Œuvres ouvertes

"Devenir soi-même le poème" : Le Livre des esquisses de Jack Kerouac, entretien avec Lucien Suel

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Laurent Margantin : Te souviens-tu du premier texte de Kerouac que tu as lu ?

Lucien Suel : C’était au début de l’année 1970. Je venais d’être affecté à la base aérienne 103 de Cambrai pour y effectuer le service militaire obligatoire. Cette période s’appelait « les classes ». À l’issue de la journée de travail (cours, défilés, exercices divers), les appelés pouvaient se délasser au « Foyer ». Je me souviens du luxe de ce foyer, des boiseries, des éclairages, des fauteuils confortables, un bar, un magnifique billard français à trois bandes, et l’accès à la bibliothèque !
Assez rapidement, je devins familier avec les bibliothécaires, appelés, tout comme moi. Je n’avais pas encore eu l’occasion de lire les auteurs de la Beat Generation découverts fin 1966 dans le Magazine Littéraire et j’interrogeai les responsables du foyer à ce sujet. Bingo ! Dans le « désherbage » qui venait d’avoir lieu, on me montra un exemplaire dépenaillé de « Sur la route » dans l’édition Gallimard de 1960. Cadeau ! Je l’emportai dans la chambrée pour le dévorer à mon aise. Libéré, l’année suivante, je prêtai cet exemplaire rafistolé à une personne qui ne me le rendit pas et disparut de mon entourage. Heureusement, le roman fut réédité en mars 1972 dans la Collection Folio et je l’ai toujours dans ma bibliothèque avec tous les autres ouvrages de Jack Kerouac.



LM : Tu as animé pendant plusieurs années une revue littéraire, The Starscrewer, consacrée essentiellement à la littérature de la Beat Generation. Peux-tu en dire quelques mots et surtout dire si Kerouac y était représenté ?

LS : J’ai découvert l’existence de cette revue en 1972 dans les annonces du magazine Actuel. Elle était éditée en Dordogne par Bernard Froidefond, comme moi, amateur de Kerouac, Burroughs et Ginsberg. Il était en relation avec Claude Pélieu, poète « exilé » aux Etats-Unis, qui fut, avec Daniel Biga, un des poètes français les plus proches de cette Beat Generation que nous admirions. Bernard Froidefond publia six numéros du Starscrewer en 1972 et 1973. Au sommaire, on trouvait entre autres Claude Pélieu, Allen Ginsberg, Timothy Leary, Ed Sanders, Gregory Corso, Tuli Kupferberg, Denise Levertov, EE Cummings, Aram Saroyan, Frank O’Hara, Joël Hubaut, Henry Meyer, Franco Beltrametti, Michel Bulteau, Matthieu Messagier, Adeline, Peter Orlowsky, Alain Jégou, Carl Weissner, Daniel Biga, Rockin’Yaset, Captain Beefheart, Charles Bukowski…
Avec l’accord et l’aide de son fondateur, je repris l’édition de la revue en janvier 1978. Jusqu’en 1981, je publiai cinq numéros dont un double consacré à des poètes francophones, puis un numéro spécial partagé entre Peter Orlowsky et d. a. levy, et pour terminer une récidive intitulée « Ghost Fucker ». Pour des questions de droits et de disponibilités, aussi bien Bernard Froidefond que moi, n’avons pas publié de textes de Jack Kerouac. Pour être précis, je travaille à une bibliographie complète du « Starscrewer » qui sera prochainement mise en ligne sur le blog Silo – Académie 23.

LM : Les années pendant lesquelles Kerouac a écrit ses Esquisses sont une période-charnière pour lui. Dans sa biographie de l’écrivain, Yves Buin écrit : « A la suite d’une conversation avec Ed White, le 25 octobre 1951, il élabore la théorie de l’esquisse, la notation de scènes de rue et autres, sans aucune censure, avec la possibilité, tel un peintre ou un architecte, de développer librement le croquis initial. » Est-on en présence, avec ce Livre des Esquisses que tu as magistralement traduit, de toutes les esquisses écrites par Kerouac ? Et autre question sur la composition du livre, qui est une retranscription de carnets écrits pendant deux années, sans toutefois respecter l’ordre chronologique : on dirait que le livre est essentiellement le récit d’une dérive à la fois intérieure et géographique…

