Éditions Œuvres ouvertes

Journal de Kafka (II, 25) : Bernhard Kellermann a fait une lecture

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27 novembre 1910 Bernhard Kellermann a fait une lecture : quelques textes inédits de ma plume, ainsi a-t-il commencé. Un homme gentil apparemment, des cheveux dressés presque gris, rasé de près non sans mal, nez pointu, la chair des joues monte et descend sur ses pommettes comme une vague. C’est un écrivain médiocre avec quelques bons passages (un homme sort dans le couloir, tousse et regarde autour de lui s’il n’y a personne) aussi un homme honnête qui veut lire ce qu’il a promis, mais le public ne l’a pas laissé, effrayés par la première histoire qui se passe dans un hôpital psychiatrique, ennuyés par sa façon de lire, les gens, malgré le mauvais suspense du récit, ne cessaient de partir les uns après les autres, avec un zèle qui pouvait faire croire que quelqu’un d’autre lisait dans la pièce d’à côté. Quand il a bu un peu d’eau minérale au 1/3 de son récit, une foule de gens est partie. Il a pris peur. J’ai tout de suite fini, a-t-il dit en mentant tout simplement. Quand il a fini, tout le monde s’est levé, il y a eu quelques applaudissements qui résonnèrent comme si, au milieu de tous les gens debout, quelqu’un était resté assis et applaudissait tout seul. Mais Kellermann voulait lire une autre histoire, et peut-être même plusieurs autres. Face à tous les gens qui partaient, il ne sut qu’ouvrir la bouche. Enfin après avoir été conseillé il a dit : J’aimerais encore vous lire un petit conte qui ne dure que 15 minutes. Je fais 5 minutes de pause. Quelques personnes sont restées, après quoi il a lu un conte dont certains passages auraient donné le droit à chacun de partir en courant du fond de la salle pour rejoindre la sortie en passant par-dessus les auditeurs.


- Bernhard Kellermann, écrivain allemand (1879-1951). Le récit lu ce soir-là au Casino allemand de Prague a paru dans la revue Die Neue Rundschau en juin 1911, et en volume à Berlin en 1922, sous le titre Die Heiligen. Le journaliste du Prager Tagblatt juge aussi sévèrement la lecture de Kellermann (édition du 28 novembre 1910, en page 4, voir ici).

- Kellermann devint par la suite un écrivain célèbre. Intéressant portrait sur Wikipédia dont j’extrais ce passage :

À partir de 1904, il se fait remarquer comme auteur de romans. L’un de ses premiers récits, Yester und Li (Yester et Li) connaît un succès retentissant avec cent quatre-vingt-trois rééditions successives jusqu’en 1939. Son roman Ingeborg (1906) atteint également un nombre important de rééditions pour l’époque, cent trente-et-une jusqu’en 1939.

Dans les années qui précèdent la Première Guerre mondiale, il publie des romans qui s’inspirent de ses voyages aux États-Unis et au Japon. Son chef-d’œuvre, un roman d’anticipation intitulé Der Tunnel (Le Tunnel), paraît en 1913 avec un immense succès éditorial qui profite aussi bien à son auteur qu’à son éditeur, le S. Fischer Verlag. Le tirage global atteint le million d’exemplaires et le roman est traduit en vingt-cinq langues. Se détournant de l’orientation plus impressionniste et lyrique de ses débuts, Bernhard Kellermann priviliégie avec Le Tunnel une approche plus réaliste et sociocritique mêlée d’anticipation technique. Ce roman fut adapté au cinéma en 1933 par Curtis Bernhardt dans un film également intitulé Le Tunnel, une production franco-allemande avec Jean Gabin et Madeleine Renaud.

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Portrait de Bernhard Kellermann en 1909, auteur inconnu.


Sommaire du deuxième cahier

© Franz Kafka_traduction & appareil critique par Laurent Margantin _ 5 août 2018

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