Œuvres ouvertes

Journal de Kafka (II, 78) : Les quatre amis Robert Samuel, Max et Franz

...

Les quatre amis Robert Samuel, Max et Franz avaient déjà pris l’habitude d’utiliser leurs petites vacances pour faire un voyage ensemble chaque été ou automne. Le reste de l’année, leur amitié consistait le plus souvent à se retrouver tous les quatre avec plaisir un soir de la semaine le plus souvent chez Samuel qui, étant le plus aisé, avait une plus grande chambre, à se raconter diverses choses en buvant modérément de la bière. Quand ils se séparaient à minuit, ils n’avaient jamais fini de se raconter leurs histoires, comme Robert était secrétaire d’une association, Samuel employé d’un bureau commercial, Max fonctionnaire dans une administration et Franz fonctionnaire dans une banque, presque tout ce que chacun avait vécu dans son travail était inconnu aux trois autres et devenait vite l’objet de leur récit, toutefois incompréhensible sans une explication détaillée. Mais c’est surtout la diversité de ces professions qui faisait que chacun était obligé d’expliquer sans cesse sa profession aux autres, incapables en tant que faibles êtres humains de saisir ces explications en profondeur, et, justement pour cette raison, mais aussi par vraie amitié, exigeant sans cesse qu’on les reprenne. Il était en revanche rarement question d’histoire de femmes, car même si cela eût été au goût de Samuel, il se gardait bien d’exiger que la conversation s’orientât en fonction de ses besoins, à cet égard la vieille fille qui allait chercher la bière lui était apparue souvent comme un avertissement. Mais on riait tellement lors de ces soirées que Max, en rentrant, disait que cet éternel rire était regrettable parce qu’on on oubliait toutes les choses sérieuses dont chacun avait pourtant un nombre suffisant à porter. Pendant qu’on rit, on pense qu’il reste bien assez de temps pour tout ce qui est sérieux. Mais ce n’était pas vrai, car les choses sérieuses posent de plus grandes exigences à l’homme et il est clair qu’on est plus capable de satisfaire à de grandes exigences en compagnie de ses amis que seul. C’est au bureau qu’on doit rire parce qu’on n’y réalise rien de plus. Cette opinion était dirigée contre Robert qui travaillait beaucoup dans sa vieille association artistique à laquelle il apportait sa jeunesse tout en observant les choses les plus comiques avec lesquelles il amusait ses amis. Dès qu’il commençait, ses amis quittaient leur place, se mettaient à côté de lui ou s’asseyaient sur la table et Max et Franz surtout riaient avec une telle insouciance que Samuel déplaçait tous les verres sur une petite table d’appoint. Quand on était fatigué de raconter, Max se mettait au piano avec une énergie tout à coup nouvelle, et il jouait, tandis que Robert et Samuel étaient assis à côté de lui sur le petit banc et que Franz, qui n’entendait rien à la musique, parcourait assis seul à table la collection de cartes postales de Samuel ou lisait le journal. Quand les soirées devenaient plus chaudes et qu’on pouvait déjà laisser la fenêtre ouverte, ils venaient parfois tous les autres à la fenêtre et, les mains dans le dos, regardaient la rue en bas sans se laisser distraire de leur conversation par la circulation qui était à vrai dire peu importante. Juste de temps en temps, l’un d’eux retournait à la table pour boire une gorgée ou bien pointait du doigt les coiffures bouclées de deux filles assises en bas dans un bar à vin ou la lune qui provoquait facilement leur étonnement, ou bien Max décrivait ce qu’il racontait les doigts tendus vers l’extérieur par-dessus les épaules des autres, jusqu’au moment où Franz disait qu’il faisait frais, qu’il fallait fermer la fenêtre. En été ils se rencontraient parfois dans un jardin public, s’asseyait à une table tout en bordure, là où il faisait plus sombre, buvaient à leur santé mutuelle et leurs têtes rapprochées les unes des autres tandis qu’ils discutaient, ils remarquaient à peine l’orchestre à cuivres qui jouait au loin. Bras dans les bras, marchant au même pas, ils rentraient chez eux en traversant le parc. Les deux à chaque bout moulinaient