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Oeuvres Ouvertes : Instrument de la décadence, créature de l’agonie

Oeuvres Ouvertes

depuis 2000

Instrument de la décadence, créature de l’agonie

un discours de Thomas Bernhard

Monsieur le Ministre,
Vous tous qui êtes ici présents,
Il n’y a rien à exalter, rien à condamner, rien à accuser, mais il y a bien des choses risibles ; tout est risible quand on pense à la mort.
On traverse la vie, on en reçoit des impressions, on n’en reçoit pas d’impression, on traverse la scène, tout est interchangeable, on reçoit une formation plus ou moins bonne dans le magasin des accessoires : quelle erreur ! On comprend un peuple qui ne se doute de rien, un beau pays – ce sont des pères morts ou consciencieusement sans conscience, des hommes avec la simplicité et la bassesse, la pauvreté de leurs besoins.
Tout est pré-histoire hautement philosophique et insupportable. Les siècles sont pauvres d’esprit, le démonique en nous est la perpétuelle prison du pays des pères où les composantes de la bêtise et de la brutalité la plus intransigeante se sont faite quotidienne nécessité. L’État est une structure condamnée en permanence à l’échec, le peuple une structure condamnée sans cesse à l’infamie et à la faiblesse d’esprit. La vie est désespoir auquel s’appuient les philosophies, dans lesquelles tout, finalement, est promis à la démence.
Nous sommes autrichiens, nous sommes apathiques ; nous sommes la vie, la vie comme indifférence, vulgairement partagée, à la vie ; nous sommes, dans le processus de la nature, la folie des grandeurs, le sens de la folie des grandeurs comme avenir.
Nous n’avons rien à dire, sinon que nous sommes pitoyables, que nous avons succombé par imagination à une monotonie philosophico-économico-mécanique.
Instrument de la décadence, créature de l’agonie, tout s’éclaire à nous, nous ne comprenons rien. Nous peuplons un traumatisme, nous avons peur, nous avons bien le droit d’avoir peur, nous voyons déjà, bien qu’indistinctement, à l’arrière-plan, les géants de l’angoisse.
Ce que nous pensons a déjà été pensé, ce que nous ressentons est chaotique, ce que nous sommes est obscur.
Nous n’avons pas à avoir honte, mais nous ne sommes rien non plus et nous ne méritons que le chaos.
Je remercie, en mon nom personnel et au nom de ceux que l’on distingue aujourd’hui avec moi, ce jury, et très expressément tous ceux qui sont ici présents.

Discours prononcé le 22 mars 1968 à l’occasion de la remise du Prix national autrichien, in Ténèbres. Textes, discours, entretien, sous la direction de Claude Porcell, Éditions Maurice Nadeau, Paris, 1986, p. 43-44.


Première mise en ligne le 15 août 2010

© Thomas Bernhard _ 23 mai 2016

Messages

  • "Nous peuplons un traumatisme" : ébourrifant. Voilà en une phrase résumé le sombre "secret" autrichien.
    On est fondé à se demander quelle maladie frappe la culture autrichienne. celle-ci ne s’épanouit plus que dans une carte postale touristique à base de valses viennoises, de références obsessionnelles à Mozart et à la "sacchertörte". Une culture toute contenue dans une brochure touristique, autant dire. Sorti de ces limites étroites mais consensuelles, l’Autriche sombre dans le marasme et la polémique, alors que l’empire austro-hongrois finissant de Musil et Sweig avait rayonné sur l’Europe quelques décennies plus tôt. A qui la faute ? Aux circonstances historiques qui en 1945 ont "sauvé" l’autriche de l’armée rouge mais sans pour autant la livrer à un programme de dénazification sérieux. L’Autriche, le pays où les vieux devraient avoir honte ! Pas étonnant que bernhardt ait voulu renverser ce décor saumâtre.

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