En effet, c’est après une remarque faite par son ami Ed White à l’automne 1951 que le poète s’approprie l’idée de l’esquisse et l’utilise notamment pour écrire (réécrire) Sur la route. Je ne sais pas si toutes les esquisses notées par Kerouac dans ses petits carnets se trouvent dans le livre (Book of Sketches) édité en 2006 aux Etats-Unis. Ce qui est sûr, c’est que, publié longtemps après sa mort par les héritiers, le livre a été préparé et dactylographié par l’auteur dès 1959. Il ajoute parfois un commentaire ici ou là. Les carnets couvrent les années 1952 et 1953, puis les voyages faits en 1957 (Maroc, France, Grande-Bretagne et Mexique).
Ces esquisses pouvaient avoir un but utilitaire, jouer un rôle de journal et de pense-bête pour les livres à écrire mais, très vite, Kerouac a vu l’importance et le potentiel poétique et formel que ces esquisses transportaient. Elles étaient aussi, en vérité, témoignages de sa vie quotidienne et de ses voyages (ou par anticipation situationniste, les dérives de New-York à San Francisco et retour, ou au Mexique), de ses souvenirs et états d’âme… Les esquisses sont parties intégrantes de cette prose spontanée théorisée par Jack Kerouac dans les années cinquante.
En complément, voici deux extraits de lettres de Jack Kerouac à propos des « esquisses » :

1
Extrait d’une lettre de Jack Kerouac à Allen Ginsberg
18 mai 1952
[Mexico City]

[…] Faire des esquisses, ça m’est venu avec une force énorme le 25 octobre, le jour du soir où Dusty et moi sommes allés à Poughkeepsie avec Fitzgerald — tellement fort que l’offre de Carl ne comptait plus et j’ai commencé à faire des esquisses de tout ce qui était en vue, de sorte que Sur la route a pris un tournant, passant de la narration conventionnelle d’une étude des voyages sur les routes, etc., à une grande invocation multidimensionnelle, consciente et inconsciente, du personnage de Neal dans ses tourbillons. Esquisser (Ed White a mentionné ça en passant dans un restaurant chinois de la 124e Rue près de Columbia : « Pourquoi ne fais-tu pas simplement des esquisses dans les rues comme un peintre, mais avec des mots »), ce que j’ai fait... tout s’active devant toi dans une profusion « myriadique », tu n’as qu’à purifier ton esprit et le laisser déverser les mots (que les anges de la vision font voler sans effort quand tu te tiens devant la réalité) et écrire avec 100 % d’honnêteté à la fois psychique et sociale, etc., et frapper tout à fond, sans honte, bon gré mal gré, rapidement jusqu’à ne plus être conscient d’écrire parfois, tellement j’étais inspiré. Source traditionnelle : la transe-écriture de Yeats, bien sûr. C’est la seule façon d’écrire. Je n’ai pas fait d’esquisse depuis un long moment maintenant et je dois recommencer parce que tu deviens meilleur avec de l’entraînement. Parfois, c’est embarrassant d’écrire dans la rue, où que ce soit dehors, mais c’est absolu... ça ne rate jamais, c’est le truc même bien entendu.

Tu comprends l’esquisse ? — même chose que la poésie que tu écris — aussi n’exagère jamais, tu devrais normalement être épuisé après quinze minutes de gribouillage continu — à ce moment-là j’ai un chapitre et je me sens un peu dingue de l’avoir écrit... Je le lis et cela ressemble aux confessions d’une personne insensée... puis, le lendemain, cela se lit comme de la grande prose, enfin. […]

(Lettres choisies 1940-1956, Gallimard, 2000)

2
Cinq ans plus tard, le post-scriptum d’une belle lettre de Jack Kerouac à Ed White dans laquelle il raconte ses visites récentes au Musée du Louvre et au British Museum.

27 avril 1957
[New York]

[…] Au fait, tu as lancé tout le nouveau mouvement de la littérature américaine (prose & poésie spontanées) lorsque (1951) dans ce restaurant chinois de la 125e Rue un soir tu m’as dit de commencer à faire des ESQUISSES dans les rues... t’en dirai davantage plus tard... C’est un grand fait historique, tu verras... (bizarres esquisses).
Et comment diable savais-tu depuis toujours que je deviendrais un peintre en quelque sorte ?

