh oh oh faut bétonner, tout en chantant faut lever les bras le plus haut possible tendre le corps au maximum en nous dressant sur la pointe des pieds, on doit étirer nos mains chacun de nos doigts le plus haut possible au-dessus de notre tête en hurlant bétonner bétonner oh oh oh faut bétonner, ça dure un bon moment puis le maître d’avant d’un geste puissant de la main droite vers le sol nous ordonne de nous taire et alors tous les corps se détendent retombent sur leur chaise épuisés par l’effort qui a duré plusieurs minutes, ça plusieurs fois par jour environ une fois par heure. Charlie tu fais comme les autres sans la vigueur attendue mais t’obéis comme les autres la mèche de cheveux couvrant ton visage la mèche de cheveux que tu peux pas relever puisque t’as les mains dressées au-dessus de la tête, mais une fois rassis sur ta chaise tu te remets à dessiner quoi tu dessines quoi Charlie, j’essaye de voir le premier jour mais le maître d’avant nous guette et hurle de me lever de me dresser à nouveau et de chanter à nouveau seul dans la salle bétonner bétonner oh oh oh faut bétonner, puis après quelques instants geste puissant de la main droite vers le sol je peux me rasseoir et tenter encore une fois de voir ce que tu dessines Charlie ta mèche de cheveux sur tes lunettes sur tes yeux cachant une bonne partie de ton visage brun de ton dessin, merde tu dessines quoi Charlie ?

Certains jours le bétonnage est plus intensif, le maître d’avant nous fait lever et nous ordonne de tendre tous nos muscles tout notre corps vers le plafond la tête levée dressée également, le maître d’avant circule parmi nous et sourire aux lèvres penche une oreille vers nos membres à l’écoute du moindre craquement, c’est une gymnastique bien particulière elle vise pas à détendre nos corps mais à les tendre à les durcir au maximum, nous restons comme ça pendant de longues minutes le maître d’avant sifflote en passant parmi nous se penche écoute nos jambes nos côtes nos bras craquer ça dure parfois une heure entière où nous devons rester tout notre corps tout notre esprit tendus dressés vers le plafond jusqu’à cet instant d’extrême tension de tous les muscles de tout l’être où nous croyons toucher le plafond en béton plonger disparaître en lui et nous changer nous-mêmes en béton. Nous avons fini par apprécier ces moments d’intense effort de douleur extrême dans tous les muscles, nous éprouvons même une forme de reconnaissance secrète envers le maître d’avant pour cet enseignement, nous préférons cet exercice au chant rituel parce qu’il est plus physique encore et plus douloureux, j’aimerais que tu fasses la même expérience que moi que nous Charlie et c’est pour ça que je reste à tes côtés t’encourageant sans cesse mais tu sembles totalement étranger à tout ce que le maître d’avant ordonne ce qui l’irrite chaque jour un peu plus, regarde comme il t’observe te guette sans cesse l’air mauvais assis à son bureau attendant la moindre faute pour te sauter dessus.

Charlie c’est le cinquième jour et déjà tu chantes à peine tu tends pas tout ton corps vers le plafond pendant les exercices de bétonnage, bref tu bétonnes pas vraiment. La brute qui lit le journal assis à son bureau entre chaque exercice le sait et y a une ambiance lourde dans la pièce, tout le monde se dit que ça va péter. Pour le moment il te laisse dans ton coin en train de dessiner ta mèche de cheveux couvrant tout ton visage brun et tes lunettes, il a son journal à lire et il veut qu’on lui foute la paix, mais il arrête pas de t’observer se tripote nerveusement la moustache du pouce et de l’index, mauvais signe. On entend souvent murmuré va y avoir du sang, c’est une voix qui parle en nous et qu’on peut pas retenir. Mais toi Charlie t’as pas l’air inquiet tu t’occupes pas du maître d’avant, tu bouges juste le bras pour prendre un crayon t’es concentré sur ton dessin toujours le même ou un autre ? Tu les caches où tous tes dessins et dis tu dessines quoi ? Je te pose la question et tu réponds pas, c’est le cinquième jour que tu réponds pas, ça me rend triste.

