Oeuvres Ouvertes

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Roman national (20)

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Quand j’arrivais à la roseraie, Dunoyer me faisait sa petite courbette, me tendais la main en se redressant, et alors je découvrais son visage sous son chapeau de paille, ses yeux doux et bienveillants, comme s’il s’était efforcé de me faire le meilleur accueil possible. Il savait que j’aimais venir à la roseraie, qu’attiré par le parfum des roses qui montait jusqu’à ma chambre je ne pouvais résister et venais plusieurs fois par jour à la roseraie, surtout le matin car le parfum des roses était alors plus frais, plus printanier, plus entêtant. Dunoyer m’attendait donc à la roseraie et cherchait à se montrer aimable, pourquoi je l’ignorais et je l’ignore encore. Tout en me parlant, il déposait un peu de crottin au pied de chaque rosier, cela prenait du temps car la roseraie était assez grande, ce qui nous laissait tout le loisir de discuter. Je ne saurais vraiment plus dire de quoi nous avons discuté au début, Dunoyer pouvait parler de tout et n’importe quoi, sans doute m’avait-il parlé des rosiers et de leur entretien, et peut-être cela m’avait-il intéressé, mais je ne sais plus ce qu’il m’a dit exactement à ce sujet, sinon qu’il en parlait avec éloquence. Alors que je me souviens parfaitement de ce que Corbillon m’avait raconté à propos de Fouché les premiers jours que j’avais passés à l’Intérieur, je suis incapable de me rappeler exactement ce que Dunoyer m’a dit à propos des rosiers et de leur entretien lors de nos premières rencontres à la roseraie. Je me souviens juste que j’avais été surpris de découvrir un autre Dunoyer que celui du réfectoire, que je n’arrivais pas à m’expliquer ce phénomène de dédoublement, et que je trouvais un certain plaisir à rencontrer ce Dunoyer-là à la roseraie tout en détestant le Dunoyer du réfectoire, sans que cela me posât de véritable problème. J’avais moi aussi parfaitement dissocié les deux Dunoyer, heureux de retrouver celui de la roseraie au cours de la matinée tout en refusant de m’asseoir à côté de celui du réfectoire lors du déjeuner ou du dîner. Cette dissociation m’était devenue naturelle, je n’y faisais plus attention. Apparemment Dunoyer n’était pas fâché que je ne vienne pas m’asseoir à sa table vu que je passais du temps avec lui à la roseraie. Peut-être était-il même plus heureux de me voir à la roseraie que de me voir à sa table où il était le seul à parler, ses fidèles l’écoutant religieusement, alors qu’à la roseraie un échange entre nous était possible. Il y avait deux Dunoyer, mais j’ignorais lequel était le véritable Dunoyer. Etait-ce le Dunoyer de la roseraie qui jouait un personnage au réfectoire dans le seul but de plaire à ses fidèles, ou bien était-ce au contraire le Dunoyer du réfectoire qui jouait un personnage à la roseraie, uniquement pour me plaire ? Ou bien y avait-il un troisième Dunoyer, inconnu, invisible, qui jouait les deux personnages de façon alternée ? Pendant qu’il déposait du crottin au pied des rosiers et tout en discutant avec lui, j’avais commencé à flairer un peu de la puanteur de l’Intérieur que j’avais d’abord associée au crottin de cheval, puis comme l’odeur était tout de même plus forte et désagréable, je m’étais dit qu’elle avait peut-être à voir avec Dunoyer lui-même, mais je ne m’en étais pas trop inquiété, car la puanteur de l’Intérieur était répandue un peu partout dans le pays, même ici, à la résidence, et puis peut-être m’était-elle restée dans le nez alors que j’avais quitté l’Intérieur plusieurs mois plus tôt, peut-être ne pourrais-je jamais m’en débarrasser, m’étais-je dit, sans trop m’inquiéter. Pendant plusieurs semaines, je n’ai pas su ce qu’avait fait Dunoyer avant de venir à la résidence, et je n’avais rien dit me concernant, Dunoyer ne m’ayant rien demandé. Il y avait toutefois des gestes, des expressions qui ne trompaient pas, Dunoyer était un fin causeur, il pouvait parler des roses et des bienfaits du crottin de cheval pendant des heures sans jamais ennuyer son interlocuteur, et sur d’autres sujets tout aussi anodins et a priori ennuyeux que j’ai oubliés il faisait preuve d’une remarquable éloquence, comme s’il était capable de parler librement sans jamais perdre l’attention de celui ou celle qui l’écoutait. Sa voix était assez gracieuse, les gestes qu’il faisait avec ses mains à la fois puissants et élégants, il vous parlait sans jamais vous quitter du regard, ce qui vous obligeait à faire un effort pour ne pas détourner le vôtre et réduisait votre liberté. Je n’étais pas habitué à ce genre d’échanges, pendant les années passées à l’Intérieur je m’étais surtout occupé de mes dessins, interrompu parfois par des propos de Corbillon qui ne s’adressait jamais à moi en particulier, quant à Fichieux il passait son temps la truffe collée à des dossiers et je crois n’avoir jamais entendu le son de sa voix, hormis l’espèce de jappement qui lui échappait quand il sortait de la pièce en courant pour entreprendre une de ses chasses à l’homme quelque part en province.


Sommaire du Roman national

© Sylvain Dammertal _ 12 juillet 2018

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