Oeuvres Ouvertes

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Roman national (14)

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En effet, Fichieux n’était pas un homme, mais un chien. Il se tenait toute la journée penché sur son bureau, ne relevant jamais la tête, même quand on lui parlait. Il semblait renifler les dossiers qui étaient posés devant lui, son nez était noir et chacune de ses narines paraissait molle, dénuée de toute élasticité, comme la truffe d’un vieux chien, abîmée et salie d’avoir trop traîné par terre. Fichieux s’était noirci le nez sur ses dossiers aux feuilles sales passées par tant de mains en faisant la navette du secrétariat du ministère à notre service. Certains dossiers étaient si anciens qu’on avait du mal à lire les documents à l’intérieur. Fichieux passait donc des heures à en décrypter le contenu, son museau écrasé sur le tas de papier, ses yeux à demi-clos brillant d’une petite flamme noire. Quand je ne dessinais pas Mitterrand, je dessinais Pasqua. Je le dessinais assez facilement à vrai dire, il suffisait de quelques traits car son visage de brute troué par deux yeux inexpressifs surmontés d’épais sourcils néandertaliens était plutôt celui d’un homme primitif que d’un individu plus évolué. Je ne l’avais jamais rencontré, je sortais rarement de mon bureau, mais comme pour Mitterrand la puanteur que répandait Pasqua partout dans le ministère avait guidé ma main. Une scène en particulier revenait constamment dans mes dessins : celle du lâcher de chiens, pratique qu’affectionnait particulièrement Pasqua certains soirs de manifestations qui se terminaient souvent par des affrontements entre CRS et des casseurs dont plusieurs étaient en réalité des agents de l’Intérieur habillés en civil et masqués. Quand Pasqua prononçait son fameux « allez, on lâââche les chiiiiens », il pensait à ses chers voltigeurs, mais ceux-ci, suite à l’assassinat de Malik Oussekine, avaient dû renoncer à leurs motos et on les avait transférés dans des unités spéciales moins voyantes. La plupart de ces unités étaient chargées de « nettoyer les rues » (c’était l’expression employée) après certaines manifestations, loin des caméras de préférence, et en bonne intelligence avec les agents infiltrés parmi les casseurs. Comme tous les ministres de l’Intérieur, Pasqua rêvait de devenir président de la République afin de pouvoir réaliser entièrement l’empire du crime qui avait été sa grande vision pendant l’enfance. Mitterrand, Chirac, Sarkozy, tous avaient été ministres de l’Intérieur avant d’accéder au poste suprême. Aux yeux de Pasqua, on ne pouvait accéder à la présidence sans une maîtrise totale de la Police et sans avoir soi-même accompli tous les crimes d’Etat possibles et imaginables, toujours au nom de l’idéal républicain bien sûr. Le criminel d’Etat absolu, c’était le chef de la nation, cela ne faisait aucun doute pour Pasqua qui avait déjà, dans un de ses cahiers d’écolier que sa mère centenaire continuait à lui offrir, fait la liste de tous les crimes qu’il rêvait de commettre une fois élu à l’Elysée. Alors à l’Intérieur, Pasqua s’entraînait avec ses chiens, car plus tard il allait avoir besoin de leur fidélité et de leur soutien indéfectible. Chaque week-end, il invitait tous ses amis de la classe politique – de la majorité comme de l’opposition – ainsi que des grands patrons à participer à un « lâcher de chiens ». Cela se passait dans une propriété qu’il possédait dans l’Oise, achetée avec l’argent qu’il avait récolté grâce à ces « affaires » qui faisaient de lui l’un des hommes politiques les plus corrompus de la Cinquième République. Le plus grand silence planait sur ces rencontres où des unités des forces spéciales étaient lancées à la chasse d’on ne savait quel gibier. Il régnait dans la zone une puanteur extrême, insoutenable. Les habitants n’en pouvaient plus et s’étaient souvent plaints à la préfecture. Nombre d’invités revenaient de ces chasses d’un genre particulier l’estomac complètement retourné. Pasqua avait semble-t-il inventé une chasse à courre tout à fait nouvelle où le gibier comme le chasseur était humain, c’est du moins les rumeurs qui circulaient Place Beauvau, car évidemment ces « lâchers de chiens » dominicaux fascinaient Corbillon. « Pasqua aurait-il inventé un crime d’Etat totalement nouveau ? » murmurait-il les lèvres tremblantes, les yeux en feu. Cette hypothèse bouleversait Corbillon, qui était justement en train d’écrire un chapitre de sa biographie de Fouché sur les crimes monstrueux que celui-ci avait commis à Lyon en 1793. « Non, non, non, se rassurait-il, il est impossible que Pasqua ait pu faire pire que Fouché à Lyon, c’est tout à fait impossible. » Quoi qu’il en soit, notre liste de disparus augmenta considérablement pendant les années où Pasqua fut à l’Intérieur. J’eus personnellement de nombreux dossiers à traiter concernant des SDF, des chômeurs, des petits délinquants de banlieue qui avaient disparu du jour au lendemain sans laisser de traces. Comme je ne parvenais en général à aucun résultat, le dossier était classé sans suite par le secrétariat du ministère, avec l’accord de Pasqua lui-même. Il est bientôt midi et les autres pensionnaires font déjà la queue devant la porte d’entrée du réfectoire. Quand on ouvre la porte, plusieurs se jettent à l’intérieur et se précipitent vers la table de Dunoyer. Très vite, il ne reste plus qu’une seule place libre autour de la table ronde, celle du maître, celle de Dunoyer qui n’est pas encore arrivé. Ses fidèles, eux, sont installés, serviette autour du cou, mains posées sur les couverts, prêtes à s’en saisir. Ce petit rituel quotidien dégoûtant, je l’ai observé dès mon premier jour à la résidence, car Dunoyer est arrivé ici avant moi. Et j’y assiste chaque jour depuis bientôt trois ans, trois ans durant lesquels aucun des fidèles de Dunoyer ne s’est lassé de ce petit rituel quotidien dégoûtant, bien au contraire. Chaque jour, leur excitation est la même, chaque jour, ils se battent pour occuper les deux chaises à côté de celle de Dunoyer, car Dunoyer, ils le savent, s’assoit toujours à la même place, celle qui donne sur la porte de la cuisine d’où sortent à midi pile les dames de service portant les plats.

© Sylvain Dammertal _ 23 mai 2018

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