Oeuvres Ouvertes

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Roman national (25)

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Depuis la fenêtre de ma chambre, caché derrière un rideau, je regarde Dunoyer qui vient d’arriver à la roseraie. En le voyant déballer son crottin de cheval devant quelques admirateurs et admiratrices, je me souviens de ces jours où je me dépêchais de descendre le rejoindre et où il m’accueillait en faisant sa courbette grotesque tout en me serrant la main avant de m’inviter à marcher avec lui au milieu des roses. Je me souviens en particulier de ce jour où Dunoyer m’avait parlé de son activité professionnelle passée alors que je ne lui avais rien demandé à ce sujet et que lui ne m’avait posé aucune question me concernant. C’est à partir de ce jour-là que j’ai recommencé à sentir la vieille puanteur de l’Intérieur qui avait disparu de ma vie depuis que j’étais arrivé à la résidence, oui, c’est à partir de ce jour-là que je l’ai sentie à nouveau, cette vieille puanteur de l’Intérieur dont je croyais m’être définitivement débarrassé, elle avait ressurgi en pleine roseraie, au moment où Dunoyer était en train de me parler pour la première fois de son activité professionnelle passée en tant que, je cite, expert en harmonisation citoyenne, oui, c’est l’intitulé exact que m’avait donné Dunoyer le plus sérieusement du monde, expert en harmonisation citoyenne, comme s’il s’était agi d’un métier tout à fait ordinaire connu de tous. Marchant à côté de lui, j’avais dû faire un effort pour cacher mon trouble, tellement ce nom de métier – si c’en était un réellement, et non quelque titre ronflant derrière lequel se cachaient de très vagues activités plus ou moins lucratives – m’avait tout à la fois surpris et déstabilisé. Est-ce que Dunoyer avait remarqué le trouble qu’avaient généré en moi les simples mots expert en harmonisation citoyenne qu’il avait prononcés, je l’ignore, en tout cas il avait continué à marcher tranquillement au milieu des roses, humant le parfum de quelques-unes d’entre elles au passage alors que moi j’avais de nouveau la vieille puanteur de l’Intérieur dans le nez et même déjà dans la gorge. Plus Dunoyer parlait de son métier d’expert en harmonisation citoyenne et m’expliquait de quoi il s’agissait (car il avait quand même dû remarquer mon trouble), plus la puanteur devenait forte, au point que je craignais de devoir vomir au milieu des roses. Dunoyer me raconta qu’il avait été d’abord journaliste à l’ORTF et qu’au contact avec des hommes de pouvoir il avait été « de plus en plus fasciné par cette espèce d’hommes ». « Oui, c’est une espèce à part entière, savez-vous, et j’ai dû les étudier de longues années avant de commencer à comprendre comment ils fonctionnaient », dit Dunoyer tout en se penchant vers une magnifique rose blanche dont il huma le parfum pendant un long moment. « Il faut avoir une longue expérience de la politique en tant qu’observateur pour comprendre cette espèce d’hommes. Mais passer du journalisme à la politique ne m’a jamais tenté, je n’avais aucune envie de me présenter à des élections et d’aller serrer des mains à tour de bras, si je puis dire. Avec le temps, je me suis de plus en plus intéressé à la question de la citoyenneté. Car cette question est au cœur de notre pacte républicain, n’est-ce pas ? » En prononçant ces derniers mot, Dunoyer s’était tourné vers moi dans l’attente d’une réponse et je ne pus que balbutier quelques mots à peine audibles, totalement écrasé par la vieille puanteur de l’Intérieur qui était soudainement ressurgi et qui m’avait aussitôt rendu malade. Je m’étais mis à transpirer et je me sentais pâlir, mais Dunoyer ne sembla rien remarquer du malaise qui s’était emparé de moi et continua à avancer dans la roseraie ensoleillée, l’air concentré, cherchant les mots adéquats pour m’expliquer en quoi avait consisté son activité professionnelle passée en tant qu’expert en harmonisation citoyenne. Pendant qu’il cherchait ses mots, je tâchais de me remettre tout en m’interrogeant sur ce retour de la vieille puanteur de l’Intérieur, et j’identifiais aussitôt ce qui l’avait causé : le simple mot citoyen m’était insupportable, ou plutôt le simple mot citoyen, mot que j’avais si longtemps chéri, m’était devenu insupportable, il suffisait que je l’entende prononcé une seule fois dans son nouvel usage pour que l’envie de vomir me saisisse, oui, le simple mot citoyen me rendait malade et provoquait chez moi une irrépressible envie de vomir, alors, par crainte de vomir devant Dunoyer qui ne cessait de l’employer devant moi, je pris mon mouchoir et le mis contre mon nez et ma bouche en prétextant une soudaine crise d’allergie provoquée par le pollen des fleurs, et cela me calma un peu. « La citoyenneté doit être la pierre angulaire de notre République, poursuivit Dunoyer, que mon silence n’avait pas découragé. Sans citoyens, pas de République. Les citoyens sont de vrais citoyens s’ils sont au service de l’idéal républicain et donc de la nation. Avec l’individualisme contemporain, la figure du citoyen a hélas disparu, à nous de la restaurer dans toute sa pureté républicaine. Il faut que l’Etat mette en place une politique de citoyenneté avec de véritables parcours citoyens à tous les étages et dans tous les secteurs de la société, au jardin d’enfants, à l’école, à l’université, mais aussi dans l’armée et dans l’entreprise. Trop de nos territoires existent hors des lois de notre République, ces lois doivent y être de nouveau respectées et elles le seront si la citoyenneté est imposée – oui, imposée ! – à tous leurs habitants. Il n’est pas normal que la jeunesse issue de l’immigration ignore les valeurs de la République, combien de temps encore allons-nous accepter cela ? L’avenir de ces territoires comme de tout le pays, c’est, je le répète, la citoyenneté au sein de la nation et nulle part ailleurs ». Comme je devais le constater les jours suivants, Dunoyer pouvait débiter ce genre de discours pendant des heures, il était intarissable. Il était capable de produire un nombre incalculable de phrases contenant toutes les mots citoyen – république – Etat – nation, la seule fonction de ces phrases était en vérité de combiner et recombiner ces quelques mots à l’infini. Le sens importait peu, seule comptait la production d’énoncés sommaires où chacun de ces vocables de deux ou trois syllabes sonnait comme un coup de gong abrutissant l’auditeur dont la cervelle était tout à coup saturée de propos mécaniques. À vrai dire, ce n’était pas Dunoyer qui avait créé cette mode qui consistait à employer le mot citoyen à toutes les sauces. Il y avait désormais des fêtes citoyennes, des actions citoyennes, des journées citoyennes, des actions de nettoyage citoyennes, il y avait même des banques citoyennes, des entreprises citoyennes, et la police elle-même pouvait se prétendre citoyenne puisqu’elle était au service des citoyens. La citoyenneté n’était ni de droite ni de gauche, elle était l’expression d’un ordre national-républicain supérieur à l’individu et à tous les individus, elle leur préexistait et elle perdurerait éternellement après eux. Seuls l’Etat et son oligarchie politique et médiatique étaient autorisés à décider de ce qui était citoyen et de ce qui ne l’était pas. Etait citoyen un acte ou un projet qui servait le bien commun tel qu’il était conçu et énoncé par l’Etat (à travers ses différentes institutions, écoles, universités, armées, polices). Même la littérature et tous les arts pouvaient être dits citoyens, et à vrai dire ils se devaient de l’être s’ils voulaient avoir une existence quelconque dans l’espace public. Les artistes s’efforçaient donc d’intégrer leurs pratiques artistiques et culturelles au sein même des institutions de l’Etat, sans quoi celles-ci n’avaient aucune chance de se voir attribuées le label citoyen. Oui, c’était exactement cela : citoyen n’était pas un mot auquel on pouvait attribuer comme autrefois un sens bien défini, c’était juste un label qu’accordait l’Etat et ses représentants politiques, culturels et médiatiques à toutes les activités et les projets qui s’inscrivaient dans l’ordre national-républicain.


Sommaire du Roman national

© Sylvain Dammertal _ 12 juillet 2018

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