Œuvres ouvertes

Autobiographie de Blaise Cendrars / Jean-Claude Trutt

aboutissement d’une oeuvre essentielle

C’est aux approches de la soixantaine (il est né en 1887) que Cendrars replié sur lui-même à Aix-en Provence dans la moitié de la France non occupée, libéré de toutes ses fréquentations ordinaires, se met à écrire son autobiographie largement poétisée : L’Homme Foudroyé qui paraît en 1945, La Main Coupée qui paraît tout de suite après en 1946 (je dispose d’une première édition) et Bourlinguer dont le copyright est daté de 1948.

Il est au sommet de son art. Toute sa vie il a accumulé, comme dit t’Serstevens, des visions, des sensations, des expériences, des connaissances. Car Cendrars, comme son ami, est un érudit lui aussi. Il ne collectionne pas autant de livres que t’Serstevens et souvent les perd, mais il lit énormément et il a une mémoire prodigieuse. Alors toutes ces richesses qu’il possède tout à coup le submergent. Le flot coule. Et le style, superbe, s’en ressent. La phrase grouille et part dans tous les sens, se servant de subordonnées, de parenthèses, de retours en arrière, sans jamais perdre son fil d’Ariane. Elle vogue sur les vagues de l’imaginaire, du rêve, de la poésie et part souvent au galop sur les chevaux du fantastique.

C’est dans l’Homme foudroyé qu’on trouve les Rhapsodies Gitanes dont la première, le Fouet, met en scène Gustave Le Rouge. Dans le Silence de la Nuit annonce les récits de guerre qui rempliront La Main Coupée et le Vieux Port est un prélude aux ports du monde entier de Bourlinguer : Venise, Naples, La Corogne, Bordeaux, Brest, Toulon, Anvers, Gênes (et c’est là que l’on trouve l’histoire des homoncules et du tombeau de Virgile près duquel Cendrars aurait vécu dans son enfance), Rotterdam (l’histoire de la grande rixe et du piano défenestré), Hambourg et, pour finir, Paris, Port-de-Mer, sous-titré la plus belle librairie du monde, où Cendrars fait le portrait de ce libraire extraordinaire du Quai des Grands Augustins que fréquentait aussi t’Serstevens et même l’ami brésilien et bibliophile Paulo Prado : Chadenat.

Il faut lire la scène : le porche, la voûte, un nom effacé : Americana, une arrière-cour, trois marches déchaussées, un palier obscur, et puis une salle immense, haute de plafond, une infinité de livres, deux ou trois portes donnant sur d’autres salles aussi remplies que la première, le silence, un grand poêle de fonte, toujours allumé, un Godin, précise-t-il, plus tard il corrigera : non un Guise, et derrière le poêle, caché par la fumée, une forme humaine, crachotante et toussotante, portant besicles, foulard, plaid et toque, lisant, toujours lisant, dans un vieux fauteuil Voltaire, sautant soudain en l’air pour chasser les importuns, les fâcheux, les curieux, les collectionneurs, les spéculateurs, les Anglais qu’il détestait, ne daignant recevoir que ceux qui étaient capables de tenir la conversation avec lui, ses vieux clients, ne vendant ses livres que s’il était sûr d’en trouver le double ou à des vrais connaisseurs, toute vente lui apparaissant comme un arrache-coeur. Chadenat est mort en 1943. En 1947 on continuait encore à vendre ses livres chez Drouot. Sa collection devenait légendaire. Elle paraissait inépuisable (la Librairie du Pont-Neuf Coulet et Faure vient d’annoncer la réimpression de la réunion des 17 catalogues de Ventes Publiques faites entre 1942 et 1954 et décrivant 7195 livres de la collection Chadenat consacrée aux ouvrages de voyages, de géographie, de marine et aux atlas pour toutes les parties du monde). Son fils et son gendre ne s’intéressaient guère aux livres, l’un employé à Bercy, l’autre négociant en vins dans le Poitou, attendant tous les deux sa mort pour vendre ses livres aux enchères. Chadenat se faisait un sang d’encre à cette idée. Comme je le comprends !

C’est également dans Paris Port-de-Mer que j’ai retrouvé une description hallucinante qui m’avait beaucoup frappé quand je l’avais lue mais que je n’avais jamais retrouvée. C’était celle qu’il appelle son Indienne, en fait une riche Sud-Américaine, d’origine bolivienne qui lui raconte son enfance. Une grande maison tout en bois à la façade peinte et couverte de galeries et de balcons et l’arrière donnant sur un abîme « de mille mètres » dit Cendrars, « comme au Tibet », avec des fenêtres de dimensions irrégulières, d’où l’on voit les sommets en face, où tournoient les condors. Et l’Indienne et ses six soeurs courant en piaillant et riant à travers les pièces et les balcons, leur mère étant toujours occupée à broder des dessins compliqués avec des vieilles femmes Quechua qui racontent des vieilles légendes et chantent et dansent et pleurent. Et leur père toujours absent, qui revient deux fois par an des plantations des grandes hauteurs, et l’on voit alors sur le flanc des montagnes en face la longue caravane, le père en tête sur un cheval blanc, annonçant sa venue par des coups de fusil joyeux qui se répercutent en écho, derrière lui une troupe de jeunes Indiens beaux et grands, armés de lances, et puis la mule-mère carapaçonnée, fardée, ornée, couverte de grelots et puis toutes les bêtes de charge avec tous les produits des plateaux andins, des forêts, des mines, etc. Alors c’est la grande fête et le lendemain les filles admirent leur père qui se rase, torse nu sur le seul balcon, vermoulu, qui donne sur l’arrière et sur le grand vide... et on ne saura jamais si le balcon a cédé et si le père, précédant les condors avides, s’est abîmé dans l’abîme sans fond ...

Il y a en principe un quatrième livre autobiographique qui complète les trois autres : Le Lotissement du Ciel. Il est rempli d’histoires de mystiques qui pratiquent l’élévation. Je me souviens l’avoir lu mais ces histoires ne me passionnent pas. T’Serstevens trouve que c’est le meilleur de la série. Mais t’Serstevens est un érudit et du moment que ces histoires proviennent de livres rares il est heureux. Quant à Trop c’est Trop, il s’agit d’un livre plus tardif (1957). Des histoires plus courtes, des resucées, toujours le Brésil. L’intérêt est bien moindre. La grande période est passée.

extrait d’Autour de ma bibliothèque

© Jean-Claude Trutt _ 24 septembre 2010