Œuvres ouvertes

Alejandro Sandoval : l’autobiographie lyrique

Des eaux primordiales au vide du marbre

L’œuvre poétique d’Alejandro Sandoval fait partie d’un courant que l’on pourrait désigner par “autobiographie lyrique”, en prenant le terme autobiographie dans ce qu’il a de plus intime car s’inscrivant dans le cercle de la famille, c’est-à-dire dans la cellule de base de toute communauté humaine et les implications sur tous les plans, de la psychologie à l’économie, le social, la politique, etc.
Abondent en effet les références et les allusions à la vie familiale dans l’enfance et l’adolescence – avec ce que cela entraîne comme déchirements et même comme règlements de compte à l’heure des bilans, en particulier lors du décès du père (qui est affublé du surnom de Minotaure, c’est tout dire) –, ainsi qu’à l’âge adulte lorsque l’enfant devenu père à son tour doit affronter la douleur absolue d’une tentative de suicide d’un (ou d’une) de ses rejetons.
Ces éléments biographiques sont singulièrement évidents, quoique dissimulés sous la métaphore, dans les poèmes que nous avons sélectionnés dans trois de ses recueils et dont nous présentons ci-dessous une version française : La llama y el torrente (La flamme et le torrent), 2000, El paso de las bestias y el agua (Le passage des bêtes et des eaux), 2016, et El camino de Séneca (La voie de Sénèque), 2019. La flamme qui brûle, le torrent qui noie, le traumatisme de la naissance, la tentation du suicide à laquelle on peut se trouver confronté par une (mauvaise ?) lecture du stoïcisme de Sénèque – autant de thèmes fondamentaux dans l’existence humaine.
Et si le pessimisme pointe inévitablement çà et là : « une fulgurance désespérée transpercera les joies des années à venir », par exemple, ou bien « il n’y a pas de consolation / ni sous terre / ni en pleine lumière / ni dans le vide du marbre », les regards que s’échangent dans la glace le père et ses filles encore toutes jeunes apportent le baume d’une résignation sereine au poète qui se voit vieillir.
Alejandro Sandoval (Aguascalientes, Mexique, 1957) s’est spécialisé en philologie hispanique. Écrivain et promoteur culturel, il pratique aussi bien la poésie que le roman, l’essai et la littérature enfantine. Outre les titres déjà mentionnés, citons entre autres : Sin muerte ni fulgor (Sans la mort ni l’éclat), 2004 ; Tercera menor (Tierce mineure), 2007 ; La justa fatiga (La juste fatigue), 2011 ; Trasiego (Remue-ménage), 2013.

La flamme et le torrent

XX
L’homme qui se trouve au terme de son retour
craint le monde qu’il retrouve.
Sans espoir de réconciliation ou d’indifférence
il est de ceux qui tremblent jusqu’à en avoir les yeux humides
face à la flamme qui consume les offenses
et au torrent qui la noie.

Il verra des visages et des paysages – il connaîtra des désamours
et sera un animal errant
guetté par les rumeurs dans la lumière déclinante
de la plaine où il a voulu revenir.

Fatigues
I
Amer tremblement du jour.
Le matin arrive avec le dernier verre de la nuit
et tant de regrets.
Les illusions ne sont plus associées aux envies :
veille ponctuelle et joie détériorée
face au rite obstiné des janviers.
Avec l’aube – les volontés attendent
la prochaine veillée en décembre.

Premier jour de l’année : ni oiseaux ni soleil
et les émotions sont d’autres formes du futur.

II
Le sommeil tremble à la limite de la fatigue.
En présence de maladresses et d’omissions la nuit est inclémente
et la progression du jour est une faible lumière
imperceptible à l’œil nu.
Il y aura le drap brun – le halètement mineur
la solitude perverse devant le fait accompli.

La joie ne viendra pas avec le matin :
ce sera la cécité de celui qui attend le repos
pour se débarrasser du chemin parcouru.

Progéniture
IV
Devant le miroir les filles chantent une chanson de leur âge.
Je suis le reflet qui les contemple
et elles me regardent étonnées de leur image déformée.
Je redécouvre l’un après l’autre
mes propres traits
– qui m’observent en train de vieillir.


Le passage des bêtes et des eaux

Origines
Notre condition obéit
au passage des bêtes et des eaux.

Douloureux passage
pour n’y gagner qu’une larme durcie :
abîme de mélancolie.

Nous fûmes généalogies et visages
se rongeant dans un pèlerinage de haines et de vices :
érosion face à la bête pure.

Maria
Elle nous a aimés – comme elle a pu
de toute son âme tailladée.