Charlie tes dessins je finis par les voir quand le maître d’avant te dit de venir à son bureau, t’as de la chance Charlie il te donne juste quelques gifles après t’avoir retiré tes lunettes, tu pleures pas je le sais même si on voit pas ton visage couvert par ta mèche de cheveux je sais tout le monde sait que tu pleures pas et que tu gardes le même regard costaud, ce qui doit irriter un peu plus le maître d’avant qui te dit de retourner à ta place ce que tu fais après avoir repris et remis tes lunettes sur ton nez. Charlie t’as eu de la chance, d’habitude le maître d’avant saisit les cheveux au niveau des tempes et te soulève du sol suspendu à ses deux mains, c’est un supplice qu’il est le seul à pratiquer ici et il est réputé pour ça, Charlie tu aurais pu finir comme ça suspendu à ses deux mains les pieds dans le vide porté par le maître d’avant jusqu’en haut de l’armoire où t’aurais passé le restant de la journée, pourquoi ne t’a-t-il donné que quelques gifles mystère en tout cas pendant ce temps-là j’ai vu tes dessins cachés dans ton pupitre tout un paquet de magnifiques dessins mais qu’est-ce qu’il y avait de dessiné là je suis pas foutu de le dire, je vois juste des couleurs du bleu du marron du beige et un peu de rouge sans pouvoir distinguer une seule forme alors dis-moi maintenant dis-moi enfin ce que tu dessines même si t’as les joues bien rouges à cause des gifles du maître d’avant, Charlie dis-moi ce que tu dessines et puis aussi apprends-moi à dessiner et en échange je t’aiderai à bétonner comme les autres.

Du bleu du marron du beige et des petites taches rouges au milieu de tout ça mais pas foutu de dire ce que tu dessines Charlie. Je découvre le bleu en fait, tu m’as dit après ce que c’était que cette couleur. Bétonner bétonner oh oh oh faut bétonner, oui comme ça Charlie mais plus fort encore. Tu veux pas bon. Tu tends ton corps vers le plafond mais sans la douleur attendue par le maître d’avant, il passe à côté de toi et te donne un grand coup de règle dans le dos pour que tu te redresses. Du bleu du marron et puis quoi ? Oui, fixe bien le plafond redresse le buste et la tête que tu dois finir par couler dans le béton. Quand tu auras froid ça voudra dire que tu commences à couler dans le béton ou plutôt que le béton coule en toi. Du marron et puis quoi ? Tes dessins mystérieux dansent dans ma tête et m’empêchent de bétonner, dans tout ce gris et ce noir la couleur est dangereuse je devrais peut-être changer de place ne plus être assis à côté de toi Charlie.

Le bleu. Oui c’est toi Charlie qui m’apprends le mot et la couleur, je connais pas, ni le rouge ni le beige d’ailleurs. Le marron je connais à cause des bois noirs, le marron c’est une sorte de noir je connais. Tu me montres une surface claire sur ton dessin c’est bizarre et tu dis bleu et puis un autre mot que j’ai plus en tête là maintenant, ah oui : mer. Tu dis la mer est bleue mais ça signifie rien pour moi parce que je sais même pas ce que c’est la mer. Comme tu vois que je comprends pas la mer tu dis que c’est comme le ciel mais liquide et qu’on peut flotter dessus. Ah bon je dis. La mer. Bleu. Je regarde le dessin que tu me montres maintenant, je sais pas pourquoi tu me le montres après tous ces jours où tu l’as caché avec tes autres dessins dans ton pupitre. Il est plein de bleu et de mer et au milieu je vois du marron, une forme marron qui flotte sur le bleu. Là Charlie tu dis navire et un autre mot plus étrange que je garde pas car je jette beaucoup de mots qui servent pas. Le navire marron flotte sur la mer bleue tu dis. Je prends du temps pour regarder toute la scène en pressant mes yeux dessus et j’en reviens pas qu’un gars comme toi un manouche fasse un dessin comme ça. T’es sûr que t’es un manouche Charlie ? Et tu l’as vu où tout ça ? T’es pas d’ici alors ? D’où tu viens, Charlie ? Là tu te tais à nouveau ta mèche de cheveux sur tes lunettes sur tes yeux, ta mèche de cheveux que tu laisses pour me faire comprendre que tu répondras jamais à cette question. Et tu recommences à dessiner couché sur ta feuille.

