Œuvres ouvertes

Coupelle de pluie

Dix haïgas mexicains de Martha Obregón

Beaucoup de poètes occidentaux ont pratiqué le haïku dès le début du siècle dernier. En Espagne, Juan Ramón Jiménez, Jorge Guillén, Federico García Lorca, Antonio Machado ont pu s’en inspirer en le transformant et l’adaptant à la « copla » populaire traditionnelle.
Au Mexique la classe aisée, influencée par la culture française, aimait les « japonaiseries », et c’est José Juan Tablada (1871-1945) qui est réputé pour l’avoir introduit en langue espagnole, d’ailleurs assez librement. Journaliste, écrivain, diplomate, Tablada a voyagé au Japon en 1900 où il s’est intéressé à l’esthétique japonaise qui lui permettait une interprétation plastique de la nature. Son recueil Florilegio est réédité en 1904 et augmenté d’un certain nombre de haïkus :
« Art : Avec ton aiguille, / les papillons de l’instant / épinglés au mur. »
« L’été, rouge, froide, / magnifique éclat de rire, / tranche de pastèque. »
« Nuit noire, la mer / le nuage une coquille / la lune une perle. » [1]
L’autre grand nom en rapport avec ce genre poétique, et avec la poésie en général, c’est évidemment Octavio Paz (1914-1998) :
« Tracé sur le sable, / écriture des oiseaux. / Mémoire du vent. »
Ou : « Fait avec de l’air, / entre sapins et rochers, / surgit le poème. »
Son voyage en Inde et au Japon en 1952 lui ouvre un horizon sur la culture orientale, qu’il élargira quand il sera nommé ambassadeur à New Delhi de 1962 à 1968. On lui doit, avec Eikishi Hayashiya, la version directe du japonais en espagnol (et la première dans une langue occidentale) de Sendas de Oku (Sentiers d’Oku), de Matsuo Bashô, publiée à Mexico en 1957. Dans un essai de 1970, « La tradition du haïku » (La fleur saxifrage, Gallimard, 1984), outre une réflexion globale sur cette sensibilité poétique japonaise, il insiste sur sa dimension spirituelle et morale, et non plus seulement esthétique (et esthétisante). Il compose en 1971 avec Jacques Roubaud, Edoardo Sanguineti et Charles Tomlinson un Renga collectif – première adaptation de cette forme poétique en français, italien, anglais, espagnol.
D’autres auteurs moins célèbres ont pu composer des haïkus, dont José Rubén Romero (1890-1952) : « Journée réussie. / Le lasso clôt la question, / cornes du taureau » ; ou Francisco Monterde (1894-1985) : « Dôme colonial : / sur le mur de la paroisse, / un citron royal », « Une note blanche ! / Dans la plaine verte / une plume de héron » ; ou encore le chirurgien-poète Elías Nandino (1900-1993) : « Goutte de rosée / et deux pétales de rose / font un papillon ».
Arturo González Cosío (1930-2016) en a écrit sur le thème de l’animal, dans la tradition de Kobayashi Issa, mais aussi sur certains états d’âme :
« Un bon vent qui siffle, / jubilation dans le bois / et chante la source. »
« Un sapin hautain / habillé par un vent froid / et par la distance. »
« La tempête en mer / murailles d’eau et de vent, / les poissons s’amusent. »
« Tranquille fauvette, / dans son bec coïncidaient / le ciel et la terre. »
Francisco Hernández ou Elsa Cross sont des poètes contemporains proches de l’esprit du haïku.
Ce genre poétique a bien sûr gagné toute l’Amérique latine. Jorge Luis Borges a publié en 1981 Dix-sept haïkus. Citons-en trois :
« La soirée et les montagnes / m’ont dit quelque chose / Je l’ai oublié. »
« L’homme est décédé. / La barbe ne le sait pas. / Et les ongles poussent. »
« Serait-ce un empire / cette flamme qui s’éteint / ou une luciole ? »
Actuellement, nombreux sont ceux qui s’intéressent à la culture japonaise et au haïku. C’est ainsi qu’en ce qui concerne le Mexique a eu lieu récemment la rencontre « Instant suspendu. Haïku : poétique et transculturation », à laquelle ont participé des haïkistes comme, entre autres, Cristina Rascón (« au milieu des vagues / une pierre qui tressaute / c’est un crabe noir », « au ras du sol / un tournesol miniature / qui ne peut tourner »), Miguel Angel Flores, Ivonne Murillo, Diana González de Cosío (« dans votre regard / c’est de l’eau qui se reflète / un lac infini »), Marta Obregón. Mentionnons aussi de belles initiatives : versions en japonais de haïkus latino-américains, traductions en langues indiennes du Mexique (nahua, zapotèque…).

Attentive à ce qui se passe autour d’elle dans le monde animal et végétal, sensible à l’imperceptible, à l’écoute de la moindre rumeur, Martha Obregón saisit l’émotion de chaque instant et la cristallise en un haïku. Maîtrisant aussi bien le pinceau que la plume, elle renforce sa propre parole par la plastique en accompagnant les trois vers de chaque haïku d’un dessin à l’encre de Chine avec pour résultat une originale collection de cent haïgas : Cuenco de lluvia (« Coupelle de pluie ») se présente sous la forme d’un petit coffret noir qui contient cent cartes comportant chacune d’entre elles un haïku illustré par une encre. Ci-dessous une de ces cartes avec, en regard, la versión française, et ensuite nos versions de neuf autres haïkus.
Deux de ses ouvrages, El haiku y su nuevo cultivo en México (1999) et Mi libro de haikus (2014) sont illustrés par l’auteure ; citons également un fragment de ses « Haïkus vampiriques enchaînés » (inédit) : « Sur les feuilles mortes / un beau nid vide d’oiseaux / une seule plume. // Une seule plume / dans la toile d’araignée / le hibou ulule. // Le hibou ulule / plein de reflets dans ses yeux / papillons de nuit. » [2]



Il emporte en l’air
des pailles, des fils, des herbes,
confection du nid.

* * *

L’ombre d’un oiseau
et la lumière a changé,
un peu de silence.

* * *

Pleine floraison
et tout bourdonnant d’abeilles :
le cerisier !

* * *

Petit papillon,
finement enveloppé :
festin d’araignée

* * *

Silencieux nuages
endormis dans la campagne.
Brillante rosée

* * *

Nuage grisâtre
traversant la lune rouge,
un triste présage.

* * *

Un hiver obscur,
tant de nids abandonnés.
Mais un chant s’élève !

* * *

Sont comme des rames,
ses ailes empoussiérées.
Noyé dans la flaque.

* * *

Une araignée blanche,
très belle lune à huit pattes,
d’où vient-elle donc ?

* * *

Sont-elles salubres
les feuilles de la mangrove ?
L’océan le sait.

© Philippe Chéron _ 24 novembre 2020

[1Les avis divergent sur la pertinence en français de la métrique 5 - 7 - 5 du haïku traditionnel, mais nous nous efforçons de la respecter dans nos versions.

[2Introduction apparue dans Gong (revue de l’Association francophone de haïku), nº 67, avril-juin 2020, en une version légèrement différente et accompagnée de dix autres haïgas.

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