Soleil disloqué
son éclipse était due à la complaisance des autres.
J’ignore ses joies
et je n’ai pas su grand-chose de ses tristesses profondes.

Sa voix n’y était pas
mais ses joies s’ajustaient
aux matins de café léger.

Chez elle le terme épouse
désignait la préséance devant le sang :
la dignité de la soumission
ne fut jamais suffisante.

L’oubli est-il possible ?

Le minotaure

Aujourd’hui ils regardent leur père pour la dernière fois.
Sédentaire face aux vents adverses
son rictus murmure un calme marécageux.

Quand vivre était une affaire de puissance
il y avait une flamme qui tressait ses routes
et jamais il n’imagina les épouvantails qui trament l’infidélité
la misère de trois reflets dans le bourbier.

Ouverte est la fenêtre – mais circule une odeur de vieux
de vieillard hospitalisé qui résiste
de pluie centenaire l’enveloppant.

Premier reflet
Avec l’anxiété d’une migration en été
je désirais le stoïcisme
face aux carences où la vie m’enfermait.

Je voulais un tournesol aveugle doucement penché
– un semblant de tendresse.
Mais de la plaie que personne ne nomma
agonisante
se détacha une des dernières bêtes.

Seconde lune
Il n’y eut pas de Minotaure.
Personne d’aussi impétueux
ne fit irruption dans ta vie et t’écarta les cuisses.

Mais tu connus la nausée
en te retrouvant enceinte
d’un noctambule amateur de putes de faubourg.

Vif-argent final
Au soir le Minotaure fut plus qu’un vieillard :
il fut transfiguré en un visage immobile à l’instar de Maria.

Le lit mortuaire fut d’une tiédeur nécessaire
et il n’y aura pas de visite au cimetière.
Des heures d’agitation contenue
qui ressemblaient plus à une liturgie face au soir malmené.

Le jour fut un cadavre dans le caveau.

*
Les vestiges de la déroute de Maria
comme si c’eût été la vôtre
ont croisé votre marche.

C’est une mémoire abandonnée
qui lui a fermé les yeux d’un grand coup de vent.


La voie de Sénèque

« Toi, parce que tu ne crains pas la mort,
pense toujours à elle. »

Un homme se sait inutile
lorsque la mort du père est encore ardente.
Charbon dans la main
rémouleur de l’envers
on cherche l’eau limpide d’une aube différente
pour se laver le regard embrasé
entre la mousse de la lointaine innocence
et la sécheresse de l’absence d’adieu.

Cendres de mélancolie
ce qui reste de sa fuite de par le monde.

Heure de la miséricorde
pour qui se décide :
minute de lâcheté.

*
La cause principale des pleurs – c’est de ne pas savoir pleurer :
infortune des plus robustes.
Précipice
sans abîme – larmes à l’apparence véhémente
c’est l’asthme percutant les murs
et les yeux fermés face au vide,
Les gestes ne sont pas différents
ce sont ceux que quiconque effectuerait s’il se faisait
lapider
en pleine rue
ou au milieu des tourterelles du parc.

Dans la poitrine il y a du soufre.

*
Une fillette – une fillette
une fillette insouciante
imprévoyante
percevant la musique comme origine de sa douleur :
masque reconnaissable et lointain.
Enfance mise à l’envers
parlant à la manière d’une femme
délaissée par le paysage son entourage.

La pâleur parcourant ses veines
étouffant son cœur :
impureté qui l’éloigne de toute rive.

*
Il n’y a pas de silence – du moins
en ce qui concerne le mortuaire.

Ce crépitement de terre
n’est qu’un endormissement de tout baume
de tout avertissement pour éviter la sourde tempête
l’interminable tempête
qui tous les matins fouettait les tracas de la journée.

Sa fascination pour l’infini s’avéra irréductible
et elle s’y est jetée.

*
Le mensonge est ce qu’on se partage.

Les résonances du destin
sont mieux tracées que ce qui l’entoure.

La réalité attaque celui qui dort :
il se réveille indécis.

*
« Si tu n’as pas encore appris à être malheureux
place tes maux devant tes yeux. »

Malheureux celui qui termine ainsi.
Le soleil sera le creux qui lui fermera les yeux
et il n’y aura rien de spontané :
on se souviendra du lointain début de la vie
comme d’un baiser moribond.

La lune sera une grimace ensanglantée.

*
Alcaloïde pour la saison des pluies.
Pénombre originelle ignorant la mort.
Les ombres ne déambulent pas tranquilles
rien n’apaise leurs rondes
tandis que les veines poursuivent leur lutte contre l’eau.