Je comprends rien au beige tu m’expliques Charlie ? Tu parles de voiles beiges et tu me les montres sur ton dessin juste au-dessus du marron qui s’appelle comment déjà ? Non pas navire autre chose mais j’ai jeté le mot que je connaissais pas, m’aurait servi à rien. Mais là je le cherche quand même, sans savoir pourquoi. Mais le beige. Alors des voiles. Tu me dis que le vent souffle dedans et que ça pousse le quoi déjà, bon le navire. Le beige c’est pour le vent alors. Non tu dis le vent se voit pas ou juste en gonflant les voiles. Les vagues tu ajoutes en montrant plus bas les vagues sont blanches. Tout ça voiles beiges et vagues blanches ça m’embrouille. Plus le mot qui manque parce que je l’ai jeté, tu sais celui que tu m’as dit tout au début quand tu m’as montré ton dessin, non pas navire, un autre. Le maître d’avant est là fais gaffe. Il s’approche de nous et inspecte ton dessin une grimace au front. Dégoût du maître d’avant devant tout ce que tu es Charlie. Et les couleurs surtout le dégoûtent, y a pas ça au bois noirs et on vit très bien sans, c’est tout ce qu’il dit devant tes dessins Charlie mais toi tu t’en fous et tu continues à dessiner. Tous ceux d’ici sont fous du ciel gris à vomir. Alors les couleurs ça leur fout la trouille c’est du lointain et ils connaissent pas, ils veulent pas qu’on les embête avec ça. Tu penses pas que tu vas t’attirer des ennuis avec tes couleurs Charlie et tu les as d’où ces crayons de couleur, j’en avais jamais vu avant.

Pendant les séances de bétonnage j’ai les couleurs qui m’envahissent la tête et d’un seul coup je chante faux ou bien j’arrive plus à tendre tout mon corps tous mes membres vers le plafond. Les couleurs dans la tête je coule plus dans le béton, faut que je chasse les couleurs de ma tête faut que j’arrête de regarder tes dessins Charlie, alors c’est moi qui mets mon coude entre nous pour plus regarder sauf que je peux pas m’empêcher de regarder ce que tu dessines Charlie, toujours tes navires et là tiens le mot que j’avais jeté revient c’est galion, il a suffi que je regarde ce que tu dessines Charlie après avoir essayé d’arrêter pour que le mot ressorte de sa poubelle en moi, le mot je le répète pour l’enregistrer et je prends même une feuille de papier où je l’écris, comme ça se prononce tu dis Charlie. T’as des crayons de couleur à me prêter Charlie ? Je dis ça sans m’en rendre compte alors le maître d’avant jette son journal sur son bureau et vient vers moi pour m’en claquer une, rien de bien méchant j’ai connu pire. La question c’est pourquoi il te claque pas toi cette fois-ci vu que c’est toi qui me donnes les crayons de couleur et aussi pourquoi il t’a pas monté sur l’armoire en te prenant les cheveux au niveau des tempes, sa spécialité. Oui pourquoi pas toi ? Il a peur de toi ou quoi ? Il me claque moi un bon coup mais rien de bien méchant puis ordonne qu’on se lève pour une séance bétonner bétonner oh oh oh faut bétonner et moi là je crie le plus fort que je peux pour chasser les couleurs de ma tête en espérant que je pourrai de nouveau monter vers le plafond et couler dans le béton.

