Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Roman national (10)

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Dans un coin de la pièce où Corbillon m’avait accueilli ce premier jour, il y avait un homme au crâne chauve et grisâtre penché sur son bureau. C’était Fichieux. Il ne leva pas la tête vers moi, occupé à rédiger un rapport. Quelques instants plus tard, quand je fus moi-même assis à mon bureau, je pus l’observer à mon aise et fus surpris de le voir écrire à l’aide d’une plume en acier, pareille à celle que les fonctionnaires utilisaient au siècle précédent. Après quelques instants passés à observer Fichieux en train d’écrire le nez presque collé à sa feuille, je dus sortir, trop écœuré par la puanteur qui régnait dans le bureau comme partout ailleurs. J’allais aux toilettes, mais là aussi la puanteur restait insoutenable. L’odeur excrémentielle ne la recouvrait pas, j’ouvrais la fenêtre afin d’aérer un peu, mais l’air du dehors était infesté par la puanteur de l’intérieur. J’étais condamné à cette puanteur, il me faudrait la supporter des journées entières, des semaines entières, des mois et des années, toute une vie. Même le parfum des roses de la roseraie que le vent amène jusqu’à ma fenêtre ne peut l’effacer aujourd’hui. Je tente de rééduquer mon nez en allant chaque jour sentir l’odeur des roses, en vain. Corbillon et Fichieux ne semblaient rien sentir, sans doute n’avaient-ils pas connu d’autre air que celui empuanté de l’Intérieur, mais moi, je souffrais atrocement, il me brûlait le nez et la gorge, j’allais vomir plusieurs fois dans les toilettes au cours de mes premières semaines à l’Intérieur. J’étais livide et affaibli, mais je faisais tout pour dissimuler le dégoût que j’éprouvais. Je tâchais de me contrôler, de ne rien laisser paraître, j’étais épuisé à la fois par la nausée et par les efforts que je faisais pour ne rien montrer. Avais-je rencontré Dunoyer pour la première fois à la roseraie, ou bien au réfectoire ? Je crois me souvenir que je l’ai vu pour la première fois au réfectoire, mais c’est à la roseraie que nous avons eu nos premiers échanges. A la roseraie, Dunoyer m’avait paru charmant. Au réfectoire en revanche, il m’avait fait mauvaise impression, et avec le recul je trouve surprenant que j’aie accepté de lui parler à la roseraie. Pendant mes premières semaines à l’Intérieur, la puanteur et Mitterrand occupèrent toutes mes pensées. Ou plutôt, j’étais dégoûté avec la même intensité par la puanteur qui régnait à l’Intérieur que par l’homme qui dirigeait alors le ministère. Les deux étaient indissociables, mes pensées au sujet de Mitterrand procédaient directement de la nausée que provoquait chez moi la puanteur du ministère. Plus tard, une fois Mitterrand parti « diriger la Justice », comme on disait (lui, « diriger la Justice », quelle ironie de l’histoire !), je continuais à éprouver le même dégoût, je continuais à aller vomir aux toilettes au moins une fois par jour, et aucun des ministres qui lui succédèrent ne le remplaça véritablement, chacun d’entre eux s’efforçant de perpétuer la grande crapulerie mitterrandienne sans jamais y parvenir. Même si je fis des efforts considérables pour remplacer dans mon esprit Mitterrand par Poniatowski, Chirac ou même Valls, je n’y parvins jamais, ce fut Mitterrand qui continua à alimenter la puanteur de la Place Beauvau et par conséquent la détestation que j’éprouvais à son endroit. Cela ne m’empêcha nullement de détester tous les ministres de l’Intérieur qui suivirent, j’ai même fini par exceller dans cette détestation dont l’objet n’a jamais varié en plus de cinquante années de carrière au ministère, mais je ne parvins jamais à me débarrasser de ma haine obsessionnelle de Mitterrand, ce criminel d’Etat tout à fait exceptionnel, ce félon absolu.

© Sylvain Dammertal _ 23 mai 2018

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