Oeuvres Ouvertes

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Roman national (15)

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Fichieux pouvait rester des jours entiers absorbé par le même dossier, le nez collé au papier, flairant chaque ligne, chaque mot d’un rapport de police. Car Fichieux ne lisait pas avec ses yeux qu’il gardait clos toute la journée, mais avec son nez, dont le bout – je l’ai déjà dit – était tellement noirci qu’il ressemblait à la truffe d’un chien. Heureusement pour moi qui étais assis à proximité de son bureau, Fichieux flairait en silence, je suppose que tout jeune il avait dû être formé dans une école spécialisée dans les chiens de bureau où le respect du silence et de la discrétion était inculqué comme l’une des règles essentielles de la sacro-sainte administration policière. Son flairage intense d’un dossier pouvait durer des semaines. Fichieux ne se laissait distraire dans sa tâche ni par moi ni par Corbillon, jusqu’au moment où tout son corps se redressait sur sa chaise, le cou et le crâne tendus à la diagonale, le nez pointé vers la porte. Il restait figé ainsi pendant quelques minutes lors desquelles nous demeurions, Corbillon et moi, absolument silencieux, puis il se levait, prenait son manteau accroché à une patère derrière lui, attrapait une vieille valise cachée dans l’angle de son bureau et sortait précipitamment de la pièce. On ne le revoyait plus pendant plusieurs jours, les premiers temps je m’étais inquiété mais Corbillon m’avait rassuré d’un seul geste de la main qui voulait dire : « Ne vous en faites pas, il ne s’est pas perdu, il retrouvera son chemin jusqu’ici ». Plus tard, j’appris que Fichieux pouvait parcourir des distances incroyables, à pied le plus souvent, parfois en train quand il devait se rendre en province. Il logeait dans de misérables hôtels ou bien passait la nuit dehors quand une piste fraîche risquait d’être effacée par les intempéries. Son infernale ténacité le conduisait toujours à la personne recherchée, fût-elle morte ou vivante. Parfois c’était un corps abandonné au milieu d’une forêt, d’autres fois c’était un homme ou une femme caché quelque part sous une fausse identité. Fichieux ne lâchait jamais un disparu et finissait par attraper sa proie à partir des quelques informations sûres qu’il avait flairées dans son dossier. Dunoyer arrive toujours à midi pile au réfectoire. Ses fidèles sont déjà assis autour de sa table, leur serviette noué autour du cou, ils se saisissent de leurs couverts dès que Dunoyer a pris place et la conversation s’engage aussitôt. C’est Dunoyer, bien entendu, qui prend la parole en premier, tout en se passant une main sur le haut du crâne où ne poussent plus que quelques cheveux gris tout fins. Mon premier jour à la résidence, j’étais assis à la table voisine, et pus donc assister de près à ce spectacle répugnant. Mais dès le lendemain, je pris l’habitude de m’asseoir à une table située à l’autre bout de la pièce, ne supportant pas la voix et le comportement de Dunoyer. Mais comment ai-je alors pu accepter de lui parler à la roseraie ? Je ne l’avais pas reconnu, ce n’était pas le même homme, cela ne fait aucun doute. Dunoyer, avec son regard bienveillant, qui n’avait rien à voir avec la morgue qu’il affichait au réfectoire, m’avait trompé. Je m’étais laissé prendre. Je m’en suis beaucoup voulu plus tard. Je n’aurais jamais dû commencer à discuter avec Dunoyer à la roseraie.

© Sylvain Dammertal _ 23 mai 2018

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