S’il vous plaît Maître délivrez-moi de Charlie je dis en penchant la tête devant lui, soulevez-moi par les cheveux jusqu’en haut de l’armoire je veux plus être à côté de lui à le regarder dessiner ses galions, je sais pas ce que c’est des galions je sais pas ce que c’est que la mer et tout ce bleu et je veux pas savoir, le marron je comprends même pas comment ça flotte sur le bleu j’ai essayé de comprendre mais j’ai pas pu, je veux pas dessiner comme lui je sais pas faire et surtout j’ai pas le droit, alors s’il vous plaît mettez-moi en haut de l’armoire je vous en supplie mettez-moi en haut de l’armoire loin des dessins de Charlie à cause de lui j’arrive plus à bétonner. C’est ce que je me répète dans la tête c’est ce que je me vois faire me lever quitter ma place juste à côté de Charlie m’avancer vers le maître d’avant et pencher la tête devant lui, je répète chaque mot chaque phrase dans ma tête et me vois déjà soulevé du sol par le maître d’avant furieux porté jusqu’en haut de l’armoire où je m’installe loin de Charlie et de ses dessins soulagé enfin libre juste en-dessous du plafond vers lequel tout seul je tends tout mon corps tous mes membres me coulant dans le béton. Tiens me dit alors Charlie je te passe le beige dessine les voiles comme moi regarde et il me tend un de ses dessins je suis pas en haut de l’armoire mais si je me levais et m’avançais vers le bureau du maître d’avant j’ai tout prêt dans la tête merci Charlie pour le crayon.

T’avais parlé pendant des heures Tête chauve on t’avait écouté quand même c’était pas la première fois mais là t’étais allé trop loin Tête chauve et on avait fini par t’arrêter pour te dire une nouvelle fois qu’y avait jamais eu de manouche dans le premier couloir que c’était pas possible que personne ici aux Bois noirs aurait permis ça. Ton Charlie il avait jamais existé on l’avait jamais vu avec sa mèche de cheveux et ses dessins et ses crayons de couleur, d’ailleurs ici aux Bois noirs y avait eu que deux couleurs au départ le noir et le blanc qu’on avait mélangés et ça avait donné le gris le gris béton plus ou moins clair ou foncé selon les jours. C’était la couleur principale aux Bois noirs même si c’était pas une couleur comme l’air qu’on respirait on le voyait même pas. Certains jours le gris béton du ciel était plus foncé que le gris béton de la terre et d’autres jours c’était le contraire. Y avait du noir dans les bois ou les bois étaient noirs on les aimait comme ça on les avait jamais vus autrement, ou dans la terre grise y avait des parpaings gris que les Narines collectionnait fier du passé en béton du quartier des Bois noirs. Charlie ses autres couleurs et ses dessins ça avait jamais existé, les galions non plus on savait même pas ce que c’était et même les maîtres d’avant savaient pas ce que c’était alors fallait te réveiller Tête chauve ou alors dans ton rêve demander vraiment au maître d’avant bedonnant et moustachu de te monter sur l’armoire pour que tu penses plus qu’à te couler dans le béton, mais comment il aurait pu te monter sur l’armoire vu que t’avais pas de cheveux sur les tempes et d’ailleurs aucun sur le crâne ? Alors là on s’était tous mis à rire même toi Tête chauve parce qu’on voyait vraiment pas comment il aurait pu faire pour te monter sur l’armoire à part en te prenant par les oreilles que t’avais toutes petites et sans doute que t’aurais beaucoup souffert mais nous en bas on aurait aussi bien rigolé.

T’avais toujours la peau du front plissée quand on t’arrêtait Tête chauve, c’était comme si t’avais voulu freiner et que ton front avait fait pneu mais en toi ça continuait ça continuait on pouvait pas t’arrêter comme ça. T’écoutais pas quand on te parlait du gris béton des Bois noirs, t’écoutais pas quand on te disait que Charlie tu l’avais inventé, non t’écoutais pas tu freinais avec ton front mais sans doute que le crissement du pneu t’empêchait d’entendre et puis tu continuais à avancer en même temps. On te regardait freiner la peau du front plissée en pensant à Charlie que t’avais inventé avec ses crayons de couleur, on se disait que t’étais bien le seul à t’imaginer des trucs tout en bétonnant au quotidien dis comment tu faisais ? T’en avais perdu tes cheveux un jour c’est ce qu’on racontait. Parce que d’un seul coup on savait pas pourquoi tu t’étais mis à te plonger dans un monde intérieur et que les maîtres d’avant avaient beau te claquer pour t’en faire passer l’envie eh bien tu continuais même si parfois t’essayais de freiner quand on t’arrêtait. T’avais toujours bétonné comme ça à moitié en dehors du béton on savait même pas que c’était possible. Le mot galion tu l’avais inventé tout seul et puis le marron sur le bleu avec du beige au-dessus, on avait fini par retenir tes mots qui voulaient rien dire. On en avait toute une collection c’était les tiens. Le gris béton te suffisait pas ? Pourtant même si les maîtres d’avant te claquaient tu le prenais pas mal et t’étais un de ceux qui criaient le plus fort bétonner bétonner oh oh oh faut bétonner, comment tu faisais les deux en même temps Charlie et le béton ? T’avais ton monde Charlie y avait du marron sur du bleu dans un monde qu’existait pas et y avait les gris béton où tu te coulais comme nous, c’était peut-être pour ça aussi que t’avais la peau du front plissée c’était dur de faire les deux ça coûtait le double d’efforts et on avait un peu mal pour toi Tête chauve en pensant qu’un jour tu pourrais plus freiner et que tu te casserais la gueule dans ton monde intérieur là où on pourrait plus te dire d’arrêter.