(Lettres choisies 1957-1969, Gallimard, 2007)

LM : Avant ta traduction du Livre des Esquisses, on connaissait en France surtout l’auteur de récits comme Sur la route ou Les Clochards célestes. Qu’est-ce que ces Esquisses apportent à la connaissance de l’écrivain Kerouac et, peut-être, de la littérature beat ?

LS : Il est vrai que les récits « Sur la route » et « Les Clochards célestes » eurent un grand succès en France, mais dès 1976, je pouvais lire une sélection de « Poèmes » traduits par Philippe Mikriammos, publiés chez Seghers, ainsi que le premier volume des « Mexico City Blues » traduit par Pierre Joris, chez Christian Bourgois. Plus tard, La Table Ronde publia le « Livre des Haïku. ». En 2010, la parution du « Livre des Esquisses » concomitamment avec « Sur la route / Le Rouleau Original » présentait au lecteur une évidente identité poétique à l’œuvre dans tous les livres de Jack Kerouac.

LM : « vadescendance », « rumiauler », « s’épatantouisser », « embernaché », « mouchetécaillé » : ce sont quelques-unes des créations lexicales que j’ai relevées dans ta traduction. Je suppose qu’elles correspondent à des créations de Kerouac dans sa langue. On sait qu’il a parlé le joual, une langue franco-canadienne, avant de maîtriser l’anglais, est-ce que cela apparaît dans ses Esquisses ?

Dans ses esquisses, Jack Kerouac n’hésite pas à créer des néologismes, souvent à la façon des mots-valises et parfois pour jouer des sonorités. Mais le « joual » apparaît tel qu’en lui-même, une sorte de patois rédigé en français approximatif, ainsi des mots bois-cracke, boisvert dans le poème « Des bruits dans les bois », ou dans les trois chansons de sa mère Ti sauvage noir, Élancette et Butter Song quasi-entièrement rédigés en « joual ».
En revanche, mes propres créations de traducteur sont des adaptations de l’anglais : ainsi « vadescendance » pour « comedownance », et dans le poème sur son chat qui « mulls, rums, moons, makes, mulges with himself » et donc « médite, rumiaule, musarde, mume, malonne avec lui-même » et aussi plus loin « leaves do jiggle & bloss bluff on boughs » « les feuilles certainement s’agitent et s’épatantouissent sur les rameaux » de même que « the madhouse barnacled paint fleckchip’t » devient « la maison de fous peinture embernachée mouchetécaillée »…

LM : Enfin, question plus personnelle : tu es poète et traducteur, qu’est-ce que cette traduction t’a apporté sur le plan de ton propre travail poétique ?

LS : Ce fut d’abord, une grande joie lorsque Françoise de Maulde, la directrice littéraire à La Table Ronde, m’a appelé en 2008 pour me proposer ce travail de traduction. Tout au long des années, depuis 1970, j’avais au fur et à mesure des publications en France, acheté et lu presque tous les ouvrages de Jack Kerouac, plusieurs biographies (notamment celles d’Ann Charters et de Gerald Nicosia) et les deux volumes de ses « Lettres choisies. ». Cette joie ne m’a pas quitté tout le temps où j’ai minutieusement travaillé à cette traduction. D’avoir lu l’œuvre complète, d’être familier des circonstances de la vie de l’auteur, de ses relations familiales et amicales, de la trajectoire de sa vie, tout cela me permettait d’être en symbiose avec son écriture, en harmonie avec les idées beat, l’énergie, la joie, la musique, la vie simple, la soif de connaissance, l’amour partagé, la folie du monde, le chaos, et par-dessus-tout, l’écriture créatrice, le travail littéraire que je revisitais à l’envers, partant des notes, des esquisses, du courrier échangé, pour aboutir à l’œuvre complète, cette « Légende de Duluoz » à laquelle j’ai pu apporter une modeste participation.
Quant à mon travail poétique, cette traduction m’a renforcé dans l’idée qu’on peut vivre toute une vie en poésie, des balbutiements jusqu’à l’âge mûr et la vieillesse.
Habiter poétiquement le monde, disait Hölderlin. Aujourd’hui, j’ajoute : Devenir soi-même le poème est une possibilité.

Lucien Suel
La Tiremande, 23 septembre 2022

© Laurent Margantin _ 30 septembre 2022