Oeuvres Ouvertes

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Google Death (4) : Le bruit de la mer

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Vous êtes arrivé jusqu’à moi en tapant les mots « maison – mer – séquestration » dans votre moteur de recherche.
Je suis mort il y a deux ans. Avant cela, je travaillais comme agent de sécurité dans une école maternelle. J’avais eu la chance de trouver ce poste quelques temps après ma sortie de prison et cela m’a permis de me faire oublier. Les parents appréciaient ma présence devant l’école, j’aidais les enfants à traverser la rue, on me trouvait serviable.
Pour la première fois de ma vie, j’ai fait l’acquisition d’un bien immobilier. C’était une vieille maison abandonnée sur la côte sauvage. Aucune plage aux alentours, que des rochers d’origine volcanique à des kilomètres à la ronde. A part quelques nudistes, personne ne venait sur ce bord de mer.
J’ai restauré la maison tout seul pendant plusieurs années. Je m’y plaisais bien, même si la solitude était parfois pesante. Je me suis mis en quête d’une compagne. Je me suis inscrit à plusieurs sites de rencontre sur Internet, et après quelques entretiens en ligne une femme a accepté de prendre un verre avec moi.
Elle s’appelait Geneviève. Très vite, j’ai été conquis. Elle aimait beaucoup raconter des histoires. Des choses du quotidien, ce qui lui arrivait pendant des voyages, et même des contes qu’elle lisait aux enfants car elle était institutrice.
— Tu sais, je me suis renseignée à ton sujet, m’a-t-elle dit un jour, alors que nous nous connaissions déjà bien. J’ai des collègues qui travaillent dans ton école, tu as une excellente réputation. Donc c’est oui.
Je venais de lui proposer d’emménager dans ma maison. Quelques semaines plus tard, elle arrivait avec toutes ses affaires, elle avait rendu son appartement et vendu ses meubles. Chez moi, il y avait tout ce qu’il fallait.
— J’ai toujours rêvé de vivre au bord de la mer.
Dès le premier soir, je l’ai enfermée dans la chambre à l’étage après lui avoir pris son portable. J’avais installé des barreaux aux fenêtres, elle ne pourrait pas s’évader. Elle avait crié un moment, puis elle s’était calmée.
Le lendemain matin, je lui ai parlé à travers la porte. Elle aurait tout ce dont elle avait besoin pour vivre : nourriture, boisson, télé, lectures. Il suffisait de me demander. Je ne la forcerai pas à avoir des relations sexuelles. Elle n’avait qu’une seule tâche à accomplir : chaque soir, me raconter des histoires.
— Je ne te ferai pas de mal, c’est promis.
Enfermée dans sa chambre, Geneviève a hurlé pendant quelques jours. Mais personne ne passait sur le chemin devant la maison qui aurait pu l’entendre. Par précaution, j’avais tout de même installé une caméra de vidéosurveillance sur la façade de la maison, au cas où j’aurais eu de la visite. Mais cela n’arrivait jamais.
Qui me connaissait dans la région ? Qui se souvenait que j’avais été marié jadis et qu’un jour de beuverie j’avais broyé le crâne de ma femme à coups de galet ? Le meurtre remontait à une vingtaine d’années, tout le monde m’avait oublié, même ma famille.
Un soir, Geneviève m’a appelé. Je suis monté lui ouvrir. Je nous ai fait à manger. Après le dîner pendant lequel elle n’a pas dit un mot, nous nous sommes installés dans le salon. Elle s’est assise dans le fauteuil à côté de la lampe. Je me suis placé en face d’elle et j’ai ouvert une bouteille de rhum.
Elle n’avait aucun livre avec elle, rien, juste ses mots. Toute la nuit, elle a raconté des histoires, seulement interrompue par le fracas des vagues.
La même scène s’est répétée pendant plusieurs nuits. Elle semblait avoir accepté son nouveau destin. Je l’écoutais parler avec ferveur.
Un soir, elle est descendue, l’air épuisé.
— Je n’y arrive plus, a-t-elle dit. Le bruit de la mer me rend dingue. Je n’arrive plus à me concentrer. C’est comme ça depuis le premier jour. J’avais quelques histoires en stock, mais là, je suis vidée.
La fureur s’est emparée de moi.
— Les Mille et une nuits, bordel de merde, les Mille et une nuits ! Est-ce que tu sais ce qui va t’arriver si tu ne trouves pas d’histoires à me raconter ?
Je me suis retenu de la frapper et je l’ai enfermée dans sa chambre. Toute la nuit, j’ai bu. Complètement ivre, je suis sorti. La mer était agitée. J’ai marché sur les rochers. Ce coin est infesté de requins, ai-je pensé. Puis je me suis jeté dans les vagues.
J’ignore s’ils ont retrouvé le corps de Geneviève dans la chambre de la maison. Personne ne passe jamais par là-bas.


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L’auteur

© Laurent Margantin _ 14 août 2018

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