Combien de temps on t’avait écouté Tête chauve on savait pas. A vrai dire personne nous attendait aux pavillons morts et quand on passait devant on voyait juste des silhouettes glisser devant des fenêtres éclairées par la lumière verdâtre des écrans. Le ciel gris avait noirci sans qu’on s’en rende compte. On savait pas quelle fenêtre était la nôtre vu que les silhouettes étaient partout les mêmes et la lumière partout verdâtre. Alors on entrait dans un pavillon mort au hasard et on errait dans les pièces sans croiser personne. Dans une pièce un peu plus grande les silhouettes étaient assises dans un coin que la lumière verdâtre atteignait pas. C’était qui, eux ? Sans rien dire, on montait à l’étage et on cherchait une pièce où un lit était libre. On s’y couchait épuisés par la journée à rien faire à part rôder au milieu des herbes sales. Est-ce qu’on irait encore à Jean Vilar et est-ce qu’on allait nous ouvrir enfin là-bas ? On se posait même plus la question mais endormis on rêvait quand même du prochain couloir plus long plus sombre plus menaçant que le premier couloir.

On se réveillait au milieu de la nuit sans savoir où on était. On se levait malgré la fatigue on savait même pas pourquoi. On descendait les escaliers et là on se disait qu’il fallait trouver une sortie mais on avait beau chercher on tombait toujours sur la même pièce un peu plus grande celle où les silhouettes étaient assises dans un coin que la lumière verdâtre des écrans atteignait pas. C’était étrange ils étaient toujours là peut-être qu’ils vivaient en permanence dans cette pièce. On savait même pas s’ils étaient réels c’était peut-être que des pantins. Il aurait fallu les toucher mais on osait pas. Ils avaient des yeux qui brillaient un tout petit peu dans l’ombre ils devaient donc être vivants. On savait que les yeux quand ils brillaient même un tout petit peu étaient normalement reliés au dedans, mais est-ce que le dedans des gens après tous ces couloirs était pas déjà entièrement bétonné ? Alors qu’est-ce qui faisait que les yeux brillaient encore avec tout ce béton à l’intérieur est-ce qu’on avait placé des ampoules électriques dans les trous du crâne ? On osait pas s’approcher pour voir si la lumière des yeux était organique ou électrique. On passait le reste de la nuit à circuler dans l’obscurité du pavillon mort revenant toujours à la pièce plus grande parce que c’était la seule où y avait un peu de lumière. Logiquement on devait pouvoir sortir par là où on était entrés mais dans la nuit du pavillon mort on trouvait rien qui ressemble à une porte donnant sur la nuit dehors. On était perdus dans le noir on cherchait du gris pour nous éclairer un peu mais le jour avait pas l’air de vouloir revenir.

