Œuvres ouvertes

Stefan George, Mallarmé et l’empire de la poésie

article paru dans la Quinzaine littéraire du 15 juillet 2010

Ludwig Lehnen a publié l’an dernier une édition bilingue des Poésies complètes de Stefan George (voir ici), poète allemand de la première moitié du vingtième siècle (il convient sans doute de le rappeler au lecteur d’aujourd’hui, tellement son nom, célèbre en son temps, a perdu de son aura dans l’histoire littéraire).

On devine à lire ce volumineux et passionnant essai que le travail du traducteur était directement lié à ses recherches sur une thématique difficile, celle de la « mythopoésie » chez George. Ici, celui-ci est abordé comme un héritier et un continuateur d’une esthétique propre au symbolisme et en premier lieu à son maître sur le sol français, Mallarmé. Il ne s’agit cependant pas pour Lehnen de dévoiler ce passage de témoin initial entre les deux hommes – devenu légendaire –, mais plutôt d’en réinterpréter le sens, et ce à partir d’une lecture approfondie des deux œuvres, quitte à écarter des analyses trop partielles de celles-ci, ne se basant le plus souvent que sur des fragments, sans vue globale sur l’ensemble des œuvres.

On sait que les deux hommes se sont connus en mars 1889. George, âgé de 21 ans, est introduit par Albert Saint-Paul dans le cercle de Mallarmé. Pendant plusieurs mois, le jeune homme participera aux célèbres « mardis de la rue de Rome ». Une lettre du maître provoquera chez George, selon son propre terme, son « extase ». Après avoir reçu les premiers recueils du poète allemand (qui a hésité pendant une période à écrire en français), Mallarmé lui écrira les lignes suivantes : « …une traduction de moi-même issu du plus intime et du plus pur de votre art, entendez-vous, et j’ai deviné, sans connaître l’Allemand et lu Apparition dans Erscheinung avec un ravissement que ne m’a jamais donné mon poème ». On sait également que George, bouleversé par cette rencontre, changera son prénom Etienne en Stefan, en hommage donc au poète français qu’il vénère.

Par la suite, George lui-même et surtout ses disciples, désireux de gommer des influences romanes chez le poète allemand, tenteront de limiter l’importance de cette rencontre, ramenée au symbolisme initial des Hymnes et d’Algabal. Ce qu’a entrepris Lehnen, c’est d’en mesurer au contraire l’importance pour l’œuvre ultérieure, selon une perspective nouvelle qui passait par une relecture de Mallarmé. C’est autour de la question d’une religion nouvelle qu’une filiation très nette apparaît entre les deux auteurs, filiation qu’on ne peut révéler pleinement qu’en rompant avec l’image de l’auteur des Divagations comme poète de la « destruction du réel » tendant vers le ciel de l’Idéal. Image systématiquement opposée à celle de George visant un accomplissement de la parole poétique dans le réel, parole ayant donc une fonction éminemment politique, hors de tout engagement socio-historique. De nombreux passages de l’œuvre de Mallarmé sur le sensible, le paganisme, la nature comme « reflet de la divinité éparse » témoignent d’une tendance spirituelle qui dépasse la crise initiale et le solipsisme auquel on ramène trop souvent le poète français, et le rapprochent de George pour lequel il s’agissait « d’être païen, de vivre de divin dans le sensible ».

Lehnen rompt donc avec une opposition radicale (et factice) établie par l’histoire littéraire entre deux « empires politico-poétiques », l’un, allemand, celui de George, privilégiant le caractère sacerdotal de la Dichtung, l’autre, celui de la « civilisation française », dont Mallarmé serait le héraut, et qui serait la négation du premier. Or il n’en est rien si l’on lit d’un peu plus près les textes, notamment ceux de Mallarmé pour lequel, après la « crise de vers », s’est posée la question d’une nouvelle religion – poétique – qui eut une influence certaine sur son jeune disciple allemand. Lehnen met notamment en relief le thème de la conscience, du Soi chez Mallarmé qui parle de « milieu et centre de moi-même » - « véritable leitmotiv qui a une importance structurelle capitale pour toute l’œuvre future du poète, y compris ses divagations sur l’ordonnancement des cérémonials du « culte futur » que développeront des zélateurs du maître comme Charles Morice » -, et ajoute que ce motif du centre (« Mitte ») est essentiel dans l’œuvre de George, conditionnant l’avènement d’une religion poétique, car, « comme chez Mallarmé, c’est du centre d’un soi qu’émanera le nouveau dieu ».

On n’entrera pas plus avant dans le détail de ce livre touffu et foisonnant, riche en analyses précises et toujours basées sur une connaissance profonde des textes. La lecture que fait Lehnen de George et Mallarmé, le rapprochement qu’il établit entre leurs visées respectives – axées dans les deux cas sur ce que Lacoue-Labarthe a appelé une « politique du poème » toujours tournée vers une compréhension nouvelle du mythe et du religieux - sont convaincants, même s’il nous semble que pour le premier, l’étude de l’apport crucial des œuvres de Novalis et de Dante eût permis de placer cette filiation dans un espace plus vaste que celui des deux poètes. Il faut signaler également les chapitres du livre dressant un panorama important de leurs disciples respectifs, qui jouèrent un rôle essentiel dans la réception des œuvres en question.

Mallarmé & Stefan George, Politiques de la poésie à l’époque du symbolisme, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2010, 698 p.

© Laurent Margantin _ 15 août 2010

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Lien hypertexte

    (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)