Œuvres ouvertes

Laurent Margantin | Carnets du nouveau jour /1

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Présentation


Alors qu’il est beaucoup question d’un « nouveau monde » - qui sera semble-t-il pire que l’ancien - j’essaye d’entrer chaque matin dans le nouveau jour par l’écriture du carnet. Entre décembre 2019 et juin 2020, il y a eu deux carnets : le premier s’ouvre sur un voyage en Australie, le second, celui d’un sédentaire, m’a servi comme le premier à noter des observations diverses sur le monde qui m’entoure ainsi que des passages de livres d’auteurs allemands que je traduis en les lisant. On pourra en effet entendre dans ces pages d’autres voix : celles d’auteurs comme Peter Handke ou Franz Kafka, mais aussi celles de « simples passants ». L’écriture du carnet ouvrant peut-être à ce qui sans lui serait resté non-vu, inentendu.

- Sur Poezibao (02/08/2020) : Florence Trocmé a lu Carnets du nouveau jour.

Extrait


Jardin de l’Etat, Saint Denis de la Réunion : le vert vif de la pelouse – il a beaucoup plu ici. Roucoulement des tourterelles – autres chants d’oiseaux dans les arbres.

L’écorce des arbres noircie par l’humidité. Ciel couvert, chargé de pluie.

Des flaques d’eau dans les allées dallées.

Vert clair (lumineux) sur vert sombre : les grappes de fruits presque ronds qui pendent sous les feuilles longilignes (certaines jaunes) du manguier.

Un balcon à chaque chambre de l’hôpital des enfants – je n’y ai jamais vu un enfant.

C., un chat de la maison, se frotte avec ferveur contre un morceau d’écorce que j’ai fini par emporter après l’avoir plusieurs fois ramassé Somerset street pour le tourner entre mes mains et l’admirer.

Les lumières de La Possession puis de Saint Denis depuis l’avion de nuit qui longeait la côte nord de l’île – comme un pays où j’arrivais pour la première fois.

Le plus souvent, regarder ne suffit pas, il faut aussi sentir, toucher (écorce, feuille, pierre, peau).

Une table et, de l’autre côté du mur, entre deux fenêtres ensoleillées, le vacarme de la circulation, le vacarme de toute une vie.

(Les passants sur le trottoir silencieux et invisibles.)

Et les nombreuses sirènes du boulevard tout au long de la journée (pompiers, policiers, ambulanciers) – présence sonore des blessés et des malades (eux aussi invisibles).

Nietzsche cité par Handke : « Des formules aux formes ».

Un chant d’oiseau quand le bruit est moins fort.

« Notre défi invisible, ce sont ces carnets écrits presque au jour le jour, des notes, des bouts de phrases, des dessins sur papier, admirateurs zélés de la vie qui passe, meurt, naît, ressuscite, s’efface, rejaillit, tremblante, démoniaque, heureuse. » (Joël Vernet, Carnets du lent chemin)

Le moteur au feu rouge – un bruit saccadé, frénétique. L’homme qui, devant la boulangerie, parle dans son portable – a le même rythme que le moteur.

La « réalité augmentée » : celle de tes cinq sens.

Installé sur le trottoir, un groupe de jeunes du quartier, l’un d’entre eux torse nu – attendant tranquillement la fin du monde (et la prochaine averse).

Traduire : compagnonnage ? Je ne peux arrêter de traduire K – d’avancer avec lui, dans le langage.

Époque des fins du monde : hier la guerre atomique totale, aujourd’hui le réchauffement climatique. Handke en 1983 (dans son journal de Salzbourg) : « Il me semble que c’est seulement maintenant, face à la menace de la fin du monde, que nous sommes si libres de parler la langue du monde, du soleil, des fleurs, des oiseaux, de l’air (ceci est littérature)

« Es geht weiter » : littéralement, « ça va plus loin » = « on continue ».