Le Sac t’étais resté devant le portail de Jean Vilar au cas où. On t’avait confié toutes nos affaires on savait même pas quoi. Soudain là dans le pavillon mort on trouvait une fenêtre qui donnait sur la rue et on te voyait petite silhouette noire dans du noir comment c’était possible. Normalement on aurait pas dû te voir noir sur noir mais ton noir à toi ressortait dans la nuit c’était étrange. Tu bougeais pas tu nous attendais ou t’attendais qu’on ouvre le portail mais pourquoi en pleine nuit qui allait venir. Un peu plus loin dans la rue on les voyait à cause de la lumière du seul lampadaire y avait d’autres silhouettes celles des vieux qui portaient des fleurs au cimetière. Mais là aussi pourquoi en pleine nuit et pourquoi le cimetière était ouvert en pleine nuit. C’était toujours le même rêve avec toi le Sac devant le portail de Jean Vilar où t’étais resté on te voyait mais tu nous parlais pas t’étais juste une silhouette immobile dans la rue morte et pas sûr que tu nous aurais répondu si on t’avait appelé.

Le Sac dans la nuit tu le voyais comme moi les Narines. Et toi aussi le Sac debout devant le portail tu le voyais comme moi Tête chauve. On était entré chacun dans notre pavillon mort au hasard, on avait cherché une chambre au lit vide où on avait dormi quelques heures et puis on avait regardé par une fenêtre et on t’avait vu dans un rêve. Le Sac dans la nuit debout devant le portail de Jean Vilar. Est-ce qu’on t’avait oublié là ou bien t’avais voulu rester on savait pas on arrivait pas à se souvenir. On se souvenait juste de toi comme nous des Bois noirs et du premier couloir mais de rien d’autre. Et puis qu’est-ce que faisait le portail de Jean Vilar devant chacune de nos fenêtres tu savais pas non plus Tête chauve toi qui causais de tout. Comment c’était possible à part qu’on rêvait tous connectés les uns avec les autres donc devant une seule fenêtre. Y avait même le cimetière avec les vieux qui entraient comme le premier jour qu’on était allés à Jean Vilar et qu’on avait attendu un jour entier sans qu’on nous ouvre. Le Sac t’étais resté et tu guettais mais dans l’autre sens pas vers le portail mais vers la rue. Une ombre apparaissait au bout de la rue mais comment sortir de nos pavillons morts qu’avaient plus qu’une seule fenêtre celle du rêve toutes les portes avaient disparu on était enfermés dans notre rêve sans pouvoir sortir, l’ombre s’approchait grandissait, toi le Sac tu semblais l’attendre.

C’était la première ombre du nouveau couloir peut-être. Ou bien comme Tête chauve avec Charlie t’avais imaginé l’ombre le Sac et l’ombre existait pas. Non c’était pas ça. L’ombre on la voyait apparaître dans la rue, d’abord petite sur un côté de la fenêtre et puis elle grandissait, elle existait cette ombre c’était pas toi le Sac qui racontais des histoires. L’ombre existait et tu nous avais même dit qu’elle apparaîtrait le Sac et qu’on avait pas de soucis à se faire à cause du chauffeur qui nous amenait plus jusqu’à Jean Vilar vu que l’ombre apparaîtrait à la fenêtre dans la rue et qu’on verrait le portail. C’était toi le Sac qu’avais tout organisé en restant devant le portail sans revenir avec nous aux Bois noirs, comment t’avais fait pour tenir toutes ces nuits debout devant le portail on se demandait. Maintenant quelqu’un allait ouvrir le portail et on allait pouvoir entrer dans Jean Vilar c’était sûr, d’ailleurs le Sac tu nous faisais signe de venir te rejoindre mais comment on allait faire pour sortir de nos pavillons morts. Mais l’ombre existait et c’était le plus important, elle était apparue sur un côté de la fenêtre et elle grandissait s’approchant de toi le Sac, d’ailleurs tu nous avais dit le nom de l’ombre qui grandissait s’approchant de toi le Sac on y avait pas cru il avait fallu que tu nous répètes. C’était la première fois qu’un maître du couloir portait un nom c’était nouveau on allait devoir s’habituer. Mais est-ce que t’es sûr que tout ça c’est pas une histoire que nous raconte le Sac comme Tête chauve avec Charlie tu demandais les Narines comme si tu pouvais pas croire à l’histoire de l’ombre qui s’approchait et grandissait dans la rue devant le portail et qui portait un nom, et t’ajoutais : parce qu’un maître du couloir qui porte un nom j’y crois pas.

© Laurent Margantin _ 23 février 2018

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