avec leur canne ou bien battaient les buissons, Robert [On pense qu’on le décrit correctement, mais ce n’est qu’approximatif et est corrigé dans le Journal] les invitait à chanter, puis se mettait à chanter tout seul, ce qu’il faisait pour quatre, le deuxième au milieu se sentait alors particulièrement bien protégé. Au cours de ces soirées, Franz serra ses deux voisins contre lui et dit que c’était si beau d’être ensemble qu’il ne comprenait pas pourquoi ils ne se retrouvaient qu’une fois par semaine, alors qu’il serait sûrement facile de s’arranger pour se voir, sinon plus souvent, du moins deux fois par semaine pourquoi pas plutôt deux fois. Tous furent d’accord, même le quatrième qui depuis l’extérieur n’avait compris que confusément ce que Franz avait dit tout bas. Un tel plaisir méritait le petit effort que chacun ferait de temps à autre. Il sembla à Franz que sa voix était devenue caverneuse, comme s’il était puni d’avoir parlé pour tous sans qu’on l’ait prié de le faire. Mais il ne renonça pas. Et si l’un d’entre eux ne pouvait vraiment pas venir un jour, ce serait dommage pour lui et on le consolerait par la suite, mais est-ce que les autres devaient renoncer à se voir à cause de cela, est-ce qu’être à trois ne suffisait pas, et même à deux s’il le fallait. Naturellement, naturellement, dirent-ils tous. Samuel quitta le bout du rang et marcha juste devant les autres parce qu’ils étaient ainsi plus proches les uns des autres. Mais il eut ensuite l’impression que ce n’était pas le cas et préféra se remettre dans le rang. Robert fit une proposition : nous nous réunissons une fois par semaine et nous apprenons l’italien. Nous sommes décidés à apprendre l’italien, car l’an dernier déjà nous avons vu dans le petit coin d’Italie où nous étions que notre italien suffisait tout juste pour demander notre chemin, souvenez-vous quand nous nous sommes perdus entre les murs des vignes de la Campagna. Et même cela n’a suffi qu’avec le gros effort fourni par ceux que nous avons interrogés. Il nous faut donc apprendre si nous voulons retourner en Italie cette année. On ne peut pas faire autrement. Et est-ce qu’apprendre ensemble n’est pas la meilleure solution ? Non dit Max nous n’apprendrons rien ensemble. J’en suis sûr, tout comme je suis sûr que toi Sam tu es pour l’apprentissage en commun. Et comment ! dit Samuel. Je suis sûr que nous apprendrons très bien ensemble, je ne cesse de regretter que nous n’ayons pas été dans la même école. Savez-vous d’ailleurs que nous ne nous connaissons que depuis 2 ans. Il se pencha pour les voir tous les 3. Ils avaient ralenti leur pas et avaient desserré leurs bras. Mais nous n’avons encore rien appris ensemble dit Franz. Moi je suis très bien comme ça. Je ne veux rien apprendre du tout. Mais s’il nous faut apprendre l’italien, il vaut mieux que chacun l’apprenne pour soi. Je ne comprends pas dit Samuel. D’abord tu veux qu’on se retrouve chaque semaine, ensuite tu ne le veux plus. « Allons dit Max, moi et Franz nous ne voulons simplement pas que nos rencontres soient troublées par l’apprentissage et notre apprentissage par nos rencontres, c’est tout ». Ah bon dit Franz. Il ne reste pas beaucoup de temps dit Max on est en juin et nous voulons partir en septembre. C’est la raison pour laquelle je veux que nous apprenions ensemble dit Robert et il fit de gros yeux aux deux qui s’opposaient à lui. C’est surtout son cou qui devenait flexible quand on le contredisait.


- Le 6 septembre 1911, lors d’un séjour à côté du Lac Majeur, Kafka et Brod ont l’idée d’écrire ensemble un roman intitulé d’abord Robert et Samuel, puis Richard et Samuel. Ils n’en écriront que le premier chapitre qui paraîtra dans la revue Herder-Blätter en mai 1912. Dans ce passage du Journal, les quatre amis sont Max et Franz et leurs doubles fictifs Robert et Samuel.


Sommaire du deuxième cahier

Le deuxième carnet du Journal de Kafka, livre papier

© Franz Kafka_traduction & appareil critique par Laurent Margantin _ 24 mai 2019

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Lien hypertexte

    (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)