Oeuvres Ouvertes

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Google Death (3) : L’enfant

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Je vous remercie de m’avoir rendu visite à la morgue. Je vous aimais bien, vous savez. Vous n’étiez pas né et vous n’aviez pas grandi au village, mais avec le temps vous étiez devenu un membre à part entière de notre petite communauté composée essentiellement d’agriculteurs dont la plupart étaient à la retraite.
Chez nous à la ferme, vous étiez toujours le bienvenu. À chacune de vos visites, vous alliez admirer nos charolaises à l’étable. On savait que vous aimiez la campagne et qu’après tant d’années à Paris, vivre dans cette maison perdue au milieu de nulle part ne vous faisait pas peur. Vous alliez avec nous à la chasse et vous aviez appris à éliminer tous les animaux nuisibles que nous rencontrions, notamment les renards, et même, un jour, un de ces loups réintroduits dans la région qu’on avait tiré avec bonheur avant de déposer son corps écorché sur un vieux tas de bois à l’adresse du garde-champêtre.
L’été, vous veniez toujours dans votre maison de campagne accompagné de votre petit-fils. C’était un très bel enfant aux cheveux roux qui savait profiter de ses vacances à la campagne en courant les chemins, toujours aux aguets. Il aimait beaucoup capturer les mulots dans le grenier de votre maison, à l’aide de pièges qu’il confectionnait lui-même. Il capturait également les oiseaux qu’il offrait encore vivants aux chats après avoir joué un moment avec eux.
Vous souvenez-vous du jour où nous avons défriché une parcelle de votre terrain située à côté de la grange ? Nous avions entassé tous les branchages et les herbes avant d’y mettre le feu. L’enfant est resté toute la soirée à contempler les flammes, comme hypnotisé par le spectacle. En passant à côté de lui, j’ai même eu peur en découvrant l’expression de son regard, d’une violence que je n’avais jamais vue chez quiconque. J’avais failli vous conseiller de le tenir à l’écart du brasier, mais je m’étais finalement abstenu.
Quelques jours plus tard, la grange du père Mollard était incendiée. Les gendarmes ont fait leur enquête et n’ont pas retrouvé le coupable.
Chaque été – et toujours quand votre petit-fils était en vacances chez vous –, des fermes flambaient dans la région. Je me suis senti obligé d’envoyer une lettre anonyme à la gendarmerie locale – une vieille tradition familiale. Mais comment aurait-on pu croire qu’un gamin âgé d’une dizaine d’années à peine avait mis le feu à des endroits distants de plusieurs kilomètres ?
Vous sembliez beaucoup aimer cet enfant. Devenu adolescent, il vint chez vous moins régulièrement, et les incendies furent moins nombreux. Une des dernières fois que je l’ai vu, il était déjà majeur et venait de passer son permis de conduire. Il était venu au volant de sa propre voiture. Vous étiez très heureux de le revoir et je vous ai souvent croisé lors de vos promenades.
Un soir, j’étais seul à la ferme quand je l’ai vu surgir dans la grange où j’entreposais le foin. Il était armé d’un fusil et portait un bidon d’essence. Avant de mettre le feu, il m’a battu et m’a enfermé, en me laissant pour mort.
J’ai réussi à m’échapper par une porte à l’arrière du bâtiment au moment où le foin s’embrasait. C’est en arrivant dans ma cuisine où j’allais appeler la police que mon cœur a lâché.
Quand vous m’avez rendu visite à la morgue, vous êtes restés un moment silencieux devant mon cadavre. Puis votre petit-fils a dit :
— Sans son dentier, il a une tête de vautour.
Je vous remercie d’avoir pris contact avec moi. Sachant que ce petit salaud est maintenant sapeur-pompier dans la région parisienne, je me fais évidemment du souci, et même mort, je serais heureux de pouvoir témoigner contre lui.


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L’auteur

© Laurent Margantin _ 14 août 2018

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