Œuvres ouvertes

J’habite un pays / Olivier Ertzscheid

Merci à Olivier Ertzscheid de me permettre de reprendre ce texte mis initialement en ligne sur son propre blog.

13 septembre 2010. J’allume ma radio. Il est 11h30. J’habite un pays dans lequel le président de la république utilise les services de l’état pour faire espionner un magistrat suspecté d’être à l’origine de fuites dans la presse sur une affaire de trafic d’influence touchant - au moins - un ministre et - probablement - le chef de l’état lui-même.

Il est 13h. Flash Info. J’habite un pays dans lequel on apprend que le magistrat qui fut aussi la "source" des journalistes est, soudainement, muté en Guyane.

Il est 14h. Lecture du journal. J’habite un pays que l’ONU et que le parlement Européen condamnent pour sa politique menée à l’égard des Roms.

J’habite un pays dans lequel le ministre de l’intérieur édicte une circulaire illégale, inconstitutionnelle et raciste. 13 Septembre 2010. Il est 15h. Flash Infos. J’habite un pays dans lequel le ministre de l’intérieur réécrit à la hâte, la même circulaire illégale, inconstitutionnelle et raciste.

Il est 17h. J’habite un pays où le ministre de l’immigration et de l’identité nationale dit n’avoir aucune connaissance d’une circulaire illégale et raciste pendant que ses collègues parlementaires expliquent que la France n’a pas de leçons à recevoir de l’Europe ou de l’ONU et qu’elle continuera de régler le problème de la pauvreté et de l’immigration avec des circulaires illégales et racistes.

J’habite un pays ou pendant que l’un ignore les circulaires relevant de son ministère, les autres les assument et les revendiquent, et le troisième les réécrit à la hâte. Faut dire aussi que j’habite un pays ou le ministre de l’immigration et de l’identité nationale était occupé à se marier quand on a découvert cette circulaire illégale et raciste. J’habite un pays où on ne peut pas être à la fois au four et au moulin. Jean Dutour et Jean Moulin.

J’habite un pays dans lequel un ancien cadre du parti socialiste désormais ministre de l’identité nationale d’un gouvernement de droite, se marie avec une jeune étudiante tunisienne, au ministère de l’immigration, ledit mariage étant célébré par une ancienne garde des sceaux elle-même "issue de l’immigration" et ayant - avant sa disgrâce - longtemps servi de quota de minorité visible d’un gouvernement de droite. J’habite un pays dans lequel même les symboles sont compliqués.

J’habite un pays dans lequel une affaire touchant un ministre est confiée au parquet plutôt qu’à un juge d’instruction, ledit parquet n’ayant de comptes à rendre qu’au ... ministre.

J’habite un pays dans lequel les journaux qui expliquent tout cela sont dirigés par de dangereux gauchistes à l’obscur passé trotskyste et dont la seule motivation est d’attenter à l’intégrité et à l’honneur de Nicolas Sarközy de Nagy-Bocsa. J’habite un pays où, quand à quelques mois d’intervalle, 2 puis 2,5 millions de salariés descendent dans la rue pour défendre leurs droits, ils ne sont, selon la police, représentatifs de rien du tout.

J’habite un pays ou des milliers d’écoliers n’auront plus devant eux que des étudiants à qui l’on a expliqué que le métier d’enseignant pouvait s’apprendre en quelques heures de formation.

J’habite un pays où l’éducation, la santé publique, l’accès aux soins pour chacun et surtout pour les plus pauvres est, chaque jour, plus difficile, plus lointain.

Cela avait commencé il y a longtemps déjà. Je me souviens. 18 Mai 2007. J’allume ma radio. Le flash de 19 heures. J’habite un pays qui se dote d’un ministère de l’immigration et de l’identité nationale. Comme une pelote de haine, de morgue, de mensonge, et de bêtise que l’on s’applique à dérouler et à dérouler encore. Flash info. J’habite un pays où l’on expulse des enfants à la sortie de l’école. Flash info. Encore. J’habite un pays où l’on expulse même des poly-handicapés. J’habite un pays dans lequel à chaque nouveau flash d’information, je dois me pincer pour me dire que je ne rêve pas, que tout cela va s’arrêter, que la raison va l’emporter.

Je pense à ceux, je pense aux luttes. Qui ont permis que 3 mots figurent aux frontons des mairies. Je pense aux frontons fissurés. Je pense au sens, perdu dans ces lézardes. Je pense à ceux qui ont, un temps, habité le pays des droits de l’homme.

J’habite un pays. J’habite un pays dans lequel je voudrais, trop souvent, ne faire que passer.

© Olivier Ertzscheid _ 14 septembre 2010
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