Œuvres ouvertes

L’ami si proche : Marc Bonneval (1)

Début d’un hommage

Une carte postale qu’on poste de Bavière à un ami qui, on ne le saura que le jour suivant, n’est déjà plus là.

Le lendemain en effet, un message intitulé « Marc est parti » : dans la nuit du douze, aujourd’hui la messe et enterrement, un temps froid et gris, quelques rayons du soleil seulement pour lui.

Marc Bonneval a été mon professeur de philosophie au lycée. Pendant un an, nous avons lu - parmi beaucoup d’autres extraits - trois œuvres : Les Lettres d’Epicure, le Traité de pédagogie de Kant et le Cours de philosophie positive d’Auguste Comte. Cette initiation à la philosophie a orienté de manière définitive mon rapport à la littérature.

Nous avons échangé quelques lettres pendant mes études, puis nos chemins se sont séparés, lui vers l’Italie, moi vers l’Allemagne.

Il y a deux ans, alors que j’utilise Skype depuis peu, son nom apparaît sur l’écran, vingt ans après donc. Suivra un échange intense autour d’envois de textes, de livres par la poste, de photos d’Ariège ou de la Réunion. On se parle au téléphone.

Marc est gravement malade, mais croit pouvoir sinon guérir, du moins vivre avec. Il me présente sa nouvelle situation ainsi :

Je vous avais dit vouloir vous répondre plus longuement sur ce thème (vingt ans), mais de fait cela demanderait une anamnèse dont l’ampleur m’impressionne, puisque pour moi, ces deux décennies ont vu se succéder : un divorce, un remariage, le décès d’une grand-mère, le décès de mes deux parents, une expatriation, l’acclimatation à de nouvelles activités professionnelles ou presque : traducteur, auteur de dictionnaire, conférencier, professeur de français et de littérature, professeur de latin, professeur de collège et plus seulement de terminale, responsable syndical, lithographe ; et aujourd’hui, ce qui me mobilise le plus intellectuellement, après avoir pensé devenir proviseur, me découvrir dans une condition qui trouble vraiment ma pensée : avoir une maladie sans me sentir malade, être professionnellement réduit à l’inactivité sans être du tout inactif, et me trouver devant l’inconnu d’un avenir de malade, puisque cette maladie que l’on m’a trouvée n’est pas en tant que telle curable (je veux dire que je crois avoir compris qu’il n’est pas possible d’en guérir), mais contrôlable et, pour telle ou telle manifestation pathologique (quoique, j’y reviens parce que ça dérange ce que je croyais savoir : la santé c’est la vie dans le silence des organes...), stabilisable.

Evidemment, cette nouvelle condition signifie aussi être retourné en France, et dans un lieu que je connais, mais qui avait pour moi toujours été associé aux vacances, et qui est en train de devenir mien d’une toute autre façon.

Or, au cours de ces vingt dernières années, je m’étais beaucoup consacré à cette question du lieu, j’avais même cru avoir trouvé en Toscane le lieu qui pour moi était le "vrai" lieu, si le mot a un sens, le lieu de la révélation de l’être, pour parler de façon anti-heideggerienne d’une thématique tout à fait heideggerienne. Sauf que la Toscane était pour moi lieu d’élection, alors que l’Ariège est le lieu d’une nécessité que je n’ai évidemment pu choisir, puisque c’est la terre d’une partie de mes ancêtres, et que six générations se sont déjà succédées dans cette maison (je pense avec effroi à un château bourguignon que je connais, habité depuis plus de mille ans par la même famille : heureusement (?) pour moi, ce n’est pas ce poids là dont je dois assumer l’héritage, mais c’en est tout de même un (connaissez-vous André Frénaud ?).

Mais le temps aussi s’implique dans ma nouvelle situation : celui de l’âge de ma vie (à cinquante cinq ans, on ne voit plus "les choses", comme on dit, comme à trente cinq, même si je crois aussi que la conscience, en elle-même, ne vieillit pas), et aussi le fait de la brusquerie de ce qui m’est arrivé cet été, et qui m’oblige (ou plutôt me contraint) à considérer comme "passées" des responsabilités, des expériences, des activités qui, il y a seulement trois mois, tissaient mon présent et mon avenir, leur donnaient leur structure et leur rythme, et dont la disparition me laisse désemparé, puisque je dois (m’)inventer un nouveau présent et peut-être aussi un nouvel avenir.

Excusez à la fois l’improvisation de ces confidences, et aussi leur "impudeur", mais ce que vous m’avez dit et que je crois savoir de vous me semble m’y autoriser, de même aussi que l’éloignement géographique qui favorise cette très particulière fausse proximité du genre épistolaire. Je dis fausse en deux sens (je repense à un texte de Barthes, d’une part, mais aussi aux Lettres à Lucilius de Sénèque, dont il n’est pas certain qu’elles aient jamais été une correspondance authentique).

Je reviendrai sur cette amitié, notamment à travers la mise en ligne d’un long poème inédit. On peut d’ores et déjà lire ici deux textes de Marc Bonneval.

© Laurent Margantin _ 19 mai 2010

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