Toute vie nouvelle
ne renferme-t-elle pas un secret – en lui-même ancestral ?

Tout chemin commence dans cette pénombre :
c’est la route qui devient condition de vie
canne
défense
instrument final.

*
Il n’atteint pas la douleur/
ça ne l’intéresse pas.
Il assume la sueur de ses mains.

Les feux follets de ce cadavre
ne s’élèvent pas ni se transfigurent.
Ils attendent dans la coupe
sur le dos
entre les doigts
et ne peuvent pas se transformer en relent.

On entend alors l’ombre :
mi-peur – mi-jeu :
– C’est une manière d’esquiver la lumière : la regarder en face
jusqu’à en perdre le sens
de l’air de la nuit de tout murmure.

C’est celui qui n’est déjà plus là
celui que les lamentations ont intoxiqué :

son souvenir est un masque sans attributs.

*
Pas de couche nuptiale pour la lâcheté.
Pas non plus pour le remords.
Les révoltes entre eux sont un pendule/
battant de cloche muet
à côté duquel somnolent les chiens aveugles des erreurs commises.
Pas de signal ni d’allégorie
du lit où l’on ne pourra plus être étendu.

C’est une indigestion :
de promesses – d’amitiés – de déshonneurs.
Et le seul repos se révèle
être ce qu’on ne peut retenir :
ce court trajet avec tout le détachement possible.

*
Les scintillements de l’eau
nous rappellent le cheminement d’un corps/
celui du souffle
qui dans la cavité nous semblait être l’océan.

L’eau qui est arrivée jusqu’ici
précipitation et oubli :
noyade terminale.

*
On a tiré sur la mémoire
pour qu’elle tombe en miettes.
Furie sans écho
image sourde et muette
seulement visible pour elle-même – si l’on pouvait voir.
Acerbe imploration face à une fatigue
qu’on n’a pas réussi à connaître.
Ce coup de feu est un baiser sans grâce/
sourire tordu devant une fugue

que quelqu’un attendait
avec une envie malade de soleil
de lune
de champs – d’étoiles
de bruits et de sons.
De rues et d’immeubles d’intimités
d’échanges
de nouveautés et de routines.

Dégoût contenu qui déborde.

[...]

« Ce n’est pas de moi qu’ils s’affligent,
c’est de ma mort. »

Face à la perte c’est le doute
qui va déferler
avec le bruit d’un vent rageur
balbutiement sauvage – hésitation dans la paume de la main.

Fragments et poussière – tache dans l’obscurité :
une fulgurance désespérée transpercera les joies des années à venir.

*
La peur et l’affliction sont nécessaires pour oublier
jusqu’au prénom/
une main inexorable pour abdiquer d’un tel signe de vie.

Avec une maladresse inattendue les sens
restent en un suspens – vides de sens :
une lame difforme se lance contre la chair
et les pieds – les mains – la bouche
préfigurent un portrait ulcéré – l’air stoïque
de celui qui cherche à s’ignorer
et à être ignoré.

*
Une seconde suffit pour que la douleur s’installe
dans les épaules – dans la poitrine – dans les bras.
La fatigue parade avec une fureur
qui renie toute foi.
On invoque l’instant où les fauves du ciel sont arrivés
et ont dévoré la vanité.
Ce monde est resté réduit à la vapeur
d’un ramassis fait de journées hivernales
au cours desquelles personne ne s’agenouille
– ni vaincu – ni pour prier.

Ce sont des jours où l’on peut respirer grâce aux paroles
qui cherchent à consoler : infusion anesthésiante.
Mais il y a une anxiété
qui se prolonge comme une trahison à la conscience.

*
Semblable à celui des hommes
il y a un temps où la mort n’apporte pas le froid.
Et il y a une consolation
où sont nommés ceux qui ne l’ont pas su.

Cette blessure
est une galerie mineure qui s’ouvrira au même endroit
sans aucun bruit – sans parole possible :
elle a parcouru les âges
comme l’eau – comme la poussière – comme l’air.

*
Fleuve dont on prononce le nom à voix basse
avec un certain malaise
entrelacé dans les fibres des mouchoirs humides/
comme si la nature des hommes
n’envisageait pas – dès le début – ce fond vide.

C’est le sang endigué dans la souffrance nue
qui ne raconte pas une histoire
mais sa fin.
Miniature liquide sans renouveau et sans feuilles.
Vieillesse cloîtrée dans la voix adulte
qui n’a pas appris à crier.

*
« Les larmes coulent
sur le masque contrefait du visage. »

Celui qui veut mourir
n’a pas de chance avec les mots.
Miroir face auquel les masques ne servent pas
à partir duquel tout est vu
transposé par le passé.

