Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Google Death (2) : Le père

...

Je l’avais vaguement remarqué à la table d’à côté. Il ne cessait de regarder l’écran de son téléphone portable et passait parfois un coup de fil. Il avait l’air plutôt agité par rapport aux autres clients du café qui lisaient leur journal, totalement immobiles et silencieux.
Alors que j’étais moi-même occupé à lire, il s’est tourné vers moi et m’a demandé si je pouvais lui rendre un « petit service ».
— Je n’ai pas pris mes lunettes, est-ce que vous pourriez écrire à ma place ? et il m’a tendu son téléphone portable où, sur l’écran, étaient affichés les mots suivants :
— Ne donne…
Cet homme me paraissait un peu trop agité mais j’ai fini par prendre l’appareil et par taper les mots qu’il m’a dictés :
— Ne donne pas… d’information… sur moi… car cette affaire… va aller... au tribunal.
Une fois envoyé le SMS, l’homme a attrapé une chaise derrière lui et s’est assis en face de moi.
Il m’a parlé de l’affaire qui l’occupait, mais j’étais trop concentré sur son regard pour l’écouter vraiment. Ses yeux étaient un peu vitreux, surtout le gauche, ils ne cessaient de me fixer comme s’ils avaient voulu m’hypnotiser. De tout ce qu’il m’a raconté, j’ai retenu seulement les informations suivantes. Il avait deux filles. Il avait traité une femme – la propriétaire de son logement, il me semble, mais je ne suis pas sûr – de « salope » (il avait souri). Il avait écrit une lettre au juge en le traitant d’ « incompétent ».
S’agissait-il de vous, monsieur le juge, ou était-ce un de vos collègues ? Je l’ignore, car il n’a pas dit de nom.
Je lui ai dit qu’il ne devrait pas écrire ce genre de lettres à un juge, qu’il allait avoir des problèmes.
— Oh, mais je ne l’ai pas insulté. « Incompétent » n’est pas une insulte.
Il voulait continuer à me raconter son histoire, mais je lui ai dit en souriant que j’étais venu dans ce café pour lire.
Il est retourné à sa table sans dire un mot. Au bout d’un moment, il est parti et m’a simplement dit « Au revoir » en passant à côté de moi.
C’est seulement après son départ que j’ai regardé le téléphone sur la table. Il avait pris le mien et laissé le sien. L’avait-il fait exprès ? Je l’ignore, monsieur le juge. D’ailleurs je n’ai pas eu le temps de me poser la question, car l’appareil s’est mis aussitôt à sonner pour signaler la réception d’un SMS :
— As-tu parlé au juge, papa ? Elodie.
Sans réfléchir, j’ai répondu :
— Oui, ne t’inquiète pas, ma chérie. Tout va bien se passer. Je m’occupe de tout.
Les heures qui ont suivi, j’ai reçu d’autres SMS des deux filles qui s’appelaient Elodie et Nathalie. J’ai répondu à chacun d’entre eux en essayant de trouver les mots justes. Evidemment, je ne pouvais pas poser de questions les concernant, je devais jouer le jeu sans être démasqué. Chacun de leur message où elle m’appelait « papa » me remplissait de bonheur. Bien sûr que ce que je faisais était mal, monsieur le juge, j’en suis conscient. Mais j’ai été assez vite puni d’avoir été malhonnête.
Mes jours et mes nuits étaient désormais occupés par les SMS de plus en plus alarmistes de mes deux filles. Il y était question d’une convocation imminente au tribunal et de je ne sais quel procès. J’essayais de calmer leur angoisse en leur répondant à chaque fois qu’elles ne devaient pas avoir peur, que tout allait bien se passer.
Comment pouvais-je savoir, monsieur le juge, que mes deux filles étaient mortes et qu’elles avaient été assassinées deux jours plus tôt par celui qui prétendait être leur père ? Bien sûr, je ne nie pas la réalité du crime et suis prêt à reconnaître que j’en suis l’auteur, puisque cet appareil est à moi, et que c’est moi qui ai écrit tous les messages des derniers jours. Je ne fuirai pas mes responsabilités, comme on dit.


Sommaire

L’auteur

© Laurent Margantin _ 14 août 2018

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Lien hypertexte

    (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)