Œuvres ouvertes

La mort est une industrie culturelle

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Les morts pullulent en ligne, ça n’arrête pas. A peine a-t-on fini de rendre hommage à un mort que le prochain surgit, on produit des morts à la chaîne, la mort est une industrie, la mort industrielle se déploie sous nos yeux jour après jour et nous sommes invités à participer à chaque hommage par des mots, des photos, des vidéos. Les morts sont des célébrités et ils sont des inconnus pour nous, nous ne les avons jamais rencontrés et nous ne les rencontrerons jamais puisqu’ils sont morts, enfin c’est ce qu’on croit puis les voilà qui sonnent à la porte. On les voit passer sur l’écran, info urgente, un tel ou une telle est mort(e), la photo du mort nous dévisage et déjà tout le monde se précipite sur les ressources du mort archivées un peu partout sur le web, le mort est un ami qui sonne à votre porte et s’invite chez vous à l’apéritif, il s’assoit dans votre salon et c’est vous qui racontez sa vie, lui se tait et vous écoute en vous fixant de ses yeux morts. Sauf que c’est fou comme ces morts sont vivants, plus vivants que lorsqu’ils étaient encore en vie. A peine morts, ils renaissent. Oh, pour pas longtemps, vingt-quatre, quarante-huit heures, une semaine grand maximum. Les morts du web n’ont pas de corps et donc pas d’odeur, ils n’ont qu’une tête qui défile sur l’écran à différentes époques de leur vie, c’est ça le miracle, ils sont morts et en même temps ils portent toute leur vie sur leur visage qui défile, on leur met tous les mots de leur vie dans la bouche et ils parlent. La mort est industrielle, on produit des morts à la chaîne, quelque part quelqu’un les envoie les uns après les autres, les enfourne dans le web comme on enfourne le pain, ils sont encore chauds, ils sont chauds de toute leur vie passée et qui ressurgit d’un coup, les amis témoignent, racontent des anecdotes, racontent et racontent, ils ne sont pas tristes, ils ne pleurent pas, aucune image d’enterrement car la cérémonie est privée, le mort n’est pas dans son cercueil ou bien c’est rarissime (hommage national), le mort est encore vivant de tous les mots du monde qui affluent. Cette semaine le réalisateur satirique est mort, juste avant lui l’écrivaine américaine est morte, très peu de gens ont vu des films du premier, moi je me souviens de quelques morceaux vus il y a longtemps et qui ne m’ont laissé aucune impression mémorable, quelques-uns ont lu des livres de la seconde, mais dans les deux cas tout le monde parle des morts, tout le monde les a aimés et connus, les morts faisaient partie de leur famille de morts, car les familles aujourd’hui sont essentiellement composées de morts qu’on accueille à table tous les jours et avec lesquels on bavarde, tu as vu comme il a l’air jeune pour ses cent cinq ans, anniversaire, on trinque, il est mort depuis un demi-siècle mais il aurait eu cent cinq ans pardon il a cent cinq ans et on raconte des anecdotes, on sort des photos, tu te souviens quand on est allé le voir dans tel film ? et le mort de ses yeux de mort vivant vous regarde fixement et sourit, il répond pour la millième fois à la même question sur son plus grand succès, il est patient, il a l’éternité devant lui et le vin est bon, le réalisateur satirique est dans une émission et fait de la provoc anti-catho face à deux évêques et une politicienne catho furieuse, rires du public, vous avez vu un film du réalisateur satirique ? non, mais qu’est-ce qu’il était marrant, pardon qu’est-ce qu’il est marrant, on remet la vidéo en ligne, ça tourne, on commande ses DVD dans une boutique en ligne car on voudrait bien voir l’un de ses films pour lui poser des questions pendant qu’il est encore chaud assis dans votre salon à boire l’apéro, pourvu que les DVD arrivent dans les vingt-quatre heures avant le prochain mort ou la prochaine morte qu’on ait le temps de les voir sinon il faudra les jeter. La mort est une industrie culturelle qui tourne à plein régime, la mort industrielle se déploie sous nos yeux jour après jour, nous sommes vivants, eux sont morts, ou l’inverse je ne sais pas, j’allume l’écran = j’allume les morts, tu reprendras bien un mort pour le dessert chéri, l’écrivaine américaine je ne l’ai jamais lue mais j’aime bien la couverture de Jazz, ça doit être chouette un roman sur le jazz moi j’aime le jazz l’univers des musiciens noirs, mais en fait elle parle de l’Amérique en général, l’écrivaine danse sur la photo, dommage y a pas de vidéo d’elle en train de danser, j’aime bien le concept d’écrivaine noire américaine, la littérature et la musique américaine ça va ensemble le rythme de la phrase du jazz tout ça, vous en pensez quoi ? L’écrivaine américaine est assise dans votre salon pour l’apéritif, le réalisateur satirique vient de partir en riant parce qu’il avait pas mal bu, l’écrivaine américaine est plus sobre et vous fixe de ses grands yeux d’écrivaine noire américaine, la ministre du chômage débarque dans le salon et la remercie d’avoir fait entrer les écrivains noirs à Pôle emploi, il paraît que c’est un hommage ou de l’humour néo-libéral, la ministre du chômage efface ce qu’elle vient de dire et sort du salon, et nous laisse avec l’écrivaine américaine qui ne dit rien, on a beau lui poser des questions sur la couverture de Jazz et l’Amérique en général elle ne dit rien, elle est morte ou quoi elle se moque de l’industrie culturelle, vous avez commandé un de ses livres et elle ne répond pas quand vous lui parlez, puis finalement elle dit quelques mots, juste quelques mots en regardant le jardin dehors, elle regrette de n’avoir pas écrit de poésie mais maintenant elle va s’y mettre.

Texte extrait de Carnet d’hiver austral (vient de paraître)

© Laurent Margantin _ 18 novembre 2019

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