Depuis deux jours, la musique du manège dans la tête. Cela fait pourtant plusieurs mois que je n’y suis pas allé. Le manège du Barachois – sur le bord de mer de Saint Denis – est ouvert le dimanche. Les enfants montent sur l’un des véhicules et la petite femme d’une soixantaine d’années passe parmi eux récupérer les tickets alors que le manège a commencé à tourner. Elle a toujours l’air de s’amuser, même et surtout quand elle perd un peu l’équilibre. L’enfant : les yeux levés vers le plafond où l’on peut voir les célèbres figures des dessins animés de Walt Disney. Et ce qu’on entend toujours, c’est cet air de rock jamais entendu ailleurs – un air de rock de fête foraine (place de Chennevières à Conflans Sainte Honorine, quand nous allions aux autos tamponneuses – on devait y passer une musique pareille).

Une tempête passe au large des côtes. Fortes pluies. On n’entend plus les oiseaux.

Le supermarché, fermé depuis plusieurs mois. L’auvent devant l’entrée sert désormais de refuge à une douzaine de gros chiens couchés par terre, à l’abri de la pluie. Dans l’appartement au-dessus, l’ancien employé fume une cigarette sur le balcon.

Plus loin, les nuages descendent de la montagne vers les habitations.

Le passage d’avions de lignes intérieures toujours au même endroit à droite de l’immeuble d’en face, juste au-dessus des arbres – observé tous les après-midis à M. en Australie, quand je me reposais sur le canapé pendant la sieste de MJ.

Lendemain de tempête – un samedi matin : moins de circulation devant la statue de Roland Garros que pendant la semaine, léger vent tiède effleurant le visage et les épaules.

Vision en rêve du soleil touché par un autre corps céleste, et qui tourbillonne, et qui s’effondre dans un déluge de feu.

Dimanche, 6 heures du matin – un homme short sandales barbe grise lit le journal assis sur un banc en pierre à côté de la cathédrale (et me salue en souriant quand je le salue).

Fraternité de l’aube.

Grappes de raisin de mer vert tendre alignées devant moi quand je lève les yeux – comme une offrande (petite rue qui mène au bord de mer, Saint Denis).

Le monde est toujours peuplé d’oiseaux – la bonne nouvelle du matin.

Un homme : mains dans les poches, dos un peu voûté, marche le long de l’océan.

Dimanche encore – l’alerte orange a été levée, et pourtant le Jardin de l’État ne rouvre pas. Je longe la grille et aperçois un gardien qui circule tout seul dans une allée.

Je retrouve ces vers de Hölderlin :
Süss ists, zu irren/ In heiliger Wildnis.
Il est doux d’errer / En sainte sauvageté.

Un manguier, sans doute âgé – tronc nu et noir, les branches n’ont des feuilles qu’à leurs extrémités, et pas de fruits.

Recueille quelques mots – quelques graines.

Pour chaque mois de l’année, une couleur de floraison : rouge pour décembre (le flamboyant), jaune pour janvier (le cytise).

(Le cytise rue de la source, ses branches penchées au-dessus du trottoir – centaines de pétales dispersés sur le sol.)

Tu peux écrire n’importe où.

Tu ne peux pas écrire n’importe où.

Mis les fleurs fanées du cytise à sécher dans mon carnet – je sens leurs formes et celle de la tige en écrivant ces mots – tristesse.

La difficulté, ce n’est pas de trouver du temps pour écrire – on finit toujours par en trouver – mais de découvrir le lieu et l’espace nécessaires.

« Chaque maison devrait avoir une chambre pour réfugiés (pour un réfugié et pour les réfugiés). » (Handke)

(Des gens qui écriraient malgré tout au mauvais endroit ?)


Livre broché, 106 pages, 15,24 x 0,3 x 22,86 cm
ISBN : 979-10-90230-43-9
Prix : 12 euros frais de port compris
© éditions œuvres ouvertes, 2020

Carnets du nouveau jour est en stock chez Œuvres ouvertes, bouton Paypal plus bas.

© Laurent Margantin _ 27 octobre 2020

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