Oeuvres Ouvertes

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L’incertitude qui vient des rêves / Roger Caillois

Extrait de ce livre : un récit qui, comme chez Borges que Caillois a traduit, allie logique et fantastique

Un soir de juillet 1952, je rencontrai, à l’improviste, à Strasbourg, Denis de Rougemont dans la salle à manger d’un hôtel de la place Kléber, où, isolé à une table, j’étais l’un des rares clients. Cette rencontre n’était pas extraordinaire, car nous devions participer la semaine suivante à une même réunion dans une petite ville des environs. Il me raconta qu’il venait de voir à Paris notre ami Nicolas Nabokov, revenu de Londres le jour même en avion et à qui il était arrivé l’aventure suivante. Nabokov s’était trouvé assis, dans l’appareil, à côté d’un Chinois inconnu, qui n’avait pas tardé à s’endormir. Se réveillant soudain, le Chinois avait demandé en anglais à Nabokov : « Vendez-vous de la quincaillerie ? » Puis, sur la réponse négative de celui-ci, il s’était rendormi et ne lui avait plus adressé la parole, même à l’arrivée. Rougemont essayait de trouver une explication plausible à la conduite du Chinois. Fatigué de la chercher en vain, il conclut que des histoires pareilles arrivaient constamment à Nabokov et d’ailleurs n’arrivaient qu’à lui. Une des hypothèses mises en avant était que le Chinois, mal réveillé, s’adressant si bizarrement à son voisin, n’avait fait que continuer un rêve.

Le soir, dans ma chambre, je repensai à l’épisode et il me vint à l’esprit que ce n’était peut-être pas le Chinois qui avait dormi et rêvé, mais bel et bien Nabokov lui-même. Cette nouvelle version me parut beaucoup plus vraisemblable que la première. Nabokov s’était assoupi un instant, pendant lequel il avait rêvé que le Chinois lui avait demandé s’il vendait de la quincaillerie. Réveillé, il ne s’était pas rendu compte qu’il avait dormi, encore moins qu’il avait rêvé, de sorte que le souvenir de son rêve lui apparaissait comme le souvenir d’un épisode réellement vécu. Satisfait de cette explication, je n’y pensai plus et négligeai le lendemain de la proposer à Rougemont.

Quelques semaines plus tard, au cours d’une discussion, j’eus l’occasion de citer à titre d’exemple cette histoire et la solution que j’avais imaginée. Je me rendis compte alors que j’étais resté en chemin, car je pouvais également supposer que Nabokov n’avait rien raconté du tout à Rougemont et que celui-ci, dans le train qui l’amenait à Strasbourg, s’était endormi et avait rêvé que Nabokov lui avait fait semblable récit. Je compris qu’à mon tour, je n’avais pas de preuve que Rougemont m’eût réellement raconté quoi que ce fût au sujet de Nabokov et que je pouvais moi-même être victime de la même confusion que je venais de lui attribuer. Certainement, je ne pouvais pas être sûr que le soir, à Strasbourg, après l’avoir quitté pour aller dormir, je n’avais pas rêvé qu’il m’avait conté, en s’en étonnant, l’étrange aventure prétendument arrivée à Nabokov. J’entrevis aussi que, si jamais j’écrivais jamais cette argumentation, chacun des lecteurs sous les yeux de qui elle serait tombée, pourrait quelque jour se demander s’il avait réellement lu ces pages ou s’il n’avait pas plutôt rêvé qu’il avait eu inexplicablement dans les mains une revue contenant, sous la signature d’un certain Roger Caillois, cette dialectique rigoureuse et démente, comme sont précisément celles des rêves.

S’il arrivait alors à de tels lecteurs de confier son incertitude à quelque ami, il faudrait songer à imaginer celui-ci doutant à son tour n’avoir pas rêvé la conversation au cours de laquelle il lui fut donné d’entendre un récit à ce point extravagant. Et ainsi de suite. Le report est sans fin.
Sans doute pareille cascade d’hypothèses est bien théorique. A chaque récurrence, des vérifications sont possibles. Rien n’empêche le confident du lecteur supposé de demander à celui-ci si l’entretien a vraiment eu lieu. Le lecteur lui-même pourra retrouver le numéro de la revue. Il ne tient qu’à moi d’interroger Rougemont, qui peut interroger Nabokov. Il n’est même pas hors de la portée de ce dernier, s’il s’en donne la peine, de retrouver le Chinois qui, à telle date, a voyagé dans tel avion de telle compagnie. Mais des vérifications de cette espèce ne sont pas toujours faciles. Elles ne sont pas non plus toujours probantes. Nabokov peut avoir oublié l’incident : devrais-je en conclure que c’est Rougemont qui a rêvé ? Quant au Chinois, j’imagine un instant que Nabokov le retrouve et qu’il l’interroge : comment admettre raisonnablement qu’il se souviendra d’avoir posé, il y a des années, une question incongrue à un voisin d’avion dans un état de demi-sommeil ?

Décidément, il faut consentir que la mémoire n’est pas immanquablement en mesure de distinguer avec certitude le souvenir du rêve et le souvenir de la réalité. Ce sont ses défaillances et aussi ses apports, c’est la mise au jour continuelle et imperceptible qu’elle ne cesse d’imposer aux souvenirs, ce sont, dans ces cas graves, ses maladies qui rendent parfois malaisé de se prononcer sans arrière-pensée sur la valeur des matériaux qu’elle extrait d’une immense nuit et dont la familiarité peut n’être qu’un mirage. Il arrive que l’hésitation, en ce domaine, atteigne au désarroi et qu’elle fasse chanceler les certitudes les mieux acquises.

© Roger Caillois _ 2 juillet 2010

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