Le futur est une amulette calcinée
où l’âme et ses croyances s’aveuglent
s’abandonnent avec violence.

*
Tout mirage abandonné
est une raison sans humanité
attrapée dans la lividité du crépuscule
qui n’est pas encore la nuit.

C’est le cyanure qui teint la voie choisie.

*
La solitude – rend la nuit profane
et la fait circuler au milieu d’oiseaux insomniaques.

N’est pas vagabond qui traîne des pieds
jusqu’à se jeter dans l’herbe
pour contempler les nuages obscurs
qu’il ignore et qu’il voit se précipiter.
Décadente insolence qui ne remercie pas la vie :
elle se trompe sur les amitiés – les amours – les ressentiments.

Son crime est entièrement commis devant lui-même
et il cesse de percevoir la vigueur du froid.

*
La voie imprudente n’est pas celle de l’adversité
mais la manifestation de la démence dans les passions.
L’incontinente lividité qui s’abat sur ce qui a été vivant
est un mystère à partir duquel on a connu
l’absolution impossible – le reproche
et la moquerie pour ce qu’on abandonne
à celui qui le trouvera le premier
et au dernier qui l’oubliera.

*
Chevaucher la dissimulation n’a jamais été une voie.
La pauvreté des désirs non plus
qui est toujours restée étrangère au risque de la victoire et de la défaite
mais pas du découragement.
Bien peu ont pris conscience de la limite aberrante
du chemin sur lequel ils avançaient.

[...]

Le souffle qui a recouvert toute idée
n’est rien d’autre que le cyanure
avec lequel les rêves s’enchaînent à la désillusion.

Nous sommes ceux qui passent avec indifférence
devant les malades en phase terminale.

Devant les suicidés – nous nous assombrissons.

La racine est une horreur presque totale
face à une aurore que peu comprennent :
elle est réservée aux initiés dans ce murmure
qui nous accompagne et que nous n’écoutons pas
qui ne nous intéresse pas non plus.

*
Rêver d’un vitrail et le détruire – c’est un incendie
un violon qui craque avec le son de trois cordes :
le maintenant
le qu’en-dira-t-on
et ce qui se produit sans remède.

*
Asphyxie de lumière humide et de bruits qui s’égouttent.
Le toucher vibre
entre la détérioration et le cœur opprimé à l’intempérie.
Plutôt que le cœur ce sont les petites méfiances
dont personne ne parle
contre lesquelles il n’y a pas de consolation
– ni sous terre
– ni en pleine lumière
– ni dans le vide du marbre.

*
Les tristesses d’un visage
face à la voie de Sénèque
commencent dans les barbituriques.

Prédiction qu’aucune Cassandre ne peut révéler.

*
Il n’y a pas d’appel qui anéantisse plus les parents
que celui qui annonce la voie sans voie.

C’est la consécration de ce qui ne sera plus
– hémicrânie matinale sans analgésique possible
– recherche illusoire du sommeil.

Abandon de toute précaution/
refuge pour laisser filer les heures
espoir sans menace de maladie
au milieu des remords.

*
Contre l’haleine erratique
d’un être sensible à l’imaginaire
ayant continué stoïque comme qui se lance dans le courant
avec des pierres dans les poches.

*
Une brimade sans croix/
une tache rouge qui n’était pas une flamme
ni du sang – et ne s’est jamais trouvé dans des cendres.
Il n’y eut ni rougeurs ni paix et les icônes ont disparu.
Faute de lumière – faute de bruit
la nuque du passant équivoque
perçoit l’effervescence de son éloignement.

*
C’est le vertige et il dit l’ignorer.
C’est la nausée et elle se dissipe dans les matinées claires.
Il cherche une issue dans les contrées parcourues
et commence à avancer en des lieux inconnus
comme s’il s’agissait d’êtres pouvant lui cacher quelque chose.
Il ne reconnaît pas – ne se reconnaît pas.
Il n’assume pas l’inquiétude – mais perçoit son guet
depuis le doute.

Vertige en fin de compte la minute de décision
se penche sur elle-même.

*
Aucun père ne reste vivant
quand un enfant emprunte la voie de Sénèque.
Le temps découvre cette vérité
cachée derrière la douleur :
la morale signalée par le nom
et peut-être par un archange
ou par un démon.
– Peu importe.

Pourquoi mes pas reviennent-ils obstinément
à cette voie directe ?
Acceptez que je m’y jette.

Je fuis de moi-même et de cette poitrine.
Je fuis cette main et ce ciel
et ces dieux.

© Philippe Chéron _ 2 décembre 2021

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