Éditions Œuvres ouvertes

Google Death (1) : La vieille dame

...

Tu es venu sonner chez moi un soir. Comme je t’avais aperçu depuis la fenêtre de la cuisine où j’étais assise toute la journée, je t’ai ouvert tout de suite. Dehors, on entendait les oiseaux crier dans les arbres.
Je ne t’avais pas vu depuis longtemps. Tu avais grandi dans la maison d’à côté et je te connaissais depuis tout petit. Quelques semaines plus tôt, tes parents m’avaient dit que tu avais quitté le domicile familial. Il a trente ans quand même, avaient-ils ajouté, l’air soulagé.
Tu es entré et tu es allé t’asseoir dans la cuisine. J’ai éteint la télé. À vrai dire, tu avais changé. Tu t’étais laissé pousser la barbe et tu portais de vieux vêtements. Tu avais l’air fatigué. Surtout, toi qui étais autrefois si timide, tu me regardais droit dans les yeux. Vous verrez, il fera une connerie un jour, m’avait dit aussi son père.
Je t’ai posé quelques questions et tu m’as à peine répondu. J’avais déjà compris pourquoi tu étais venu.
— Tu as besoin d’argent ?
Il y eut un silence, puis tu as répondu :
— Oui. Donne-moi ta carte.
Ton regard violent était fixé sur moi. Je t’ai dit de sortir, mais tu n’as pas bougé. Au bout d’un moment, tu t’es levé, tu m’as pris par les bras et tu as commencé à hurler en répétant l’ordre que tu m’avais déjà donné. Je suis allée chercher mon portefeuille en tremblant.
— Maintenant tu me donnes le code.
Je me suis tue, et c’est alors que tu as commencé à me frapper. Plusieurs coups au visage qui m’ont fait tomber sur le sol. Tu étais devenu fou de rage et tu m’as traînée dans le couloir tout en continuant à me frapper. Comme je ne répondais toujours pas, tu t’es assis sur moi pour pouvoir me cogner plus fort. J’ai perdu connaissance.
Quand je suis revenue à moi, j’étais assise dans la cuisine, ligotée à une chaise. La lumière était allumée mais je n’entendais aucun bruit. Tu avais dû trouver dans mon portefeuille le code de ma carte bancaire inscrit sur un bout de papier. J’avais mal partout, surtout dans la nuque. Je saignais abondamment de la bouche mais je ne pouvais pas m’essuyer, mes mains étaient attachées dans mon dos.
J’ai pensé que tu étais parti tirer de l’argent en pleine nuit.
Quand tu es revenu, il était une heure à la pendule. Tu avais l’air plus calme. Tu m’as détachée et tu m’as portée jusqu’à la salle de bains. Avec un gant de toilette, tu as lavé mon visage complètement tuméfié et sanguinolent. J’avais très mal à la mâchoire, sans doute brisée. Toujours sans dire un mot, tu m’as redescendue et tu m’as attachée à nouveau à la chaise.
— Il y a un trésor dans la maison. Tout le monde le sait dans le quartier. Tout le monde sait que tu gardes ton argent chez toi.
J’aurais voulu te supplier, mais je ne pouvais plus parler. Il n’y avait plus de colère en toi. Juste de la froideur, une froideur qui me terrifia. Tu t’es approchée de moi et tu as recommencé à me frapper. Cela a duré longtemps, une heure peut-être. Quand tu t’es arrêté, j’étais déjà morte.
Combien de temps suis-je restée là, attachée ? Un ou deux jours sans doute. Je vivais seule depuis tant d’années, personne ne s’occupait de savoir comment j’allais dans la maison au bout de la rue.
Le seul qui s’occupait encore de moi, c’était toi, mon assassin. Tu étais allé acheter du matériel. Tu as porté mon corps sur la terrasse derrière la maison. À coups de hache, tu as tranché mon corps en plusieurs morceaux que tu as jetés dans différents sacs poubelle.
Personne ne savait où tu étais. De l’argent, tu en avais un peu maintenant. Tu avais passé plusieurs jours à fouiller la maison sans trouver le fameux trésor. Il ne te restait plus qu’à te débarrasser de mon cadavre.
C’est dans une forêt avoisinante que la police a retrouvé les morceaux. Tu en avais fait cuire certains sur un barbecue en pierre installé là pour les vacanciers, mais tu n’étais pas parvenu à les faire brûler entièrement. Malgré de longues recherches, on n’a jamais retrouvé la totalité de mon corps.
Comme j’ai entendu que tu souffrais d’amnésie et que tu avais oublié tous ces événements, je me suis permis de te rafraîchir la mémoire. Est-ce pour cela que tu m’as appelée ? Je te vois assis devant ton écran, silencieux. Finiras-tu par me parler ? Je suis patiente, j’attendrai le temps qu’il faudra.


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© Sylvain Dammertal _ 20 août 2018

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