Oeuvres Ouvertes

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Roman national (13)

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Je lis et relis l’article sur Audiard tout en prenant quelques notes pour mon roman national. J’y ajoute quelques petites choses de mon cru, comme ça, en passant, en associant librement ce qui doit être associé. Personne, par exemple, ne sait que c’est Audiard qui a écrit la célèbre réplique de Pasqua ministre de l’Intérieur : « Je suis un animal de combat, on m’a cherché, on va me trouver ». Audiard a écrit de nombreux dialogues d’émissions politiques. Le « point de détail de l’histoire de la seconde guerre mondiale », c’est lui aussi. Audiard passait souvent des week-end en famille chez les Le Pen, quand un jour, entre la poire et le fromage, le « Führer », comme on l’appelait affectueusement parmi ses proches, demanda au dialoguiste s’il ne voulait pas lui écrire son texte pour sa première grande émission politique. « Je me souviens que, tout jeune, vous écriviez de superbes pages à la gloire du Maréchal, vous n’aurez aucune difficulté à me trouver une jolie petite formule crypto-pétainiste pour faire tomber les journalistes de la gauche ca-caviar de leur co-cocotier. » (Le Pen avait cette manie de bégayer volontairement en prononçant certaines syllabes, convaincu de faire de savoureux jeux de mots qui ne faisaient rire que lui). C’est ainsi que Le Pen engagea Audiard comme nègre. Malheureusement, Audiard mourut beaucoup trop tôt, mais avant de mourir il avait laissé tout un dossier rempli de formules xénophobes dont se servit abondamment Le Pen. J’extrapole un peu, évidemment, mais tout est dans l’article sur le passé pétainiste et antisémite d’Audiard, le reste coule de source si l’on sait lire, cela ne fait aucun doute. Je n’ai même plus besoin de dessiner, cela me vient comme ça. Les premières années au ministère, ce sont mes dessins qui me livraient tous ces aperçus. Les têtes de Mitterrand et de Pétain surgissaient ensemble du papier, le premier baisant la main du second, celles de Pasqua et Le Pen s’entremêlaient, formant un surprenant kaléidoscope, ma main ne cessait de s’activer sur la feuille et faisait apparaître de curieuses combinaisons dont je ne comprenais pas le sens tout de suite. J’étais un mauvais élève en histoire à l’école. Je dus me plonger dans quantité de lectures sur l’histoire de France qui me permirent d’acquérir une certaine souplesse d’esprit. J’appris peu à peu à me libérer de la masse des matériaux pour associer des données éloignées et apparemment étrangères les unes aux autres. Je devais fournir un gros effort de concentration car au-dessus du bureau de Corbillon, Fouché m’observait de son regard glacial. C’était une espèce de phénomène supranormal qui attira mon attention dès mon premier jour à l’Intérieur. Fouché ne nous observait jamais tous les trois ensemble, mais toujours individuellement, ses yeux de verre glissant de l’un à l’autre d’entre nous au fil de la journée, comme s’il avait voulu contrôler la tâche qui nous occupait. Corbillon et Fichieux semblaient ne plus faire attention au regard mouvant de Fouché suspendu au-dessus d’eux, ils ne regardaient d’ailleurs jamais son portrait, ce qui, pour le premier, s’expliquait aisément par le fait qu’il était accroché dans son dos, tandis que Fichieux, dans cette pièce minuscule, était assis juste en face, sans possibilité aucune d’échapper au regard de Fouché s’il levait le sien. Mais Fichieux se tenait toute la journée penché sur ses papiers, peut-être d’ailleurs se tenait-il ainsi pour ne pas avoir à croiser le regard de Fouché, c’est l’explication qui me vint à l’esprit alors, explication à laquelle je renonçais bien vite quand j’eus compris que Fichieux n’était pas un homme, mais un chien. Dunoyer, quant à lui, a un regard bienveillant, rien à voir avec celui de Fouché. Ce regard bienveillant et même doux, je l’ai découvert un jour à la roseraie, au tout début de mon séjour à la résidence. A présent j’évite la roseraie et le regard doux et bienveillant de Dunoyer, je le fuis même, mais au début de mon séjour ici, je le cherchais. Dès que Dunoyer revenait de sa promenade matinale chargé d’un sac de crottin de cheval, je me précipitais hors de ma chambre pour aller le rejoindre à la roseraie.

© Sylvain Dammertal _ 23 mai 2018

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